Aux fruits de la passion
- Автор: Пеннак Даниэль
- Серия: Saga Malaussène #6
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070415335
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Aux fruits de la passion». Краткое содержание книги:
— Grouille-toi, Julius !
Seulement, Julius le Chien ne pouvait pas se grouiller.
Ma peur s'est dilatée…
— Non, Julius, non !
… en une terreur que je connaissais bien.
— C'est pas le moment, bordel !
Mais l'épilepsie n'avait jamais choisi le bon moment chez Julius. Et ce qu'il était en train de me faire là, accroupi sous cette affiche de malheur, œil visionnaire, babines retroussées, crocs de vampire, langue de Guernica, longue plainte montante, c'était bel et bien une crise d'épilepsie ! Et son hurlement a très vite couvert les conversations de Belleville, et je me suis précipité au moment où il roulait sur le côté, hurlant toujours, et j'ai saisi sa langue avant qu'il ne l'avale, et son hurlement a cessé tout soudain, mais l'atroce urgence que j'ai lue dans ces yeux, cette supplication hallucinée, qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce que tu vois, Julius ? m'a fait faire une chose que je n'avais jamais faite, je l'ai abandonné là, en pleine crise, et j'ai couru où son regard me disait de courir, et pendant que je courais l'air de Belleville s'est embrasé, et tout de suite après le souffle de l'explosion j'en ai entendu le bruit, et j'ai couru plus vite qu'il est possible de courir, tout en sachant qu'il était trop tard, et il était trop tard en effet, quand je suis arrivé au Père-Lachaise la caravane tchèque était en flammes, un brasier droit tendu vers le ciel, dont la chaleur rejetait au loin ceux qui tentaient de l'approcher, « Thérèse ! », j'ai crié, « Thérèse ! », et il y a eu une deuxième explosion, et j'ai vu le corps en feu projeté hors de la caravane, et le toit de la caravane s'est écrasé à côté de moi, et j'ai continué à courir, bien décidé à plonger, à sortir Thérèse de cet enfer, mais autre chose m'est tombé dessus, m'a plaqué au sol, une masse de muscles, qui me maintenait contre le bitume et me protégeait contre les scories enflammées, et j'ai senti le souffle de Simon le Kabyle à mon oreille, qui me disait : « Arrête, Ben, arrête, il n'y a plus rien à faire ! » Et les larmes me sont venues, et le nom de Thérèse s'est pris dans ma gorge…
— Ne regarde pas !
La main de Simon plaquait ma joue au sol. Je pouvais juste voir les gens courir sur le trottoir du Père-Lachaise. J'entendais les cris.
— Merde, ça se propage aux bagnoles !
Simon m'a relevé, il a couru, ployé au-dessus de moi, j'ai vu se dérouler les flammes du premier réservoir à essence dont le souffle nous a rattrapés.
— Bordel !
D'autres types se sont refermés sur nous, nous ont entraînés à couvert dans la bouche du métro, alors seulement Simon m'a relâché, et j'ai pu foncer, tête en avant, remonter vers Thérèse, ressortir.
— Reviens, Ben !
Mais tout ce que j'ai vu c'est la cime d'un arbre s'embraser, les flammes attaquer l'image d'un homme au torse nu sur une colonne Morris, et la chaleur m'a cloué là plus sûrement que le poids de Simon. Je ne voyais même plus la caravane. L'incendie des voitures faisait barrage. Il gagnait la station de taxis. Un des chauffeurs qui avait voulu sauver sa voiture l'abandonnait, porte ouverte, il plongeait sur le boulevard, le bas de son pantalon en flammes, ses collègues se ruaient sur lui, leurs extincteurs en batterie, puis Simon m'a rejoint :
— Viens, Ben, viens !
Il m'a poussé et nous avons traversé le boulevard vers le mur du Père-Lachaise, moi trébuchant et hoquetant le nom de Thérèse, sans entendre le hurlement de la première sirène :
— Attention !
Le camion rouge m'a évité de justesse, a percuté le taxi en flammes, l'a rejeté sur le côté, les pompiers ont jailli, ont foncé dans le feu, se sont ouvert un passage à grands geysers immaculés, et ça s'est mis à converger, les sirènes, tout ce rouge, le bleu sombre des flics, les gifles glaciales des gyrophares, et ils ont tracé le périmètre de sécurité, mais si rapide que ce fût c'était beaucoup trop tard, je ne voyais plus que cette torsade noire monter au ciel, entre les murs du Père-Lachaise et la façade des établissements Letrou. L'homme au torse nu se rétractait avec la colonne Morris qui fondait.
Et il a fallu s'occuper des enfants qui arrivaient.
Jérémy le premier :
— Thérèse ! Où est Thérèse ? Elle était là ?
Puis, le Petit, muet, en état de cauchemar éveillé.
— Simon, prends les garçons, emmène-les !
Le Petit et Jérémy ruant dans les bras de Simon, Clara debout, immobile, les yeux sur la caravane, l'appareil photo à la main, mais n'osant pas photographier, pas cette fois, n'osant pas.
— Clara, suis-les, occupe-toi des garçons.
Et Julie :
— Tu n'as rien ?
— Julie, ramène-les à la maison, tous !
11
Jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien que la taule noircie des voitures, la peinture bouillonnante et cloquée, le plastique de la caravane fondu sur son châssis, les dernières coulées de flammèches bleutées au pied de la colonne Morris sur l'asphalte grésillant, le hurlement de l'ambulance emportant le taxi blessé, le cercle des flics et du Samu autour du corps calciné. Que j'ai voulu voir.
— Laissez passer, c'est son frère !
— Vous êtes son frère ?
Mais étais-je encore le frère de cette chose calcinée dont il ne restait que les angles ?
— Elle était venue éteindre Yemanja.
— Yemanja ?
— Qui c'est, ce type ?
— C'est le frère de la victime.
— Elle s'appelait Yemanja ?
La voix de Hadouch :
— Ben, ça va ? Ben, tu m'entends ?
— Faites-le monter dans le camion.
— Il est sous le choc, on n'en tirera rien.
— Faites-le monter !
Les flics ont fini par tirer de moi ce que je savais. Ils ont fait revenir Julie, Clara et les garçons.
Et Verdun ? Et C'Est Un Ange ? Et Monsieur Malaussène ? Qui s'occupait d'eux ?
— Les petits ? Qui garde les petits ?
Hadouch m'a rassuré, Yasmina était restée auprès des petits.
— Ne t'inquiète pas, Ben. Ma mère les a couchés là-haut, dans votre chambre. Elle dort avec eux.
Ils nous ont tout fait raconter depuis le retour de Thérèse. Séparément. Dans leur camion d'abord, puis au commissariat Ramponneau. Et c'était d'un calme, ces questions brèves, ces demi-voix, la course des doigts sur le clavier des ordinateurs, déjà le calme du deuil, et la signature pour finir, nos signatures muettes au bas des procès-verbaux. Le jour pointait quand on est ressorti. Cinq ou six heures du matin peut-être. Une aube d'essence, de plastique, d'asphalte, de peinture, de chair morte, une aube froide de mort stagnante. Amar, Hadouch, Rachida, Mo et Simon nous attendaient dehors. Je me souviens, Rachida a posé un châle sur les épaules de Clara et nous sommes rentrés à la maison.