Les petits dieux [Small Gods - fr]
- Автор: Пратчетт Теренс Дэвид Джон
- Серия: Disque-monde #13
- Год: 1999
- Язык: французский
- Год: Atalante
- ISBN: 2-84172-102-7
- Переводчик: Patrick Couton
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Les petits dieux [Small Gods - fr]». Краткое содержание книги:
“Psst !”
Frangin s’arrêta au milieu d’un coup de binette et fit du regard le tour du jardin du temple. “Pardon ?” lança-t-il.
C’était une belle journée de printemps prime. Les moulins à prière tournaient joyeusement dans le vent qui tombait des montagnes. En altitude, un aigle solitaire décrivait des cercles.
Frangin haussa les épaules et retourna à ses melons.
Le grand dieu Om s’adressa derechef à Frangin l’Elu :
“T’es sourd, mon gars ?”
Une lourde responsabilité attend le jeune novice : prévenir une guerre sainte. Car il est des hérétiques, voyez-vous, pour prétendre, contrairement au dogme de l’Eglise, que le monde est plat et qu’il traverse l’univers sur le dos d’une immense tortue…
— Pas moi…
— Ils sont écrits sur des plaques de plomb de plus de trois mètres de haut !
— Oh, ben, c’est sûrement moi, c’est ça ? J’ai toujours une tonne de plaques de plomb sous la main, des fois que je tomberais sur quelqu’un dans le désert, c’est ça ?
— Quoi ? Si ce n’est pas toi, qui les lui a données ?
— Je n’en sais rien. Pourquoi je le saurais ? Je ne peux pas être partout à la fois !
— Tu es omniprésent !
— Qui a dit ça ?
— Le prophète Hachémi !
— Jamais vu !
— Oh ? Oh ? Alors je suppose que tu ne lui as jamais donné le Livre de la Création, hein ?
— Quel Livre de la Création ?
— Comment ? Tu ne sais pas ?
— Non !
— Alors qui le lui a donné ?
— Aucune idée ! Il l’a peut-être écrit tout seul ! »
Frangin se mit une main horrifiée sur la bouche.
« F’est un blafhngf !
— Quoi ? »
Frangin ôta sa main.
« Je dis : c’est un blasphème !
— Un blasphème ? Comment est-ce que je peux blasphémer ? Je suis un dieu !
— Je ne te crois pas !
— Hah ! Ça te dit, un autre éclair ?
— Tu appelles ça un éclair ? »
Frangin avait la figure toute rouge et tremblait. La tortue laissa pendre tristement sa tête.
« D’accord. D’accord. Pas terrible, l’éclair, je reconnais, fit-elle. Si j’étais plus fort, il ne resterait plus de toi qu’une paire de sandales d’où monteraient deux volutes de fumée. » Elle avait l’air misérable. « Je ne comprends pas. Une chose pareille ne m’est encore jamais arrivée. Je comptais prendre la forme d’un grand taureau blanc mugissant pendant une semaine et j’ai fini sous celle d’une tortue pendant trois ans. Pourquoi ? Je n’en sais rien, moi qui suis censé tout savoir. D’après tes prophètes qui prétendent m’avoir rencontré, en tout cas. Personne ne m’a même entendu, tu te rends compte ? J’ai essayé de parler à des chevriers et tout, et ils ne m’ont jamais remarqué ! Je commençais à croire que j’étais une tortue rêvant d’être un dieu. Pour te dire que ça devenait grave.
— Peut-être que tu en es une, fit Frangin.
— Que tes jambes enflent comme des troncs d’arbres ! cracha la tortue.
— Mais… Mais… tu dis que les prophètes, c’étaient… de simples mortels qui recopiaient des choses !
— C’est exactement ça !
— Oui, mais ce n’est pas toi qui dictais !
— Peut-être que si, pour une partie, fit la tortue. J’ai… tant oublié, ces dernières années.
— Mais si tu es ici, sur terre, sous forme d’une tortue, qui écoute les prières ? Qui accepte les sacrifices ? Qui juge les morts ?
— Je ne sais pas. Qui le faisait, avant ?
— Toi !
— Moi ? »
Frangin se fourra les doigts dans les oreilles et entonna le troisième couplet de Voyez, les infidèles fuient la colère d’Om.
Au bout de deux minutes, la tortue pointa la tête hors de sa carapace.
« Dis, fit-elle, quand les incroyants sont brûlés vifs… est-ce que tu leur chantes d’abord une chanson ?
— Non !
— Ah. Une mort miséricordieuse. Je peux ajouter quelque chose ?
— Si tu veux une fois de plus mettre ma foi à l’épreuve… »
La tortue marqua un temps. Om fouillait sa mémoire défaillante. Puis il gratta la terre avec une griffe.
« Je… me souviens d’un jour… un jour d’été… tu avais… treize ans… »
La petite voix sèche raconta d’un ton monotone. La bouche de Frangin s’arrondit peu à peu jusqu’à former un O.
Il finit par demander : « Comment tu sais ça ?
— Tu es convaincu que le grand dieu Om voit tout ce que tu fais, non ?
— Tu es une tortue, tu n’as pas pu…
— Quand tu avais presque quatorze ans, ta grand-mère t’a battu pour avoir volé de la crème à l’office, ce qui était d’ailleurs faux, elle t’a enfermé à clé dans ta chambre, et tu as dit : “Je voudrais que tu sois…” »
Il y aura un signe, se disait Vorbis. Il y a toujours un signe pour qui le cherche. Le sage se place toujours sur le chemin du dieu.
Il déambulait dans la Citadelle. Il se faisait une règle d’effectuer une promenade quotidienne dans certains des niveaux inférieurs, mais bien entendu à des heures et selon un itinéraire différents. Dans la mesure où il tirait des plaisirs de l’existence, du moins tels que les entendait un être humain normal, il aimait voir la mine des humbles membres du clergé qui, au détour d’un croisement, se trouvaient nez à menton avec le diacre Vorbis de la Quisition. Il avait toujours droit à la petite respiration qu’on retenait, révélatrice d’une conscience coupable. Vorbis aimait voir des consciences bien coupables. Voilà à quoi servaient les consciences. La culpabilité, c’était la graisse dans laquelle tournaient les roues de l’autorité.
Il bifurqua à un angle et aperçut, gravé à la diable sur le mur d’en face, un vague ovale entouré de quatre pattes sommaires ainsi que d’une tête et d’une queue encore plus rudimentaires.
Il sourit. On en voyait davantage ces derniers temps, semblait-il. Que l’hérésie s’envenime, qu’elle monte en surface comme un furoncle. Vorbis savait manier la lancette.
Mais ces deux ou trois secondes de réflexion lui avaient fait manquer un embranchement et il déboucha soudain à la lumière du jour.
Il se trouva momentanément perdu malgré sa grande connaissance des chemins détournés de l’Église. Il reconnut un des jardins clos. Autour d’un superbe carré de blé de Klatch aux longues tiges décoratives, des plants de haricots dressaient leurs fleurs rouge et blanc vers le soleil ; entre les rangs de haricots, des melons cuisaient doucement à même la terre empoussiérée. En temps normal, Vorbis aurait pris acte et approuvé pareille utilisation efficace de l’espace, mais en temps normal il ne serait pas tombé sur un jeune novice rondouillard en train de se rouler en tous sens dans la poussière, les doigts dans les oreilles.
Vorbis contempla Frangin à ses pieds. Puis il le poussa du bout de sa sandale.
« Qu’as-tu, mon fils ? »
Frangin ouvrit les yeux.
Il n’arrivait pas encore à reconnaître beaucoup de supérieurs hiérarchiques. Même le cénobiarche n’était pour lui qu’une tache indistincte dans la foule. Mais tout le monde reconnaissait Vorbis l’exquisiteur. Quelque chose en lui frappait la conscience des nouveaux venus à la Citadelle en deux ou trois jours seulement. Alors qu’on craignait simplement le dieu par habitude, pour la forme, on avait une peur bleue de Vorbis.
Frangin s’évanouit.
« Très curieux », fit Vorbis.
Un sifflement le fit se retourner.
Une petite tortue se tenait près de son pied. Sous le regard fulminant du diacre, elle voulut reculer sans cesser de le fixer et de siffler comme une bouilloire.
Il la ramassa et l’examina soigneusement, la tourna et la retourna dans ses mains. Puis il parcourut des yeux le périmètre du jardin clos jusqu’à ce qu’il trouve un emplacement en plein soleil où il reposa le reptile sur le dos. Après réflexion, il prit deux cailloux dans un des carrés de légumes et les coinça sous la carapace afin que les mouvements de la bestiole ne la retournent pas.