Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
Et c’est alors qu’il l’avait vue.
Elle le fixait.
Tout à coup, Bill comprit que tous ses cauchemars passés n’étaient rien d’autre qu’une prémonition. Ils annonçaient ce moment précis. Les rires de la foule et les applaudissements se turent. À chaque flash qui explosait, c’était comme si Ruth s’approchait un peu plus de lui. Ses pensées se turent également, comme mortes à l’instant même, foudroyées par Ruth. Bill n’avait plus aucune pensée en tête. Il la regardait, immobile. Sans pouvoir faire rien d’autre que la fixer. Hypnotisé.
C’était comme s’il regardait son propre destin. Comme si, après toutes ces péripéties, il se retrouvait face à la mort. La mort qui, nuit après nuit, l’avait tourmenté et réveillé dans la terreur. Elle était là. Et elle était là pour lui. Rien que pour lui.
Ruth était venue pour l’emporter.
Elle tendrait un bras dans sa direction, pour le désigner. Sa bouche s’ouvrirait en un cri : « C’est lui ! » hurlerait-elle. Et dans ce silence irréel, tout le monde le regarderait. Et saurait. « C’est lui ! » Alors ils le traqueraient comme un animal. Ils le jetteraient à terre, l’immobiliseraient et se moqueraient de lui. Ils le lieraient et le remettraient à la police. Et la police le mettrait sur la chaise électrique, avec les lanières de cuir, la calotte serrée autour de la tête et l’éponge dégoulinante d’eau. « C’est lui ! » crierait Ruth tout en abaissant la manette. Et ce serait la mort du Punisher. Grillé. Cerveau giclant partout dans son crâne et mains serrées sur les bras du fauteuil. Comme un chien. Comme dans ses cauchemars.
Juste derrière lui, un photographe appuya sur le bouton de son appareil. Le magnésium explosa, déchirant le silence dans la tête de Bill. Celui-ci fit volte-face d’un bond, yeux exorbités, et flanqua un coup de poing au photographe. À présent, tout le monde le regardait. Et personne ne riait plus.
Bill se retourna pour voir Ruth. Elle le dévisageait toujours. Et elle souriait. Oui, il était certain que Ruth le contemplait en souriant. C’était un rictus atroce, comme dans ses cauchemars. Oui, tout se passait exactement comme dans ses cauchemars.
Bill vit alors un gars efféminé s’approcher de lui, sourcils fins comme ceux d’une femme et cheveux teints en blond platine. Bill brandit le poing. L’autre hurla et se cacha le visage derrière sa main. Bill le poussa brutalement, le jetant à terre. Puis il s’enfuit, se frayant un passage parmi tous ces riches de merde.
Ruth le reconnut immédiatement.
Elle sentit ses jambes se dérober. Le souffle s’arrêta net dans sa gorge. Elle fut submergée par une vague de terreur.
Bill la regardait. Et il l’avait reconnue lui aussi.
La rencontre tellement redoutée. L’homme de ses cauchemars. Le passé qui revenait pour l’engloutir dans l’abîme. Ruth sentit une douleur à son doigt amputé et eut peur qu’il ne se remette à saigner.
Bill la regardait avec une expression féroce.
La victime et le prédateur s’étaient reconnus. Tout se passait comme si, dans cette salle bondée, ils n’étaient que tous les deux.
Ruth eut l’impression d’être comprimée dans un étau : les mains de Bill. Ces mains qui l’avaient immobilisée sur le plancher de la camionnette, cette nuit-là. Ces mains qui l’avaient touchée, frappée et fait saigner. Ces mains qui lui avaient écrasé le nez, la lèvre et les côtes, et lui avaient crevé un tympan. Ces mains qui avaient empoigné des cisailles et l’avaient mutilée. Qui avaient sali et marqué sa vie. Les images qui lui revenaient, vives et brutales, la clouaient sur place comme l’avaient fait les mains de Bill cette nuit-là, sans lui laisser la possibilité de fuir ni de se soustraire à l’humiliation et la violence.
Entre deux éclairs de flash, Ruth regardait Bill, et elle ne parvenait ni à crier ni à pleurer ni à s’échapper. Elle ne pouvait rien faire d’autre que rester là à le fixer, pétrifiée d’horreur. Elle avait l’impression de percevoir son haleine pleine d’alcool et de sentir brûler le corps de cet homme dans le sien, et n’avait rien d’autre dans les oreilles que sa voix et son rire terrifiant.
Bill continuait à la regarder, et Ruth lisait dans ses yeux toute la force et tout le pouvoir qu’il avait sur elle.
Presque inconsciemment et avec une lenteur exaspérante, elle parvint à s’agripper à la manche de veste de Barrymore. Dès qu’elle senti le contact de cette étoffe légère et douce, ses yeux s’emplirent de larmes. Elle réalisa soudain qu’elle était capable de bouger. Oui, elle était encore capable de bouger ! Alors peut-être pourrait-elle fuir ? Peut-être pourrait-elle se détourner et se soustraire au regard inhumain de Bill ? Elle pourrait trouver un peu de courage, ou au moins un peu de colère. Elle pourrait montrer cet homme du doigt et le faire arrêter. Elle pourrait se venger. Elle pourrait le vaincre et l’écraser. Si seulement elle pouvait échapper un instant, ne serait-ce qu’un instant, à ce regard impitoyable !
Mais tout ce qu’elle parvenait à faire, c’était rester agrippée à la manche de Barrymore, tandis que les flashes continuaient à crépiter follement, effaçant brièvement le visage de Bill dans leurs éclairs. Pourtant il était là, se disait Ruth, et il la fixait. Il la dominait. Il la tenait en son pouvoir. Comme si elle était à lui, une chose à lui, sans nulle volonté ni possibilité de se libérer de son étau.
Et puis, tout à coup, elle aperçut Bill qui se tournait vers un flash. Elle le vit frapper un photographe, se jeter sur Blyth qui accourait et puis s’enfuir. Se perdre parmi la foule.
Il fuyait ! Bill fuyait !
Ruth sentit ses jambes se tendre et elle se retrouva sur la pointe des pieds, en train d’épier Bill qui se frayait un chemin parmi les invités. Elle nota qu’il se retournait un instant avant de quitter la pièce. Et elle lut dans ses yeux quelque chose d’animal. Quelque chose qui ressemblait à sa propre peur. Or, dans la peur de Bill, la sienne commença à se dissoudre. Comme si, dans leur histoire, il n’y avait de place que pour une seule peur. Et cette peur, maintenant, n’était plus la sienne.
Elle réalisa qu’elle était en nage. C’était un voile glacé et impalpable de sueur, comme une rosée de peur. Pourtant, la chaleur recommençait à gagner son corps. Elle lâcha la manche de Barrymore. Cette sensation de chaleur, ce sang qui se remettait à couler dans ses veines, provoqua en elle comme une secousse électrique. C’était une longue et violente aspiration d’air, comme après une apnée, comme une naissance.
Bill avait fui. C’était lui, maintenant, qui avait peur — d’elle !
Alors Ruth esquissa un sourire. On aurait dit un cadeau inattendu, un trésor précieux. Ce ne fut d’abord qu’un léger plissement des lèvres, encore tremblantes de l’écho de sa peur. Un sourire qui ne correspondait pas encore à une pensée, comme une fleur éclose avant le lever du soleil. Au fur et à mesure que ce sourire se dessinait sur ses lèvres et montait dans ses yeux, elle finissait par oublier sa peur, comme si celle-ci n’avait jamais existé, comme si Bill l’avait emportée avec lui. Elle sentit alors qu’elle était arrivée au bout d’un parcours. Elle sentit, dans les tréfonds les plus cachés de son âme, que le moment était enfin venu de laisser à nouveau s’écouler le temps.
Elle comprit qu’elle était restée emprisonnée dans un photogramme et que, dans ce photogramme, elle avait aussi emprisonné Bill, les condamnant ainsi tous deux. Sa vie s’était cristallisée dans une soirée qui avait eu lieu plus de six ans auparavant.