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Les petits dieux [Small Gods - fr]

Электронная книга - «Les petits dieux [Small Gods - fr]». Краткое содержание книги:

Or il advint qu’en ce temps-là le grand dieu Om s’adressa à Frangin, l’Elu :
“Psst !”
Frangin s’arrêta au milieu d’un coup de binette et fit du regard le tour du jardin du temple. “Pardon ?” lança-t-il.
C’était une belle journée de printemps prime. Les moulins à prière tournaient joyeusement dans le vent qui tombait des montagnes. En altitude, un aigle solitaire décrivait des cercles.
Frangin haussa les épaules et retourna à ses melons.
Le grand dieu Om s’adressa derechef à Frangin l’Elu :
“T’es sourd, mon gars ?”
Une lourde responsabilité attend le jeune novice : prévenir une guerre sainte. Car il est des hérétiques, voyez-vous, pour prétendre, contrairement au dogme de l’Eglise, que le monde est plat et qu’il traverse l’univers sur le dos d’une immense tortue…
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Il existait toutes sortes de manières d’implorer le grand dieu, mais elles dépendaient largement des moyens financiers dont on disposait, ce qui n’était que justice et dans l’ordre naturel des choses. Après tout, ceux qui avaient réussi dans la vie y étaient évidemment parvenus avec l’approbation du grand dieu ; on n’imaginait pas leur succès possible sinon. De la même façon, la Quisition pouvait agir sans la moindre restriction. Le soupçon avait valeur de preuve. Comment pouvait-il en être autrement ? Le grand dieu n’aurait pas jugé opportun de placer le soupçon dans l’esprit de ses exquisiteurs sans raison valable. La vie devenait très simple quand on croyait dans le grand dieu Om. Et parfois très courte aussi.

Mais il restait toujours les imprévoyants, les idiots et ceux qui, par oubli ou négligence dans cette vie ou une précédente, n’avaient même pas les moyens de se fendre d’une pincée d’encens. Et le grand dieu, dans sa sagesse et sa miséricorde telles que la distillaient ses prêtres, avait pris des dispositions à leur intention.

On pouvait offrir prières et supplications sur la place des Lamentations. Elles seraient assurément entendues. Voire prises en compte.

Derrière la place, carré de deux cents mètres de côté, se dressait le grand temple proprement dit.

Là, sans l’ombre d’un doute, le dieu écoutait.

Ou quelque part à proximité, en tout cas…

Des milliers de pèlerins visitaient la place chaque jour.

Un talon cogna dans la tortue et la propulsa contre le mur. Au rebond, une béquille percuta le bord de sa carapace et l’envoya toupiller dans la foule comme une pièce de monnaie. Elle rebondit contre le sac de couchage d’une vieille femme qui, à l’instar de beaucoup d’autres, estimait que l’efficacité de sa supplique s’accroissait en fonction du temps passé sur la place.

Le dieu cligna de l’œil, abruti. Il se demandait s’il ne préférait pas les aigles. Voire la cave… Non, pas la cave, il ne fallait pas exagérer…

Il saisit quelques mots avant qu’une autre sandale de passage l’expédie au loin.

« C’est la sécheresse depuis trois ans dans notre village… Une petite pluie, ô Seigneur ? »

Alors qu’il tournoyait sur le dos en se demandant vaguement si la bonne réponse empêcherait les gens de lui flanquer des coups de pied, le grand dieu marmonna : « Pas de problème. »

Une autre sandale le catapulta, sans que personne ne le remarque, dans la forêt de jambes. Le monde n’était qu’une tache floue.

Il entendit une voix âgée, croupissante de désespoir, qui disait : « Seigneur, Seigneur, pourquoi prendre mon fils pour l’enrôler dans votre Légion divine ? Qui va s’occuper de la ferme, maintenant ? Vous pouviez pas en choisir un autre ?

— Ne vous en faites pas pour ça », couina Om.

Une sandale le souleva sous la queue et l’expédia à plusieurs pas sur la place. Personne ne regardait par terre. On croyait d’ordinaire que fixer des yeux les cornes dorées sur le toit du temple tout en marmonnant sa prière augmentait la portée de cette prière. Les fidèles qui enregistraient vaguement la présence de la tortue par un choc du côté de la cheville s’en débarrassaient aussitôt d’une poussée de l’autre pied.

« … ma femme, malade de…

— D’accord ! »

Vlan…

« … nettoyez le puits de notre village, pollué par…

— Ça marche ! »

Vlan…

« … tous les ans, les sauterelles s’amènent…

— Promis ! Seulement… »

Vlan…

« … perdu en mer depuis cinq mois…

— … arrêtez de me donner des coups de pied ! »

La tortue atterrit, à l’endroit, dans un espace momentanément dégagé.

Offerte à la vue…

Une grande partie de la vie animale repose sur la reconnaissance des formes, en particulier celles du chasseur et du chassé. Pour l’œil non averti, la forêt n’est… disons, que de la forêt ; pour l’œil de la colombe, ce n’est qu’un décor verdâtre sans intérêt autour du faucon qu’on n’a pas repéré sur la branche d’un arbre. Pour le tout petit point de la buse en chasse en altitude, le panorama général du monde n’est qu’une brume autour de la proie qui détale dans l’herbe.

De son perchoir sur les Cornes, l’aigle bondit dans les airs.

Heureusement, la même conscience des formes qui rendait la tortue si évidente sur une place grouillante d’humains fit pivoter l’œil unique rempli d’appréhension du petit reptile vers les cieux.

L’aigle est un animal déterminé. Une fois son menu en tête, il s’y tient jusqu’à ce qu’il ait obtenu satisfaction.

Deux légionnaires divins se tenaient de faction devant la porte de Vorbis. Lorsque Frangin frappa craintivement au battant, ils lui jetèrent un regard en coin comme s’ils cherchaient une raison de le passer à tabac.

Un petit prêtre gris ouvrit la porte et introduisit le novice dans une antichambre à peine meublée. Il lui désigna d’un doigt éloquent un tabouret.

Frangin s’assit. Le prêtre disparut derrière un rideau. Frangin fit d’un coup d’œil le tour des lieux et…

Les ténèbres l’engloutirent. Avant qu’il puisse bouger – et dans le meilleur des cas les réflexes de Frangin manquaient déjà de coordination –, une voix près de son oreille lui dit : « Écoute, frère, ne panique pas. Je t’ordonne de ne pas paniquer. »

Un tissu masquait la figure du novice.

« Hoche la tête, mon garçon. »

Frangin hocha la tête. Ils te mettent un capuchon sur la figure. Tous les novices savaient ça. Des histoires circulaient dans les dortoirs. Ils te mettent un capuchon sur la figure, comme ça les inquisiteurs ignorent sur qui ils travaillent…

« Bien. Maintenant nous allons passer dans la pièce d’à côté. Fais attention où tu poses les pieds. »

Des mains l’aidèrent à se relever et à traverser l’antichambre. Dans son brouillard d’incompréhension, il sentit la caresse du rideau, après quoi on le fit descendre en cahotant quelques marches puis entrer dans une salle au sol sablonneux. Les mains le firent pivoter plusieurs fois sur lui-même, fermement mais sans malveillance, et le conduisirent ensuite dans un couloir. Il entendit le bruissement d’un autre rideau puis eut l’impression indéfinissable d’un espace plus vaste.

Plus tard, bien plus tard, Frangin se rendit compte d’une chose : il n’éprouvait aucune terreur. On lui avait enfilé un capuchon sur la tête chez le chef de la Quisition, et il n’avait même pas eu l’idée d’éprouver de la terreur. Parce qu’il avait la foi.

« Il y a un tabouret derrière toi. Assieds-toi. »

Frangin s’assit.

« Tu peux ôter le capuchon. »

Frangin ôta le capuchon.

Il cligna des yeux.

Assises sur des tabourets à l’autre bout de la salle, chacune flanquée de deux saints légionnaires, siégeaient trois silhouettes. Il reconnut le visage aquilin du diacre Vorbis ; les deux autres étaient un petit râblé et un obèse. Non pas fortement charpenté comme Frangin, mais un vrai gras-double. Tous trois portaient des robes grises toutes simples.

Aucune trace de fers rouges ni même de scalpels.

Les trois hommes avaient le regard fixe.

« Novice Frangin ? » fit Vorbis.

Frangin opina.

Vorbis lâcha un petit rire, du genre qu’émettent les gens très intelligents quand ils songent à quelque chose de sans doute pas très amusant. « Et, bien entendu, un jour il faudra t’appeler frère Frangin, dit-il. Voire père Frangin. Une source de confusion, je trouve. Il vaut mieux éviter ça. Je crois qu’il va falloir veiller à ce que tu deviennes le sous-diacre Frangin au plus tôt ; qu’en penses-tu ? »

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