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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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— « C'est le métier ! » répond-il allègrement. « Veux-tu venir dans mon cabinet ? Ou rester ici ? » Et, sans attendre sa réponse, il s'assied auprès d'elle. « Comment vas-tu, toi ? On ne se voit plus jamais… Tu as un joli châle… Donne-moi ta main… » Il saisit sans façon ta main que Gise lui laisse prendre ; il la pose sur son poing fermé, la soulève : « Elle n'est plus potelée comme autrefois, ta petite main… » Gise sourit par contenance, et Antoine voit se creuser deux fossettes dans les joues brunes. Elle ne fait rien pour déplacer son bras, mais Antoine sent qu'elle est raidie, prête au recul. Sur le point de murmurer : « Tu n'es guère gentille depuis que tu es revenue », il se ravise, fronce les sourcils et se tait.

— « Ton père a voulu se recoucher, à cause de sa jambe », dit-elle évasivement.

Antoine ne répond pas. Depuis longtemps, il ne s'est pas trouvé, comme en ce moment, seul, près de Gise. Il continue à regarder la petite main sombre ; il s'applique à suivre le dessin des veines jusqu'au poignet mince et musclé ; un à un, il examine les doigts ; il se force à rire : « On dirait de jolis cigares blonds… » Mais, en même temps, et comme à travers une buée chaude, il caresse de l'œil toute la courbe de ce corps flexible replié sur soi-même, depuis le moelleux arrondi des épaules jusqu'à la pointe du genou qui fait saillie sous le châle de soie. Quel attrait pour lui dans cette langueur naturelle, — si proche ! C'est quelque chose de subit, de violent… une poussée de sang… un courant refoulé qui va rompre ses digues… Résistera-t-il à l'envie de glisser un bras autour d'elle, d'attirer contre lui cette chair souple et jeune ?… Il se contente de baisser la tête et de frôler avec sa joue la petite main. Il balbutie : « Comme tu as la peau douce… Nigrette… » Son regard, un regard de mendiant ivre, se hausse lourdement jusqu'au visage de Gise, qui détourne instinctivement la tête et dégage sa main.

Elle demande résolument :

— « Que voulais-tu me dire ? »

Antoine se ressaisit :

— « C'est une chose terrible que j'ai à t'apprendre, ma pauvre petite… »

Terrible ? Un atroce soupçon traverse l'esprit de Gise. Quoi ? Tous ses espoirs sont-ils cette fois anéantis ? Son regard, atterré, fait en quelques secondes le tour de cette chambre, se pose anxieusement sur chaque souvenir du bien-aimé.

Mais Antoine achève sa phrase :

— « Père est très malade, tu sais… »

Elle paraît d'abord ne pas avoir entendu. Le temps de revenir de si loin… Puis elle répète :

— « Très malade ? »

Et, ce disant, elle s'avise soudain qu'elle le savait sans que personne le lui eût dit. Elle ajoute, les sourcils levés, les yeux pleins d'une inquiétude un peu feinte :

— « Mais… malade au point de… ? »

Antoine fait un signe affirmatif. Puis, sur le ton de quelqu'un qui depuis longtemps est familiarisé avec la vérité :

— « L'opération de cet hiver, l'ablation du rein droit, n'a servi qu'à une chose : à ce qu'on ne puisse plus s'illusionner sur la nature de la tumeur. L'autre rein s'est infecté, presque aussitôt. Mais le mal a pris un aspect différent, s'est généralisé ; heureusement, si l'on peut dire… Cela nous aide à tromper le malade. Il ne se doute de rien, il ne soupçonne pas qu'il est perdu. »

Après un court silence, Gise demande :

— « Combien de temps crois-tu que… ? »

Il la regarde. Il est content. Elle ferait vraiment une femme de médecin. Elle sait se tenir devant l'événement ; elle n'a même pas pleuré. Ces quelques mois à l'étranger l'ont singulièrement mûrie. Il se reproche d'avoir toujours tendance à la croire plus enfant qu'elle n'est.

Il répond, sur le même ton :

— « Deux, trois mois, tout au plus. » Et, vivement, il ajoute : « Peut-être beaucoup moins. »

Bien que son esprit n'ait pas des antennes très sensibles, elle a perçu, dans ces derniers mots, une intention à son adresse ; et elle est soulagée qu'Antoine se démasque sans délai :

— « Dis-moi, Gise, vas-tu me laisser seul, maintenant que tu sais ? Vas-tu quand même retourner là-bas ? »

Elle ne répond pas, et regarde doucement devant elle, de ses yeux brillants, immobiles. Sur sa figure ronde où rien d'autre ne bouge, un petit pli, entre les sourcils, se forme et disparaît, reparaît et s'efface, seul indice du débat intérieur. Son premier sentiment a été de tendresse : cet appel l'a troublée. Elle n'avait guère pensé qu'elle pût jamais être un soutien pour personne, à plus forte raison pour Antoine, sur lequel la famille entière a toujours pris appui.

Mais non ! Elle flaire le piège, elle sent bien pourquoi il voudrait la garder à Paris. Tout en elle s'insurge. Ce séjour en Angleterre, c'est le seul moyen qu'elle ait d'accomplir son grand dessein, c'est sa seule raison de vivre ! Si seulement elle pouvait tout expliquer à Antoine ! Hélas, ce serait dévoiler le secret de son cœur, et le dévoiler justement au cœur le moins préparé à cette confidence… Plus tard, peut-être… Par une lettre… Pas maintenant.

Ses regards restent fixés au loin avec une expression obstinée, qui déjà, pour Antoine, est un morne présage. Il insiste, cependant :

— « Pourquoi ne veux-tu pas me répondre ? »

Elle tressaille, et, sans quitter son air têtu :

— « Mais, Antoine, au contraire ! Il faut que je me hâte plus que jamais d'avoir ce diplôme anglais. Je vais avoir besoin de me suffire à moi-même, bien plus tôt que je ne pensais… »

Antoine l'interrompt d'un geste irrité.

Il est surpris de distinguer, dans l'expression de cette bouche close, de ce regard, quelque chose comme un découragement sans remède ; et, en même temps, un éclat, une exaltation qui ressemble à une folle espérance. Pas de place pour lui, dans ces sentiments-là. Une bouffée de dépit lui fait relever la tête. Dépit, désespoir ? Le désespoir domine : sa gorge se contracte : des larmes… Et, pour une fois, il ne cherche ni à les refouler ni à les cacher : elles peuvent encore l'aider à fléchir cette opiniâtreté incompréhensible…

En effet, Gise est très émue. Elle n'a jamais vu pleurer Antoine. Elle n'avait même jamais songé qu'il pût pleurer. Elle évite de le regarder. Elle a pour lui un attachement tendre et profond, elle pense toujours à lui avec un élan intérieur, une sorte d'enthousiasme. Depuis trois ans, il a été son unique soutien, le compagnon robuste, éprouvé, dont le voisinage a été le seul réconfort de sa vie. Pourquoi faut-il qu'il paraisse souhaiter d'elle autre chose que cette admiration, que cette confiance ? Pourquoi ne peut-elle plus lui laisser voir ses sentiments fraternels ?

Un coup de timbre résonne dans le vestibule. Antoine prête machinalement l'oreille. Un bruit de portes ; puis, de nouveau, le calme.

Ils sont l'un près de l'autre, immobiles, silencieux, et leurs pensées, divergentes, galopent, galopent…

Enfin, la sonnerie du téléphone… Un pas dans le vestibule. Léon entrouvre la porte :

— « C'est de chez M. Thibault, Mademoiselle. Le docteur Thérivier est en haut. »

Gise, instantanément, s'est levée.

Antoine rappelle Léon, d'une voix lasse :

— « Combien de personnes au salon ? »

— « Quatre, Monsieur. »

Il se lève à son tour. La vie reprend. « Et Rumelles qui m'attend à moins dix », songe-t-il.

Elle dit, sans s'approcher de lui :

— « Il faut vite que je m'en aille, Antoine… Adieu. »

Il sourit bizarrement et hausse les épaules :

— « Eh bien, va-t'en… Nigrette ! » Et sa propre intonation lui rappelle l'adieu de son père, tout à l'heure : « Eh bien, va-t'en, mon cher ! » Pénible rapprochement…

Il ajoute, sur un autre ton :

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