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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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La douleur physique se chargea de mettre un terme à ces réflexions. Le nitrate commençait à agir. Rumelles étouffa les premiers cris de souffrance. Mais bientôt, malgré l'effet du calmant, il eut beau serrer les dents et les poings, il ne put se retenir. La cautérisation profonde lui arrachait des gémissements de femme en couches. De grosses larmes faisaient briller ses yeux bleus.

Antoine eut pitié :

— « Voilà, mon petit, un peu de courage, j'ai terminé… C'est douloureux, mais indispensable ; et ça ne durera pas. Restez tranquille, que je vous fasse encore un peu de cocaïne… »

Rumelles ne l'écoutait pas. Écartelé sur la table, sous l'impitoyable réflecteur, il contractait et détendait les jambes comme une grenouille de dissection.

Lorsque Antoine fut enfin parvenu à atténuer la douleur :

— « Il est le quart », dit-il. « À quelle heure faut-il que vous partiez d'ici ? »

— « A… à cinq heures seulement », bégaya l'infortuné. « J'ai… l'auto… en bas. »

Antoine sourit : un sourire amical, encourageant, mais qui déguisait un sourire subreptice : il venait, malgré lui, de penser au chauffeur bien stylé, à cocarde tricolore, impassible sur son siège, qui attendait M. le Délégué du Ministre ; puis au chemin de tapis rouge qu'en ce moment sans doute on déroulait sous le vélum de l'Exposition des Fleurs, et sur lequel, dans une heure, ce Rumelles qui gigotait là comme un nouveau-né qu'on change de linge, le beau Rumelles enfin, sanglé dans sa redingote, un vague sourire sous sa moustache de chat, s'avancerait, seul, à pas comptés, au-devant de la petite reine Élisabeth… Mais cette distraction ne dura qu'une minute. Bientôt, sous les yeux du médecin, il n'y eut plus qu'un malade ; moins qu'un malade, un cas ; et moins encore : une action chimique, le travail d'un caustique sur une muqueuse, travail qu'il avait sciemment provoqué, dont il était responsable, et dont il surveillait, en pensée, le développement nécessaire.

Trois coups discrets, frappés par Léon, le rappelèrent aux réalités extérieures. « Gise est là », songea-t-il soudain, en jetant son attirail dans un plateau de l'autoclave. Et, pressé maintenant de quitter Rumelles, mais habitué à ne pas transiger avec les obligations professionnelles, il attendit patiemment que l'effet douloureux fût calmé.

— « Reposez-vous ici tout à votre aise », dit-il en s'éclipsant. « Je n'ai pas besoin de cette pièce. Je viendrai vous prévenir quand il sera moins dix. »

VII

Léon avait dit à Gise :

— « Si Mademoiselle veut bien attendre là… »

« Là », c'était l'ancienne chambre de Jacques, obscurcie déjà par la nuit commençante, pleine d'ombre et de silence comme un caveau. Le cœur de Gise avait battu en passant ce seuil, et l'effort qu'elle avait dû faire pour vaincre son malaise avait pris, comme toujours, la forme d'une prière, d'un bref appel à Celui qui n'abandonne jamais. Puis elle avait été s'asseoir, machinalement, sur ce canapé-lit où, tant de fois, à tous âges, elle était venue bavarder avec Jacquot. On entendait — était-ce dans le salon, était-ce dans la rue ? — les sanglots houleux d'un enfant. Gise avait du mal à dominer sa sensibilité. Pour un rien, maintenant, les larmes l'étouffaient. Par bonheur, en ce moment, elle était seule. Il faudrait voir un médecin. Mais pas Antoine. Elle n'allait pas bien, elle avait trop maigri. Les insomnies, sans doute. Ce n'était pas naturel, à dix-neuf ans… Elle songea, une minute, à l'étrange enchaînement de ces dix-neuf années : cette interminable enfance entre deux vieillards ; — puis, vers les seize ans, ce grand chagrin, compliqué de secrets si lourds !

Léon vint donner de la lumière, et Gise n'osa pas lui dire qu'elle préférait l'enveloppement de cette demi-obscurité. Dans la chambre, éclairée maintenant, elle reconnaissait chaque meuble, chaque bibelot. On sentait bien que la piété fraternelle d'Antoine s'était, par principe, interdit de toucher à rien ; mais, depuis qu'il prenait là ses repas, peu à peu, chaque objet avait été déplacé, avait changé de destination, et tout avait pris un aspect différent : cette table dépliée, au centre de la pièce ; ce service à thé, qui trônait sur le bureau désaffecté, entre la corbeille à pain et le compotier de fruits. La bibliothèque elle-même… Autrefois, ces rideaux verts n'étaient pas ainsi tirés derrière les vitres. L'un des rideaux bâillait ; Gise se pencha, vit briller de la vaisselle ; Léon avait empilé les livres sur les rayons d'en haut… Si ce pauvre Jacques avait pu voir sa bibliothèque transformée en buffet !

Jacques… Gise se refusait à penser à lui comme à un mort. Non seulement elle n'aurait pas été saisie de le voir brusquement surgir dans l'embrasure de la porte, mais, presque à tout instant, elle s'attendait à le voir paraître devant elle ; et cette attente superstitieuse l'entretenait, depuis trois ans, dans un demi-rêve exalté, déprimant.

Ici, parmi ces choses familières, les souvenirs l'assaillent. Elle n'ose se lever ; elle respire à peine par crainte de remuer l'air, de profaner ce silence. Il y a, sur la cheminée, une photographie d'Antoine. Ses yeux s'y arrêtent. Elle se rappelle le jour où Antoine a donné cette épreuve à Jacques ; il en a remis une semblable à Mademoiselle ; elle est là-haut. C'est l'Antoine d'autrefois, qu'elle aimait comme un frère aîné, qui a été son grand secours pendant ces trois années d'épreuve. Depuis que Jacques n'est plus là, elle est si souvent descendue auprès d'Antoine, pour parler du disparu ! Que de fois elle a failli lui dire son secret ! Tout est changé maintenant. Pourquoi ? Que s'est-il passé entre eux ? Elle n'aurait su rien alléguer de précis. Elle se rappelle seulement la courte scène du mois de juin, à la veille de son départ pour Londres. Antoine avait paru perdre la tête devant cette séparation imminente et dont il ne pouvait deviner la secrète raison. Que lui a-t-il dit, au juste ? Elle a cru comprendre qu'il ne l'aimait plus seulement comme un grand frère, qu'il pensait à elle « autrement ». Est-ce possible ? Peut-être s'est-elle imaginé des choses ? Mais non ; même dans les lettres ambiguës, trop tendres et comme réticentes, qu'il lui a écrites, elle n'a plus retrouvé la paisible affection des années précédentes. Aussi, depuis qu'elle est revenue en France, l'a-t-elle évité d'instinct, et n'a-t-elle pas eu avec lui, en ces quinze jours, un seul moment de tête-à-tête. Que lui veut-il aujourd'hui ?

Elle tressaille. C'est Antoine, c'est son pas rapide, bien scandé. Il entre, s'arrête et sourit. Ses traits sont un peu las ; pourtant, le front est détendu, l'œil animé, heureux. Gise, qui se sentait aller à la dérive, se reprend aussitôt : il suffit qu'Antoine paraisse pour que se répande autour de lui un peu de son élan vital.

— « Bonjour, Nigrette ! » dit-il en souriant. (C'est un très ancien surnom que M. Thibault avait donné à Gise, un jour de bonne humeur, à l'époque où Mlle de Waize, contrainte d'adopter sa nièce orpheline, venait de la prendre auprès d'elle et d'installer au foyer de la bourgeoise famille Thibault cette fille d'une mulâtresse malgache, et qui avait tout l'air d'une sauvageonne.)

Gise demande, pour dire quelque chose :

— « Tu as beaucoup de monde, aujourd'hui ? »

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