Les petits dieux [Small Gods - fr]
- Автор: Пратчетт Теренс Дэвид Джон
- Серия: Disque-monde #13
- Год: 1999
- Язык: французский
- Год: Atalante
- ISBN: 2-84172-102-7
- Переводчик: Patrick Couton
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Les petits dieux [Small Gods - fr]». Краткое содержание книги:
“Psst !”
Frangin s’arrêta au milieu d’un coup de binette et fit du regard le tour du jardin du temple. “Pardon ?” lança-t-il.
C’était une belle journée de printemps prime. Les moulins à prière tournaient joyeusement dans le vent qui tombait des montagnes. En altitude, un aigle solitaire décrivait des cercles.
Frangin haussa les épaules et retourna à ses melons.
Le grand dieu Om s’adressa derechef à Frangin l’Elu :
“T’es sourd, mon gars ?”
Une lourde responsabilité attend le jeune novice : prévenir une guerre sainte. Car il est des hérétiques, voyez-vous, pour prétendre, contrairement au dogme de l’Eglise, que le monde est plat et qu’il traverse l’univers sur le dos d’une immense tortue…
Vorbis estimait qu’il ne fallait jamais perdre une occasion d’enrichir ses connaissances personnelles, et il prit mentalement note de revenir dans quelques heures voir comment l’animal s’en sortait, si son travail le lui permettait.
Puis il reporta son attention sur Frangin.
Il y avait un enfer pour les blasphémateurs. Un autre pour ceux qui contestaient l’autorité légitime. Un grand nombre pour les menteurs. Et sans doute un enfer pour les petits garçons qui souhaitaient la mort de leur grand-mère. Ce n’étaient pas les enfers qui manquaient.
C’était la définition de l’éternité : la durée prévue par le grand dieu Om pour s’assurer que chacun recevait la punition qu’il méritait.
Les Omniens disposaient d’un grand choix d’enfers.
Pour l’heure, Frangin les traversait tous.
Frère Nonroid et frère Vorbis le regardaient s’agiter sur son lit comme une baleine échouée.
« C’est le soleil, dit Nonroid, presque calme à présent après le choc que lui avait causé l’exquisiteur venu le chercher. Le pauvre garçon travaille toute la journée dans ce jardin. Ça devait arriver.
— Avez-vous essayé les châtiments corporels ? demanda frère Vorbis.
— J’ai le regret de dire que taper sur le jeune Frangin revient à vouloir flageller un matelas, répondit Nonroid. Il crie “ouille” mais, à mon avis, c’est uniquement parce qu’il veut faire preuve de bonne volonté. Il est rempli de bonne volonté, Frangin. C’est lui dont je vous ai parlé.
— Il n’a vraiment pas l’air très futé.
— Il ne l’est pas. »
Vorbis hocha une tête approbatrice. Une intelligence excessive chez un novice n’avait pas que de bons côtés. Parfois on pouvait la canaliser pour la plus grande gloire d’Om, mais souvent elle était source de… non, pas d’ennuis, parce que Vorbis savait exactement que faire d’une intelligence mal employée, mais source de travail superflu.
« Et vous m’affirmez pourtant que ses professeurs le tiennent en très haute estime », dit-il.
Nonroid haussa les épaules.
« Il est très obéissant. Et… Ben, il y a sa mémoire.
— Quoi, sa mémoire ?
— Il en a beaucoup.
— Il a une bonne mémoire.
— “Bonne” n’est pas l’adjectif qui convient. Elle est étonnante. Il a une connaissance parfaite de l’ensemble des Sept…
— Mmm ? » fit Vorbis.
Nonroid vit le regard du diacre.
« Aussi parfaite que possible dans ce monde d’imperfection, j’entends, marmonna-t-il.
— Un jeune homme pétri de lectures dévotes, dit Vorbis.
— Euh… fit Nonroid, non. Il ne sait pas lire. Ni écrire.
— Ah. Un paresseux. »
Le diacre n’était pas partisan des zones de flou. La bouche de Nonroid s’ouvrit et se referma en silence tandis qu’il cherchait les mots appropriés. « Non, rectifia-t-il. Il essaye. On est sûrs qu’il essaye. Seulement, on le dirait incapable de faire le… de comprendre le lien entre les lettres et leur sonorité.
— Vous lui avez donné les verges pour ça, au moins ?
— Ça ne lui fait pas grand effet, semble-t-il, monseigneur.
— Comment, alors, est-il devenu un élève aussi excellent ?
— Il écoute », répondit Nonroid.
Personne n’écoutait comme Frangin, médita-t-il. Du coup, il rendait l’enseignement difficile. C’était comme… comme se trouver dans une immense caverne. Tout ce qu’on disait disparaissait dans les profondeurs insatiables de la tête de Frangin. Son taux d’absorption pouvait réduire des professeurs imprudents au bredouillis puis au silence tandis que chacune de leurs paroles s’engouffrait dans ses oreilles.
« Il écoute tout, dit Nonroid. Et il regarde tout. Rien ne lui échappe. »
Vorbis baissa à nouveau les yeux sur Frangin.
« Et je ne l’ai jamais entendu dire un mot méchant, reprit Nonroid. Les autres novices se moquent de temps en temps de lui. Ils l’appellent “le gros bœuf d’Omnia”. Vous savez comment ça se passe. »
Le regard de Vorbis embrassa les mains comme des jambons et les jambes comme des troncs d’arbre du novice.
Il avait l’air plongé dans de profondes réflexions.
« Ne sait ni lire ni écrire, fit-il. Mais extrêmement loyal, vous dites ?
— Loyal et dévot, renchérit Nonroid.
— Et une bonne mémoire, murmura le diacre.
— Mieux que ça. Rien à voir avec la mémoire. »
Vorbis prit une décision, sembla-t-il.
« Envoyez-le-moi quand il sera rétabli », dit-il.
Nonroid eut l’air paniqué.
« Je veux simplement lui parler, le rassura Vorbis. J’ai peut-être un emploi pour lui.
— Oui, monseigneur ?
— J’ai le sentiment que le grand dieu Om suit des voies impénétrables. »
La haute altitude. Nul autre bruit que le sifflement du vent dans les plumes.
L’aigle se laissait porter par les courants aériens, les yeux braqués sur les bâtiments miniatures de la Citadelle sous lui.
Il l’avait lâchée quelque part et maintenant il n’arrivait plus à la retrouver. Quelque part en dessous, dans ce petit carré de verdure.
Les abeilles bourdonnaient parmi les fleurs de haricot. Et le soleil cognait sur la carapace ventrale d’Om.
Il y a aussi un enfer pour les tortues.
Il était désormais trop fatigué pour gigoter des pattes. Il ne voyait rien d’autre à faire : gigoter des pattes. Ainsi que sortir la tête aussi loin que possible et l’agiter en tous sens dans l’espoir de faire contrepoids pour se redresser.
On meurt quand on n’a pas de fidèles, c’est le souci habituel d’un petit dieu. Mais on meurt aussi quand on meurt.
Dans un coin de son cerveau non obnubilé par l’idée de chaleur, il sentait la terreur et la confusion de Frangin. Il n’aurait pas dû agir ainsi envers le jeune gars. Bien sûr qu’il ne gardait pas les yeux braqués en permanence sur lui. Quel dieu s’amuse à ça ? Qui s’intéresse aux faits et gestes des hommes ? L’important, c’est la foi. Il avait seulement péché le souvenir dans la mémoire du novice, histoire de l’impressionner, comme un illusionniste qui sort un œuf de l’oreille d’un spectateur.
Je suis sur le dos, j’ai de plus en plus chaud et je vais mourir pour de bon…
Et pourtant… Et pourtant… cette saloperie d’aigle l’avait laissé tomber sur un tas de fumier. Un imbécile de première, cet aigle-là. Toute une ville de cailloux bâtie sur un caillou dans une région caillouteuse, et il avait atterri sur la seule surface capable de briser sa chute sans lui briser les reins. Tout près d’un croyant, par-dessus le marché.
Curieux, ça. À se demander s’il n’y avait pas de la divine providence là-dessous, sauf que c’était lui, la divine providence… qui gisait sur le dos, commençait à cuire, se préparait à mourir pour de bon…
Cet homme qui l’avait mis à l’envers… L’expression sur son visage tout de douceur… Il s’en souviendrait. Une expression, non pas de cruauté, mais d’un niveau d’existence différent… Une expression de paix horrible…
Une ombre passa devant le soleil. Om braqua son œil sur la figure de Lou-tsé au-dessus de lui, qui le contemplait d’un air aimable et compatissant. Et qui le retourna à l’endroit. Puis qui ramassa son balai et s’en repartit tranquillement sans un regard en arrière.
Om s’affaissa et reprit son souffle. Puis il retrouva le moral.
Il y a quelqu’un qui m’aime bien là-haut, songea-t-il. Et c’est Moi.