Le donjon [=La forteresse noire / The Keep - fr]
- Автор: Вилсон (Уилсон) Фрэнсис Пол
- Серия: Adversaire #1
- Год: 1982
- Язык: французский
- Год: France Loisirs
- ISBN: 2-7242-1428-5
- Переводчик: Jacques Guiod
- Жанр: Ужасы
Электронная книга - «Le donjon [=La forteresse noire / The Keep - fr]». Краткое содержание книги:
Aussitôt le major SS Kaempffer lui est envoyé. Homme de fer, il va cependant découvrir la peur face au spectacle des cadavres atrocement déchiquetés. Et sa garde de SS est impuissante : chaque nuit fait une nouvelle victime, gorge sectionnée…
Alors Kaempffer, qui ne veut ni fuir ni renoncer, appelle à la forteresse un vieil archéologue et sa fille qui ont été tous deux initiés aux sciences interdites…
Mais d'où vient qu'à cet instant, au Portugal, un homme reçoit en rêve l'ordre impérieux de se rendre là-bas ? Il partira.
Bientôt tout est prêt pour un combat aux dimensions de l'humanité…
— Je voulais seulement trancher ta ceinture, dit Carlos, qui sentait les mains du rouquin le serrer plus fermement. Je ne te voulais pas de mal.
— La ceinture est autour de ma taille, et ton couteau à hauteur de ma poitrine.
— Il fait si sombre ici.
— Pas autant que tu le dis. Mais admettons…
Il relâcha son étreinte.
— Combien veux-tu ?
— Je veux tout ! s’écria Carlos, dont la main armée plongea pour la seconde fois vers la poitrine du rouquin.
Mais ce dernier lui avait de nouveau bloqué le poignet.
— Tu n’aurais pas dû faire cela, Carlos.
Lentement, sans faiblir un seul instant, le rouquin tordit le poignet de Carlos vers sa poitrine. Les os craquèrent, le couteau n’était plus qu’à quelques centimètres de la cage thoracique du capitaine.
— Non, je t’en prie ! Non !
— Je t’ai laissé une chance, Carlos, mais tu n’as pas su en profiter.
Les gémissements de Carlos se changèrent en un hurlement de douleur quand son adversaire augmenta sa pression, obligeant la lame à s’enfoncer dans son cœur.
Son corps se contracta puis s’affaissa. Le rouquin le laissa tomber sur le plancher de la cabine.
Il demeura un instant immobile et écouta les battements de son propre cœur. Il aurait voulu éprouver un quelconque remords. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas tué quelqu’un. Il aurait dû ressentir quelque chose. Non. Carlos l’aurait tué de sang-froid. Il n’avait eu que ce qu’il méritait. Et le rouquin avait autre chose en tête ; tout ce qu’il désirait, c’était atteindre la Roumanie.
Il se leva de sa couchette, ramassa la longue boîte et monta sur le pont pour reprendre la barre. Les moteurs tournaient au ralenti – il les poussa au maximum.
Les Dardanelles. Il y était déjà venu mais pas en pleine guerre, pas la nuit à toute vitesse. Les eaux où se reflétaient les étoiles formaient une étendue grisâtre, qui contrastait avec la traînée sombre des côtes. A cet endroit, le détroit ne devait pas avoir plus d’un kilomètre et demi de largeur. Mais le rouquin naviguait d’instinct, sans feux de position.
Il savait très bien ce qui pouvait l’attendre dans ces eaux. La radio annonçait que la Grèce était vaincue, et peut-être était-ce la vérité. Les Allemands pouvaient tenir les Dardanelles, à moins que ce ne fût les Russes ou les Anglais. Il se devait de les éviter. Son voyage n’avait pas été préparé ; il n’avait pas de papiers expliquant sa présence en ce lieu. Et le temps jouait contre lui.
La mer de Marmara n’était plus qu’à une vingtaine de milles. Il irait alors jusqu’au bout de ses réservoirs puis il accosterait et se rendrait par les terres jusqu’à la mer Noire. Même s’il avait assez de carburant, il ne pourrait prendre le risque de passer le Bosphore. Les Russes devaient y grouiller comme des mouches autour d’une charogne.
Il essaya de forcer un peu plus les moteurs mais ils étaient déjà à leur puissance maximale.
Il regrettait de ne pas avoir des ailes.
VIII
Magda jouait de la mandoline avec beaucoup d’élégance ; sa main droite grattait les cordes et les doigts de sa main gauche couraient sur le manche sans la moindre hésitation. Ses yeux ne quittaient pas une partition manuscrite : c’était peut-être la plus belle mélodie tzigane qu’elle eût jamais jetée sur le papier.
Elle se trouvait dans une roulotte aux couleurs vives, aux environs de Bucarest ; l’espace vital restreint était encore réduit par les étagères chargées d’herbes et d’épices exotiques, les coussins multicolores entassés çà et là, les lampes et les chapelets d’ail pendus au plafond. Magda croisait les jambes afin de soutenir sa mandoline mais sa jupe de laine grise dévoilait à peine ses chevilles. Elle portait un tricot gris sur un chemisier blanc ; un foulard dissimulait le brun de ses cheveux. Mais la rigueur de sa tenue ne parvenait pas à effacer l’éclat de son regard ou le rouge de ses joues.
Magda s’abandonnait à la musique. Elle l’entraînait un instant hors d’un monde toujours plus hostile. Ils étaient là, ceux qui haïssaient les Juifs. Ils avaient dépouillé son père de son poste à l’Université, ils les avaient obligés à quitter leur demeure, ils avaient renversé le roi Carol – Magda ne l’aimait pas beaucoup mais c’était tout de même son roi – et avaient mis à sa place le général Antonescu et la Garde de Fer. Mais personne ne pouvait lui prendre la musique.
— C’était bien ? demanda-t-elle après que la dernière note eut retenti.
La vieille femme assise de l’autre côté de la petite table de chêne lui sourit, plissant la peau sombre qui entourait ses yeux de Tzigane.
— Presque. Mais le milieu fait comme ça…
La femme posa sur la table un paquet de cartes et prit un naiou de bois. Pareille à une faunesse, elle en approcha les tuyaux de bois de ses lèvres et se mit à jouer. Magda l’accompagna jusqu’au moment critique, puis elle corrigea sa partition.
— Je crois que ça y est, dit-elle, satisfaite. Merci, Josefa, merci infiniment.
Magda lui tendit la feuille de papier réglé et observa la vieille femme parcourant la page. Josefa était la phuri dai, la devineresse de cette tribu de Tziganes. Papa avait souvent évoqué sa beauté passée ; aujourd’hui, sa peau se fanait, des fils d’argent parsemaient ses cheveux noir comme du jais, son corps s’affaissait. Seul son esprit demeurait intact.
— Voilà donc ma chanson, dit Josefa, qui ne lisait pas la musique.
— Oui, la voici immortalisée.
Josefa lui rendit la partition.
— Peut-être, mais je ne la jouerai pas toujours ainsi. Je la joue comme ça aujourd’hui ; le mois prochain, je la jouerai peut-être autrement. Elle s’est beaucoup transformée avec les années, tu sais.
Magda sourit et rangea la partition dans un classeur. Avant même de commencer de réunir des chansons, elle avait su que la musique des Tziganes accordait une large place à l’improvisation. C’était tout à fait logique – la vie des Tziganes était une improvisation permanente : pas de maisons mais des roulottes, pas de langage écrit, rien qui puisse les emprisonner. C’était peut-être pour cela que Magda tentait de saisir un peu de leur vitalité et de la garder à tout jamais entre les pages d’un livre de musique.
— Je vais devoir m’en aller, dit Magda. Je reviendrai peut-être l’année prochaine pour voir ce que tu y auras ajouté.
— Ton livre sera déjà publié.
— Je crains que non.
— Comment cela ?
Magda rangea sa mandoline pour se donner une contenance. Elle aurait voulu se taire mais il lui était impossible de ne pas répondre. Sans lever les yeux, elle dit :
— Je vais devoir trouver un nouvel éditeur.
— L’autre ne veut plus de ton recueil ?
Magda était embarrassée. Le jour où elle avait appris que l’éditeur rompait le contrat avait été l’un des plus pénibles de son existence.
— Il a changé d’avis. Il dit qu’il n’est plus opportun de publier un recueil de mélodies tziganes.
— Surtout lorsque celle qui l’a compilé est juive, ajouta Josefa.
Magda releva la tête puis baissa de nouveau les yeux. Elle ne voulait pas parler de cela.
— Comment vont les affaires ? fit-elle.
— Très mal, dit Josefa, qui posa le naiou et prit le paquet de jeu de tarots.
Elle portait des vêtements voyants, à la mode des Tziganes : chemisier à fleurs, jupe à rayures, foulard de coton blanc. Tout un arc-en-ciel de couleurs. Ses doigts commencèrent de battre les cartes.