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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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— « Très gai, docteur, Ostende, cet été », poursuivait Mme de Battaincourt, forçant le ton pour être écoutée d'Antoine. « Un monde fou, trop de monde, même… Une foire ! » Elle rit. Puis, voyant que l'attention du médecin lui échappait, elle laissa progressivement tomber la voix, se tut, et tourna vers Miss Mary, qui rhabillait Huguette, un œil complaisant. Mais elle ne supportait jamais longtemps le rôle de spectatrice : il lui fallait toujours intervenir. Pour corriger un faux pli du col, elle se leva prestement, rectifia d'un tour de main l'arrangement du corsage, et, s'adressant à l'Anglaise, à mi-voix, elle lui dit, familièrement penchée vers son visage :

— « Vous savez, Mary, je préfère la guimpe qu'on a faite chez Hudson ; il faudra la donner comme modèle à Suzy… Tiens-toi donc debout », s'écria-t-elle, agacée. « Toujours s'asseoir ! Comment veux-tu qu'on sache si ta robe est droite ?… » Et, d'un geste souple, renversant le buste du côté d'Antoine : « Vous n'imaginez pas combien cette grande bringue est mollasse, docteur ! Pour moi, qui ai toujours eu du vif-argent dans les veines, c'est horripilant ! »

Les yeux d'Antoine rencontrèrent ceux d'Huguette, vaguement interrogateurs, et il ne put retenir un petit éclair de connivence, qui fit sourire l'enfant.

« Voyons », précisa-t-il à part lui. « Aujourd'hui, lundi. Il faut que vendredi ou samedi elle soit dans son plâtre. Après, nous aviserons. »

Après ?… Il resta quelque temps songeur. Il voyait nettement, sur la terrasse d'un hospice de Berck, parmi les « cercueils » alignés sous le vent salin, une voiture plus longue que les autres, et, sur le matelas sans oreiller, dans le visage renversé de l'infirme, ce beau regard, vivace et bleu, errant sur l'horizon des dunes…

— « À Ostende », expliquait Mme de Battaincourt, toute à ses griefs contre la paresse de sa fille, « figurez-vous qu'on avait organisé des cours de danse, le matin, au casino. J'ai voulu l'y faire aller. Après chaque danse, Mademoiselle s'affalait sur les banquettes, pleurnichait, faisait l'intéressante ! Tout le monde s'attendrissait… » Elle haussa les épaules. « Moi qui ai horreur de l'attendrissement ! » lança-t-elle avec feu, braquant soudain vers Antoine un regard tellement inflexible, qu'il se souvint tout à coup qu'on avait jadis fait courir le bruit que le vieux Goupillot, devenu tardivement jaloux, était mort empoisonné. Elle ajouta, sur un ton de rancune : « Ça devenait tellement ridicule que j'ai bien dû céder. »

Antoine l'enveloppa d'un coup d'œil sans indulgence. Brusquement, sa décision fut prise. Il renoncerait à avoir un entretien grave avec cette femme ; il la laisserait partir, et, d'urgence, convoquerait le mari. Huguette n'était pas la fille de Battaincourt, mais Antoine se rappelait ce que Jacques avait toujours dit de Simon : « Rien dans la boule, mais un cœur d'or. »

— « Votre mari est à Paris ? » demanda-t-il.

Mme de Battaincourt crut qu'il consentait enfin à donner un tour plus mondain à la conversation. Ce n'était pas trop tôt ! Elle avait certaines choses à lui demander, pour lesquelles il lui fallait provoquer la bonne grâce d'Antoine. Elle éclata de rire et prit l'Anglaise à témoin :

— « Vous entendez, Mary ? Non, mon cher Monsieur : nous sommes condamnés à la Touraine jusqu'en février, pour les chasses ! J'ai juste pu m'échapper cette semaine entre deux fournées d'invités, mais samedi j'ai de nouveau maison pleine. »

Antoine ne répondit rien, et ce silence acheva de la dépiter. Il fallait renoncer à apprivoiser ce sauvage. Elle le trouvait ridicule, avec ses airs absents ; et mal élevé !

Elle traversa la pièce pour reprendre son manteau.

« Bon », se disait Antoine. « Je télégraphierai tout à l'heure à Battaincourt ; j'ai l'adresse. Il peut être à Paris, demain, après-demain au plus tard. Jeudi, radio. Et consultation du Patron, par sécurité. Nous lui ferons son plâtre samedi. »

Huguette, assise dans un fauteuil, se gantait d'un air sage. Mme de Battaincourt, debout, tout enveloppée de fourrure, rajustait devant la glace sa coiffure de Valkyrie, faite d'une dépouille de faisan doré. Elle demanda, non sans quelque aigreur :

— « Eh bien, docteur ? Pas d'ordonnance ? Quelles recommandations, cette fois ? Lui défendriez-vous de suivre quelques chasses, avec Miss Mary, en charrette anglaise ? »

VI

Mme de Battaincourt partie, Antoine revint dans son cabinet et ouvrit la porte du salon. Rumelles entra du pas d'un homme qui n'a jamais une minute à perdre.

— « Je vous ai fait attendre », dit Antoine, en manière d'excuse.

L'autre fit un geste de protestation courtoise et tendit familièrement la main. Il semblait dire : « Je ne suis rien d'autre ici qu'un client. »

Il portait une redingote noire à revers de soie et tenait à la main un chapeau haut de forme. Sa prestance s'accommodait d'ailleurs assez bien de ce harnais officiel.

— « Oh, oh », fit Antoine gaiement, « vous venez au moins de chez le Président de la République ? »

Rumelles rit avec complaisance.

— « Pas tout à fait, mon cher. Mais je sors de l'ambassade de Serbie : un déjeuner en l'honneur de la mission Djanilozsky, de passage à Paris cette semaine. Et puis je suis encore de corvée, tout à l'heure : le ministre m'envoie recevoir la reine Élisabeth, qui a eu la fâcheuse idée d'annoncer qu'elle visiterait, à cinq heures et demie, l'Exposition des Chrysanthèmes. Je la connais, heureusement. Très simple, tout à fait gentille. Elle adore les fleurs et déteste le protocole. Je m'en tiendrai à quelques mots de bienvenue, pas du tout solennels. »

Il sourit d'un air absent, et Antoine eut l'idée qu'il ruminait sa péroraison, une trouvaille à la fois respectueuse, galante et spirituelle.

Rumelles avait passé la quarantaine. Une tête léonine, une épaisse crinière blondasse rejetée en arrière autour d'un masque romain un peu gras ; une moustache retroussée au fer, agressive ; un œil bleu, volontairement mobile et pénétrant. « Sans la moustache », pensait quelquefois Antoine, « ce fauve aurait eu le profil d'un mouton. »

— « Ah, ce déjeuner, mon cher ! » Il fit une pause, fermant à demi les yeux et dodelinant la tête. « Vingt ou vingt-cinq convives, rien que des officiels, des personnages de premier plan, et quoi ? peut-être, en comptant bien, deux, trois intelligences ? C'est effrayant… Je crois pourtant avoir amorcé quelque chose d'utile. Le ministre n'en sait rien. J'ai peur qu'il ne me gâte tout, avec ses façons de chien qui tient un os… » Sa diction substantielle, et le sourire subtil dont il prolongeait ses moindres paroles, donnaient du piquant, mais toujours le même, à tous ses propos.

— « Vous permettez ? » interrompit Antoine en s'approchant de son bureau. « Le temps de rédiger une dépêche urgente. Je vous écoute, d'ailleurs. Comment vous sentez-vous, aujourd'hui, après ces agapes serbes ? »

Rumelles n'eut pas l'air d'avoir entendu la question. Il continuait à pérorer distraitement. « Dès qu'il a pu prendre la parole », remarqua Antoine, « il n'a plus du tout l'air d'un homme pressé… » Et, tandis qu'il griffonnait son télégramme à Battaincourt, des bouts de phrases parvenaient à son oreille distraite :

— « … depuis que l'Allemagne s'agite… Les voilà qui préparent, à Leipzig, un monument commémoratif des événements de 1813 !.. L'inauguration fera du tapage !.. Tout prétexte leur est bon… Ça vient, mon cher ! Attendez seulement deux ou trois ans… Ça vient ! »

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