Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
— « Veux-tu dire à Thérivier que je ne peux pas m'absenter en ce moment ? S'il désire me parler, qu'il entre ici en descendant. N'est-ce pas ? »
Elle acquiesce d'un signe de tête et ouvre la porte ; puis, comme si elle prenait une détermination subite, elle se retourne vers Antoine… Mais non… Que lui dirait-elle ? Puisqu'elle ne peut pas tout lui dire, à quoi bon ?… Et, s'enveloppant plus étroitement dans son châle, elle disparaît sans avoir relevé les yeux.
— « L'ascenseur redescend », dit Léon, « Mademoiselle n'attend pas ? »
Elle fait signe que non, et commence à monter. Lentement, car elle est oppressée. Toute son énergie se concentre maintenant autour d'une idée fixe : Londres ! Oui, repartir le plus tôt possible, sans même attendre la fin de son congé ! Ah, si Antoine pouvait savoir ce que représente pour elle ce séjour outre-Manche !
Il y a deux ans déjà, un matin de septembre (dix mois après la disparition de Jacques), le facteur de Maisons-Laffitte, que Gise avait par hasard croisé dans le jardin, lui avait remis un panier à son nom, portant l'étiquette d'un fleuriste de Londres. Surprise, pressentant tout à coup quelque chose de grave, elle avait gagné sa chambre sans être vue, avait coupé les ficelles, arraché le couvercle, et s'était presque évanouie en apercevant, sur un lit de mousse humide, une simple botte de roses. Jacques ! Leurs roses ! Des roses pourpres, de petites roses pourpres au cœur noir, exactement les mêmes ! Septembre, l'anniversaire ! Le sens de cet envoi anonyme était aussi clair pour elle que celui d'une dépêche chiffrée dont elle aurait eu la clé. Jacques n'était pas mort ! M. Thibault se trompait. Jacques habitait l'Angleterre ! Jacques l'aimait !.. Son premier mouvement avait été d'ouvrir tout grand la porte, pour crier, à pleine voix : « Jacques est vivant ! » Par bonheur, elle s'était ressaisie à temps. Comment expliquerait-elle que ces petites roses pourpres fussent à ce point révélatrices ? On la presserait de questions. Tout, plutôt que de trahir son secret ! Elle avait refermé la porte, elle avait prié Dieu de lui donner la force de se taire — en tout cas, jusqu'au soir : elle savait qu'Antoine devait venir à Maisons pour dîner.
Le soir, elle l'avait pris à part. Elle lui avait parlé d'un envoi mystérieux : des fleurs, venues de Londres où elle ne connaissait personne… Jacques ?… Il fallait à tout prix lancer les recherches sur une nouvelle voie. Antoine, intéressé, mais rendu sceptique par l'échec de toutes ses tentatives depuis un an, avait néanmoins fait faire des démarches immédiates à Londres. La fleuriste avait donné un signalement très précis de l'acheteur qui avait fait la commande ; or, ce signalement ne correspondait en aucune façon à celui de Jacques. La piste avait été abandonnée.
Non par Gise. Elle était seule à posséder une certitude. Elle n'avait plus parlé de rien ; avec une maîtrise de soi qu'on n'eût pas attendue de ses dix-sept ans, elle s'était tue. Mais elle avait pris l'invincible résolution d'aller elle-même en Angleterre, et, coûte que coûte, d'y retrouver la trace de Jacques. Projet presque irréalisable. Pendant deux ans, avec la persévérance insidieuse et taciturne des êtres primitifs qu'étaient ses ancêtres, elle avait, petit à petit, rendu possible et minutieusement organisé ce départ. Au prix de quels efforts ! Elle se rappelait chaque étape. Il avait fallu, par de patientes manœuvres, implanter vingt idées nouvelles dans le cerveau rétif de sa tante. D'abord, lui faire admettre qu'une jeune fille sans fortune, même de bonne famille, a besoin d'un moyen d'existence ; lui persuader ensuite que sa nièce avait, comme elle, la vocation d'élever des enfants ; la convaincre aussi des difficultés de la concurrence actuelle et de la nécessité, pour une institutrice, de parler couramment l'anglais. Puis, il avait fallu mettre adroitement la vieille demoiselle en relations avec une institutrice de Maisons-Laffitte, laquelle venait justement de parfaire ses études dans une sorte d'institut anglais, tenu par les religieuses catholiques, aux environs de Londres. La chance avait voulu que M. Thibault, mis en branle, recueillît sur l'institut de bons renseignements. Enfin, après mille atermoiements, au printemps dernier, Mlle de Waize avait consenti à la séparation. Gise avait déjà passé l'été en Angleterre. Mais ces quatre mois n'avaient rien donné de ce qu'elle espérait : elle avait été victime de détectives malhonnêtes et n'avait essuyé que des déboires. C'est maintenant qu'elle allait pouvoir agir, remuer des gens. Elle venait de vendre quelques bijoux, de rassembler ses économies. Elle s'était abouchée enfin avec des agences sérieuses. Et surtout elle avait intéressé à sa romanesque entreprise la fille du Commissioner of Metropolitan Police de Londres, chez lequel elle devait déjeuner dès son retour là-bas, et qui pouvait lui être d'un incomparable appui. Comment ne pas espérer ?…
Gise arrivait à l'étage de M. Thibault. Elle dut sonner : sa tante ne lui avait jamais confié la clé de l'appartement.
« Oui, comment ne pas espérer ? » se dit-elle. Et soudain, la certitude qu'elle allait retrouver Jacques reprit sur elle tant d'empire qu'elle se sentit toute raffermie. Antoine avait dit que cela pouvait durer trois mois. « Trois mois ? » songea-t-elle. « Avant trois mois, j'aurai réussi ! »
Pendant ce temps, en bas, dans la chambre de Jacques, Antoine, resté debout devant la porte que Gise avait refermée derrière elle, écrasait son regard sur ce panneau de bois opaque, infranchissable.
Il se sentait parvenu à un point limite. Jusqu'ici, sa volonté — qui s'était presque toujours attaquée au plus difficile, et victorieusement, — ne s'était jamais acharnée contre l'irréalisable. Quelque chose, en ce moment, était en train de se détacher de lui. Il n'était pas homme à persévérer sans espoir.
Il fit deux pas hésitants, s'aperçut dans la glace, s'approcha, s'accouda à la cheminée, et, tendant le visage, se contempla quelques secondes jusqu'au fond des yeux. « Et si, brusquement, elle avait dit : Oui, épouse-moi… ? » Il frissonna : une peur rétrospective… « C'est bête de jouer avec ça », se dit-il, en pivotant sur les talons. Puis, tout à coup : « Sacredié, cinq heures… Et la reine Élisabeth ! »
À pas rapides, il se dirigea vers le « laboratoire ». Mais Léon l'arrêta : il avait l'œil terne, son sourire errant et narquois :
— « M. Rumelles est parti. Il s'est inscrit pour après-demain, même heure. »
— « Parfait », dit Antoine, soulagé. Et, sur le moment, cette petite satisfaction suffit presque à balayer son souci.
Il regagna son cabinet, le traversa en diagonale, et, soulevant la portière, de ce geste familier qu'il n'exécutait jamais sans un certain plaisir, il ouvrit la porte du salon.
— « Tiens, tiens », fit-il en pinçant au passage la joue d'un garçonnet pâlot qui s'avançait fort intimidé. « Tout seul, comme un grand garçon ? Tes parents vont bien ? »
Il s'empara de l'enfant, l'attira jusqu'à la fenêtre, s'assit à contre-jour sur un tabouret, et, d'un mouvement doux et ferme, il inclina en arrière la petite tête docile, pour inspecter le pharynx. « À la bonne heure », murmura-t-il, sans détacher son regard, « cette fois, voici ce qu'on appelle des amygdales… » Il avait retrouvé d'emblée cette voix alerte et sonore, un peu tranchante, qui agissait sur les malades à la façon d'un tonique.
Il demeurait attentivement penché sur l'enfant. Mais, souffrant tout à coup d'un retour d'orgueil, il ne put s'empêcher de penser : « D'abord, si je veux, on pourra toujours la rappeler par dépêche… »
VIII
Il fut très surpris, en reconduisant le gamin, de trouver, assise sur la banquette du vestibule, Miss Mary, l'Anglaise au teint de fleur.