L'homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1990
- Язык: французский
- Жанр: Другие детективы
Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
Il lui semblait en tous les cas qu'il n'avait pas été surpris par ce que lui avait dit Vercors-Laury, et qu'il avait toujours su que l'homme aux cercles n'était pas un maniaque commun. Su que quelque inspiration cruelle vivifiait cette folie, que cette file d'objets ne pouvait connaître qu'un seul aboutissement, qu'une seule éclatante apothéose: la mort d'un homme.
Mathilde Forestier aurait dit que c'était normal de n'avoir rien appris de fondamental puisqu'il était en tranche 2, mais lui pensait plutôt que c'était parce que Vercors-Laury était un type bien, mais pas formidable.
Le lendemain matin, on trouva le grand cercle rue Cunin-Gridaine, dans le 3e. Il ne comportait en son centre qu'un bigoudi.
Conti photographia le bigoudi.
La nuit suivante apporta un cercle rue Lacretelle et un autre rue de la Condamine, dans le 17e, enserrant l'un un vieux sac de dame et l'autre un coton-tige.
Conti photographia le vieux sac puis le coton-tige, sans faire de commentaires, mais à l'évidence agacé.
Danglard restait silencieux.
Les trois nuits suivantes fournirent une pièce de un franc, une ampoule de Surgector, un tournevis, et, ce qui remonta un peu le moral de Danglard, si l'on peut dire, un pigeon mort, l'aile arrachée, rue Geoffroy-Saint-Hilaire.
Adamsberg, impassible, souriant, déconcertait l'inspecteur. Il continuait à découper les articles de presse qui faisaient allusion à l'homme aux cercles bleus, et à les fourrer sans aucune organisation dans son tiroir, avec les tirages photo que lui fournissait au fur et à mesure Conti. Maintenant, tout cela se savait dans le commissariat, et Danglard s'inquiétait un peu. Mais les aveux complets de Patrice Vernoux venaient de rendre Adamsberg intouchable, et ça, pour un petit moment.
— Combien de temps ça va durer, cette histoire, commissaire ? lui demanda Danglard.
— Quelle histoire ?
— Mais les cercles, bon Dieu ! On ne va pas aller se recueillir devant des bigoudis tous les matins de notre vie, bon sang !
— Ah, les cercles ! Oui, ça peut durer longtemps, Danglard. Très longtemps même. Mais qu'est-ce que ça peut faire ? Faire ça ou autre chose, quelle importance ? C'est amusant, les bigoudis.
— Alors on arrête ?
Adamsberg releva la tête avec brusquerie.
— Mais c'est hors de question, Danglard, hors de question.
— Vous êtes sérieux ?
— Autant que je puis l'être. Ça grossira, Danglard, je vous l'ai dit.
Danglard haussa les épaules.
— On aura besoin de tous ces documents, reprit Adamsberg en montrant son tiroir. Ça nous sera peut-être indispensable après.
— Mais après quoi, bon Dieu ?
— Ne soyez pas impatient, Danglard, vous n'allez pas souhaiter la mort d'un homme, non ?
Le lendemain, il y eut un cornet de glace avenue du Docteur-Brouardel, dans le 7e.
Mathilde s'était présentée à l'Hôtel des Grands Hommes pour chercher l'aveugle beau, un bien petit hôtel pour un si grand titre, pensa-t-elle. Ou alors ça voulait peut-être dire qu'il n'y avait pas besoin de beaucoup de chambres pour loger tous les grands hommes.
Le réceptionniste, après avoir téléphoné pour l'annoncer, lui dit que M. Reyer ne pouvait pas descendre, qu'il était empêché. Mathilde monta jusqu'à sa chambre.
— Qu'est-ce qui arrive ? cria Mathilde à travers la porte. Vous êtes nu avec quelqu'un ?
— Non, répondit Charles.
— C'est plus grave ?
— Je suis moche à voir, je ne retrouve pas mon rasoir.
Mathilde réfléchit un bon moment.
— Vous n'arrivez pas à mettre l'œil dessus, c'est ça ?
— C'est vrai, dit Charles. J'ai tâtonné partout. Je ne comprends pas.
Il ouvrit la porte.
— Vous comprenez, Reine Mathilde, les choses profitent de ma faiblesse. Je hais les choses. Elles se dissimulent, elles se glissent entre sommier et matelas, elles font dégringoler la poubelle, elles se coincent entre les lames des parquets. J'en ai assez. Je crois que je vais supprimer les choses.
— Vous êtes moins doué qu'un poisson, dit Mathilde. Parce que les poissons qui vivent très au fond, dans le noir complet comme vous, ils se débrouillent quand même pour trouver à bouffer.
— Les poissons ne se rasent pas, dit-il. Et puis merde après tout, les poissons je m'en bats l'œil.
— L'œil, l'œil ! Vous le faites exprès ou quoi ?
— Oui, je le fais exprès. J'ai tout un répertoire d'expressions comme ça: Je m'en bats l'œil, je jette un œil, je fais de l'œil, je ne vous crois pas mon œil, j'ai le mauvais œil, je garde un œil sur vous, je tourne de l'œil, j'ai mangé à l'œil, j'ai le compas dans l'œil, etc. Il y en a des milliers. J'aime les utiliser. C'est comme ceux qui mastiquent leurs souvenirs. Mais c'est vrai que je m'en bats l'œil, des poissons.
— Ça, ça arrive à beaucoup de gens. C'est vrai que les poissons, on a tendance à s'en foutre. Je peux m'asseoir sur cette chaise ?
— Je vous en prie. Et qu'est-ce que vous leur trouvez, aux poissons ?
— On se comprend, les poissons et moi. Et puis on a trente ans de vie commune, alors on n'ose plus se quitter. Si je me faisais plaquer par un poisson, je serais désorientée. Et puis je travaille avec eux, ils me font gagner de l'argent, ils m'entretiennent, si vous voulez.
— C'est parce que je ressemble à un de vos foutus poissons dans le noir que vous êtes venue me voir ?
Mathilde réfléchit.
— Vous n'arriverez à rien comme ça, conclut-elle. Vous devriez être un peu plus poissonneux justement, un peu plus souple, plus fluide. Enfin ça vous regarde, si c'est votre ambition d'en faire baver à tout le cosmos. Je viens parce que vous cherchiez un appartement, et que vous semblez le chercher toujours. Peut-être n'avez-vous pas beaucoup d'argent. Pourtant, cet hôtel est cher.
— Ses fantômes me sont également chers. Mais surtout, les gens n'ont pas envie de louer à un aveugle, vous savez, Reine Mathilde. Les gens ont peur que l'aveugle ne fasse des bêtises partout, qu'il pose son assiette à côté de la table et qu'il pisse sur le tapis en croyant qu'il est dans la salle de bains.
— Tandis que moi ça m'arrange, un aveugle. Mes travaux sur l'épinoche, le grondin volant et l'ange de mer épineux surtout, m'ont payé trois appartements, les uns au-dessus des autres. La vaste famille qui occupait le premier et le troisième étage, c'est-à-dire l'Ange de mer et l'Épinoche, est partie. Moi, j'habite au deuxième, au Grondin volant. J'ai loué l'Épinoche à une drôle de dame, et j'ai pensé à vous pour occuper l'Ange de mer épineux, enfin le premier étage si vous préférez. Je ne vous le louerai pas cher.
— Pourquoi pas cher ?
Charles entendit Mathilde rigoler et allumer une cigarette. Il chercha de la main un cendrier qu'il lui tendit.
— Vous proposez le cendrier à la fenêtre, dit Mathilde. Je suis assise un bon mètre plus à gauche que vous ne croyez.
— Ah, pardonnez-moi. Vous êtes un peu brutale tout de même. Dans ces cas-là les gens se débrouillent pour attraper le cendrier en se déhanchant et ils ne font pas de commentaires.
— Vous allez me trouver plus brutale quand vous saurez que l'appartement est beau, est grand, mais que personne ne veut y vivre parce qu'il est très sombre. Donc je me suis dit : Charles Reyer, je l'aime bien. Et comme il est aveugle, ça tombe à merveille, ça lui serait égal de vivre dans un lieu sombre.