Aux fruits de la passion
- Автор: Пеннак Даниэль
- Серия: Saga Malaussène #6
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070415335
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Aux fruits de la passion». Краткое содержание книги:
— C'est courant, ça ? a demandé Thérèse. Pour une nuit de noces, je veux dire ? Ça arrive souvent ? Avec une fille dont on sait qu'elle est vierge ?
Julie a bafouillé une réponse d'où il ressortait clairement que non, enfin oui, parfois, peut-être, qu'elle n'était pas experte en nuit de noces, mais que, va savoir, dans le contexte actuel, c'était peut-être de lui que Marie-Colbert se méfiait, quoique…
— Quand j'y repense, l'interrompit Thérèse, je crois que c'est ce détail qui m'a décidée à prendre le train de nuit.
Cela dit sans rien perdre de sa bonne humeur et pendant que les œufs flambaient dans la poêle. Elle rayonnait tellement que nous avons hésité à lui annoncer l'incendie de la caravane. Mais cette nouvelle non plus ne l'affecta pas plus que ça.
— Ah ! bon ?
Elle eut un hochement de tête.
— Avant-hier, je vous aurais dit que c'était écrit.
On m'avait blindé ma Thérèse. Pas le moindre défaut à cette cuirasse de gaieté. J'ai demandé :
— Qu'est-ce que tu as fait, hier soir, en sortant de la maison ?
— J'ai fait ce que je vous ai dit. Je suis allée éteindre Yemanja.
— Tu étais seule dans la caravane ?
— Évidemment ! Tout le monde sait que j'ai perdu mon don.
— Tu as laissé quelque chose allumé ? Un chauffage d'appoint, une ampoule, un Butagaz ?
— Par ce temps ? C'est l'été, Benjamin. Non, j'ai flanqué dans un baluchon les affaires auxquelles je tenais et je suis partie en laissant la porte ouverte, au cas où quelqu'un voudrait y dormir, c'est tout.
Il a bien fallu lui annoncer que quelqu'un, une femme, était morte là, brûlée vive.
Elle a marqué une petite pause dans son enthousiasme, tout de même. Puis elle a dit :
— Eh bien, je vais aller au commissariat leur dire que ce n'est pas moi.
Elle s'est levée pour exécution. J'ai jeté ma main autour de son poignet. J'ai voulu lui annoncer la mort de Marie-Colbert. Mais c'est une question qui m'est venue :
— Où es-tu allée après avoir éteint Yemanja ?
— J'ai fait un tour.
— Où ça ?
Parce que, à y bien réfléchir, c'était ce tour qui l'avait métamorphosée. Elle faisait la gueule en revenant de Zurich. Chien battu réclamant sa couche, se tournant contre le mur… Zombi à son réveil… Chagrin automate traversant la quincaillerie pour aller éteindre Yemanja…
Julie s'y est mise avec moi :
— Thérèse, tu réponds ? Où es-tu allée après la caravane ?
Elle nous a regardés, l'un, puis l'autre :
— Qu'est-ce qui vous prend ? Vous me surveillez ? Une femme mariée ? Trop tard ! C'est l'adolescente qu'il fallait suivre de plus près ! Ses bêtises astrologiques et tout ça…
J'ai dû faire une sale tête parce qu'elle m'a servi une rasade de son nouveau rire et m'a passé la main dans les cheveux, en se levant de nouveau :
— Je te taquine, Ben… Allez, il faut que j'aille au commissariat.
Comme elle franchissait la porte de la quincaillerie, Mo le Mossi et Simon le Kabyle, surgis de nulle part, l'ont encadrée. Hadouch est entré avec eux.
— On l'accompagne, Ben. Après tout, quelqu'un a peut-être essayé de l'assassiner, cette nuit.
— Je vais avec eux, a dit Julie.
Il y a des atmosphères qui ne trompent pas. Ça se concentrait au-dessus de moi, ça se refermait tout autour, ça se nouait et j'étais au cœur du nœud. Thérèse n'était peut-être pas enceinte, mais on avait bel et bien assassiné Marie-Colbert. Le pire était à ma porte. Il allait se matérialiser sous la forme d'un panier à salade et d'une paire de menottes chromées. Des semaines que je me débattais en vain. Voilà, c'était imminent. J'en ai éprouvé une sorte de soulagement. J'ai profité de ma solitude pour monter dans notre chambre et préparer mon baise-en-taule. Valise bouclée, je suis passé chez Azzouz prendre livraison des bouquins que m'avaient recommandés la reine Zabo et Loussa de Casamance.
— Je ne les ai pas tous reçus, Ben, c'est si urgent que ça ?
— Tu m'enverras les autres à l'adresse que je t'indiquerai.
Azzouz remplissait mon sac à dos.
— Tu déménages, Ben ? Tu quittes Belleville ? Ça devient trop rive gauche pour toi ?
— Des vacances, Azzouz.
Il examinait les titres un par un avant de les fourrer dans mon sac.
— Des vacances dans un couvent, alors. Branché, ça !
J'ai eu envie d'un dernier couscous. J'ai d'abord songé au Koutoubia, mais l'idée d'affronter Amar, Yasmina, le vieux Semelle, leurs derniers regards, m'a fatigué. J'ai obliqué vers les Deux Rives et me suis assis à la table ronde où Rachida et moi avions débattu des méfaits de l'astrologie. J'ai commandé un makfoul que j'ai mangé dans le silence paisible d'Areski.
Sur quoi je me suis offert un tour de Belleville, appareil photographique jetable à la main. J'ai photographié ce qui me tombait sous l'œil, sans recherche ni discrimination ; les souvenirs sont enfants du hasard, seuls les truqueurs ont leur mémoire en ordre.
Puis, j'ai repiqué vers la maison, fermement décidé à aimer Julie une fois pour toutes. Mais j'ai compris qu'on ne m'en laisserait pas le temps. Une voiture de police était garée au pied de la quincaillerie. Trois types en civil m'attendaient à la porte de chez moi. J'ai reconnu Titus et Silistri. J'ai pensé que, vu nos relations amicales, ils ne devaient pas être à la fête. Je ne connaissais pas le troisième type. Silistri me l'a présenté, après m'avoir annoncé qu'ils venaient à propos de Marie-Colbert.
Et voilà, me suis-je dit.
— Le substitut Jual, a fait Silistri.
Le substitut Jual hocha la tête sans un mot.
— Il représentera le parquet tout au long de l'enquête, a expliqué Titus pour masquer son embarras.
— La victime n'est pas n'importe qui, a fait Silistri.
D'un froncement de sourcils, le substitut Jual leur signifia qu'ils parlaient trop.
J'ai failli leur dire que je les attendais, « une petite seconde, je vais chercher ma valoche », mais je n'allais tout de même pas leur mâcher le travail. J'ai cherché la phrase la plus convenue dans ce genre de circonstances et je l'ai trouvée :
— Que puis-je pour vous ?
— Votre sœur Thérèse est en état d'arrestation, monsieur Malaussène, a laissé tomber le substitut Jual.
— Elle est là ? a demandé Silistri.
Ils lurent dans mes yeux qu'elle était là, juste derrière eux. Elle revenait du commissariat. Elle traversait la rue, sautillante, entre ses gardes du corps.
— On l'a vue cette nuit sur les lieux du crime, a glissé Titus dans mon oreille pendant que les deux autres se retournaient. Vue et reconnue. Encore la faute à la télé. Désolé, Malaussène, vraiment, j'aurais presque préféré que ce soit toi.
VII
Du mariage sous le régime
de la communauté
universelle
14
Ils l'ont menottée et emmenée si vite que je n'ai pas eu le temps de lui parler. J'ai fait un mouvement vers elle, mais Titus m'a retenu.
— Elle n'a plus le droit de communiquer avec vous, Malaussène, c'est plus grave que tu le crois.
Et Titus a plongé dans la voiture qui démarrait.
J'ai vu Thérèse une dernière fois, par la lunette arrière, entre Silistri et le substitut Jual. Malgré les menottes, elle me faisait non avec un index en se désignant de l'autre. On pouvait comprendre : « ce n'est pas moi », ou « ne t'inquiète pas pour moi », d'autant qu'elle souriait encore de la bouche et des yeux, comme si ces trois-là l'emmenaient boire une orangeade sur les bords de la Marne.