Aux fruits de la passion
- Автор: Пеннак Даниэль
- Серия: Saga Malaussène #6
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070415335
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Aux fruits de la passion». Краткое содержание книги:
Et j'étais là.
Avec mon sac à dos rempli de bouquins.
Si con…
Tellement honteux…
À ce point lamentable…
Que mon premier réflexe fut de laisser Hadouch, Mo, Simon et Julie tétanisés sur le trottoir pour foncer dans notre chambre, défaire ma valise en quatrième vitesse, ranger mes affaires avec une fébrilité de marmot qui planque sa bêtise sous le tapis, jeter le sac à dos dans le panier à linge sale, dissimulation imbécile qui ajoutait à ma honte dans des proportions inouïes, regarde-toi, mais regarde-toi, regarde-toi, merde piteuse, à gommer les traces de ton insatiable parano, au lieu de te soucier de Thérèse, de ce qui arrive à Thérèse, de ce qu'a bien pu faire Thérèse pour qu'on vienne lui passer les menottes devant toi — les menottes ! devant toi ! Thérèse ! — , chiure de toi, à ranger ta chambre, là, pour ne pas paraître ce que tu es, sors les bouquins du panier au moins, comment vas-tu expliquer à Julie la présence de saint Jean de la Croix dans le linge sale, sors-les de là, fourre-les sous le lit, lecture pour l'hiver, je ne sais pas moi, mais d'où lui venait cet invraisemblable rayonnement, est-ce jouissif à ce point d'assassiner son mari le lendemain de ses noces, écrasé dans sa cage d'escalier, dieu de Dieu, défenestré autant dire, jeté d'en haut, basculé dans le vide, Thérèse, non, évidemment non, pas Thérèse, mais qu'est-ce qu'elle foutait ce soir-là, rue Quincampoix, quand je la croyais occupée à brûler vive dans sa caravane, et si guillerette le lendemain, si bouffie de plaisir, si désinvolte dans la chronique de ses noces helvétiques, et Titus, « c'est plus grave que tu le crois ! », mais je suis prêt à tout croire, moi, sauf Thérèse capable de prendre un conseiller référendaire de première classe par les chevilles — fût-il son mari — pour le basculer par-dessus la rambarde de son hôtel particulier et rentrer à la maison rassasiée de bonheur après avoir vu — et entendu, surtout, entendu ! — son corps s'écraser vingt mètres plus bas sur le marbre de ses ancêtres, non, pas Thérèse, ou alors nos sœurs ne sont pas nos sœurs, mais qui es-tu toi, Malaussène, à ranger ta piaule comme un malade au lieu de redescendre tirer des plans avec les autres, qui veux-tu être ? regarde-toi, tu es bel et bien en train de faire ton plumard, Malaussène, au carré, en bon soldat, comme on se fait une inconscience, et de classer soigneusement les bouquins sur les rayonnages de la bibliothèque, les romans avec les romans, poésie, théâtre, sciences sociales, philosophie, religions, et L'espèce humaine de Robert Antelme, où ranger L'espèce humaine ? C'est un vrai problème de civilisation, ça, où classer un livre comme L'espèce humaine dans la bibliothèque du XXe siècle ? Dans quel genre ? Car à chaque siècle son genre, mesdames et messieurs, son génie propre, c'est ce que l'école apprend à nos enfants, très schématiquement : poésie au XVIe, théâtre au XVIIe, lumières toutes au XVIIIe, roman au XIXe, et le XXe siècle, si on va par là ? Quel est son genre, au XXe siècle ? Littérature concentrationnaire, mesdames et messieurs, un fameux rayonnage si on ne veut rien oublier, suivre l'actualité et prévoir la suite…
Ils sont revenus dans l'après-midi. Le substitut Jual, Thérèse, Titus, Silistri, avec une escouade d'uniformes. Le substitut Jual a exhibé un mandat de perquisition mangé de tampons, en nous commandant de nous tenir à distance de Thérèse, toujours menottée. Nous sommes tous restés dans la pièce d'en bas, assis autour de la table, sous l'œil d'une fliquesse à l'air vachard et d'un bâton blanc qui attendait que ça se passe. Les autres cherchaient quelque chose. Ils ont cherché partout, dans le dortoir des gosses, les placards de la cuisine, le tambour de la machine à laver, la chasse d'eau, les matelas, partout. J'entendais les bouquins dégringoler de la bibliothèque et je me disais que c'était bien la peine. Ils ont sondé les murs, les plafonds, les planchers, creusé partout où ça sonnait creux. Ils ont violé le tabernacle de maman. À en juger par le regard de la fliquesse, ils auraient ouvert Julius le Chien en deux s'ils avaient pensé y trouver l'objet de leur recherche. (Ces gamines engagées dans la police, tout de même, cette orientation scolaire… et comme ça leur glace l'œil, l'uniforme, et leur crispe la mâchoire un ou deux crans au-dessus des mecs, et plus elles sont mignonnes plus elles se stalagmitent, comme on les dresse, bon sang, une vraie pitié, et tout ce dévoiement à l'insu de la DDASS…) Tandis que Thérèse, regardez Thérèse, la tueuse de maris, l'épousophage, la conjointicide, regardez-moi cette grâce, cette liberté dans le mouvement, le naturel avec lequel elle précède messieurs les enquêteurs, les fait passer de pièce en pièce, s'efface devant eux comme s'il s'agissait de leur louer notre quincaillerie pour d'estivales vacances, à croire qu'elle vante le « cachet » de la baraque, sa commodité pour les familles nombreuses, mais nom de Dieu que lui est-il arrivé la nuit dernière ? qu'est-ce que c'est que cette métamorphose ? qu'est-ce qui t'a déliée à ce point, Thérèse, dis-moi ! Mais elle ne dit rien, pas plus aux flics qu'à nous, juste des moues destinées à nous rassurer, « pas de panique, ne vous en faites pas pour moi, vraiment », jusqu'à ce qu'ils s'en aillent, les mains vides, le visage clos, chou blanc, rien trouvé, fumasses.
Comme ils passaient à ma portée, je n'ai pas pu résister, j'ai bondi vers Thérèse menottée, mais le lieutenant de police Titus s'est interposé, une intervention de flic, sèche et technique, ses pouces dans la paume de mes mains et la torsion arrière de mes poignets :
— Assis !
Le temps de m'en remettre, la porte de la quincaillerie s'était refermée. J'étais assis là, parmi les miens, poings fermés, résolu à tuer. Et j'ai senti quelque chose au creux de ma main droite. Je l'ai ouverte. Un papier est tombé sur la table. Je l'ai déplié. Titus y avait écrit un seul mot : « Gervaise. »
Si je rappelle que, dans une autre vie, Gervaise travaillait en qualité d'enquêtrice avec les lieutenants de police Titus et Silistri, que Titus et Silistri avaient été les anges gardiens de Gervaise, j'en dis suffisamment pour décoder le message de l'inspecteur Titus : « Contactez Gervaise », voilà ce que nous conseillait Titus. « Gervaise sait », voilà ce qu'il fallait en déduire.
Je me suis levé.
Julie m'a stoppé :
— D'après toi, combien de flics en civil t'attendent dehors pour te pister jusqu'aux Fruits de la passion ?
Hadouch lui a donné raison :
— On est cloué. On peut même pas aller pisser.
Silence.
— Si on envoyait Rachida ? a proposé Simon.
Visiblement, Hadouch n'était pas chaud.
Mo le Mossi a plaidé dans le même sens :
— Les flics connaissent pas Rachida. Elle sort de son boulot, elle va trouver Gervaise, c'est tout.
Non, Hadouch était contre :
— C'est au retour qu'elle sera grillée. Quand elle viendra nous faire son rapport.
Hadouch ne voulait pas mouiller son cœur dans cette affaire. Il fallait joindre Gervaise autrement.
— On lui téléphone ?
Non, sujet trop grave pour télécommuniquer. Sans doute sur écoute, d'ailleurs, notre téléphone…
— Bon. Qu'est-ce qu'on fait ?
C'est là que j'ai pris les rênes. J'ai fait observer que sœur Gervaise dirigeait une honorable institution à laquelle nous avions confié nos enfants, qu'il était précisément l'heure d'aller les y chercher et qu'aucun flic au monde, en civil ou en uniforme, en planque ou en évidence, ne m'empêcherait de remplir ce devoir familial, qu'il y en avait marre de vivre dans cette paranoïa victimaire — je crois bien avoir dit « paranoïa victimaire », oui, je ne me contrôlais plus tout à fait, j'entamais ma phase héroïque, je tissais une bannière de concepts derrière laquelle j'allais monter à l'assaut de l'« État policier », et tout seul s'il le fallait ! Qu'on me laisse encore fabriquer deux ou trois phrases de ce calibre et j'allais défoncer le quai des Orfèvres au bulldozer pour libérer Thérèse, quitte à prendre le substitut Jual en otage.