Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
— « Ah, M. Thibault ! »
Antoine reconnut Mme de Fontanin.
— « Eh bien ? » questionna-t-elle, d'une voix engageante où elle s'appliquait à ne pas laisser percer d'inquiétude. « Justement, nous venions aux nouvelles. »
Antoine ne répondit que par un long hochement de tête.
— « Non, non ! Sait-on jamais ! » s'écria Mme de Fontanin, avec une nuance de reproche, comme si l'attitude d'Antoine l'obligeait à conjurer bien vite un mauvais sort. « Confiance, confiance, docteur ! Ce n'est pas possible, ce serait trop affreux ! N'est-ce pas, Jenny ? »
Alors, seulement, Antoine aperçut la jeune fille, qui se tenait à l'écart. Il s'empressa de s'excuser. Elle semblait gênée, irrésolue ; enfin elle lui tendit la main. Antoine remarqua son expression bouleversée et le battement nerveux de ses paupières ; mais il connaissait l'affection de Jenny pour sa cousine Nicole, et ne s'étonna pas.
« Étrangement changée », se dit-il néanmoins, tandis qu'il rejoignait le Patron. Dans son souvenir surgit la silhouette, déjà lointaine, d'une jeune fille en robe claire, un soir d'été, dans un jardin. Cette rencontre éveillait en lui un sentiment douloureux. « Ce pauvre Jacques ne l'aurait sûrement pas reconnue », songea-t-il.
Philip, sombre, s'était rencogné dans l'auto.
— « Je vais à l'École », fit-il, « je vous déposerai chez vous en passant. »
De tout le trajet, il ne prononça pas trois paroles. Mais, au coin de la rue de l'Université, comme Antoine prenait congé, il parut secouer sa torpeur.
— « Au fait, Thibault… Vous qui vous êtes un peu spécialisé dans les retardés du langage… Je vous ai adressé quelqu'un, ces jours-ci : Mme Ernst… »
— « Je dois la voir aujourd'hui. »
— « Elle vous amènera son petit garçon, un enfant de cinq ou six ans, qui parle comme un bébé, par monosyllabes. Il y a même certains sons qu'il semble ne pas pouvoir prononcer du tout. Mais, si on lui dit de réciter sa prière, il se met à genoux, et il vous débite le Notre Père, d'un bout à l'autre, en articulant presque correctement ! Par ailleurs, il paraît assez intelligent. C'est un cas très intéressant pour vous, je crois… »
V
Léon parut dès qu'il entendit la clef de son maître dans la serrure :
— « Mlle de Battaincourt est là… » Il prit un air dubitatif qui lui était familier, et ajouta : « Je crois que c'est avec une gouvernante. »
« Ce n'est pas une Battaincourt », rectifia Antoine à part lui, « puisqu'elle est la fille de Goupillot, les Bazars du XXe siècle… »
Il passa dans sa chambre pour changer de col et de veston. Il attachait de l'importance à sa toilette et s'habillait avec une discrétion étudiée. Puis il gagna son cabinet, s'assura d'un regard que tout était en ordre, et, plein d'entrain au seuil de cet après-midi de travail, il souleva vivement la portière et ouvrit la porte du salon.
Une svelte jeune femme se leva. Il reconnut l'Anglaise qui, déjà, au printemps, avait accompagné Mme de Battaincourt et sa fille. (Sa mémoire, involontairement fidèle, lui rappela même aussitôt un petit trait qui l'avait frappé : à la fin de la visite, tandis que, assis à son bureau, il rédigeait son ordonnance, il avait par hasard levé les yeux vers Mme de Battaincourt et la Miss qui, toutes deux en toilettes légères, se tenaient debout, rapprochées, dans l'embrasure de la fenêtre, et il n'avait pas oublié cette lueur qu'il avait surprise dans le regard de la belle Anne, tandis qu'elle relevait, d'un geste caressant de ses doigts nus, une mèche de cheveux sur la tempe soyeuse de l'institutrice.)
L'Anglaise inclina la tête d'un mouvement dégagé et fit passer la fillette devant elle. Antoine, qui s'effaçait pour les laisser entrer, fut un instant enveloppé par la fraîche senteur de ces deux corps jeunes et soignés. Elles étaient toutes deux blondes, élancées et de carnation lumineuse.
Huguette portait son manteau sur son bras, et, bien qu'elle n'eût guère plus de treize ans, elle était déjà si grande qu'on s'étonnait de la voir vêtue d'une robe d'enfant, courte, sans manches, et laissant à découvert toute une chair de gamine que l'été avait somptueusement dorée. Ses cheveux, d'un blond chaud, s'enroulaient en boucles mobiles, et encadraient presque gaiement une physionomie où le sourire indécis, le large regard un peu lent, exprimaient plutôt la mélancolie.
L'Anglaise s'était tournée vers Antoine. Son teint de fleur rosit vivement aux pommettes, lorsqu'elle entreprit d'expliquer, en un français mélodieux comme un trille d'oiseau, que Madame déjeunait en ville, qu'elle avait bien recommandé qu'on lui renvoyât la voiture, et qu'elle ne tarderait pas à arriver.
Antoine s'était approché d'Huguette, lui avait donné une petite tape sur l'épaule, et l'avait tournée face au jour.
— « Comment allons-nous, maintenant ? » fit-il distraitement.
La fillette secoua la tête et sourit comme à regret.
Antoine passait rapidement en revue la coloration des lèvres, des gencives, de la muqueuse de l'œil, mais sa pensée profonde était ailleurs. Dans le salon, tout à l'heure, il avait remarqué la manière dont la petite — si naturellement gracieuse, semblait-il, — s'était gauchement levée de son fauteuil, et s'était avancée vers lui avec une imperceptible raideur ; puis, lorsqu'il lui avait donné cette tape sur l'épaule, son attention en éveil n'avait pas manqué d'observer une imperceptible grimace et un très léger mouvement de retraite.
C'était la seconde fois seulement qu'il voyait l'enfant. Il n'était pas le médecin de la famille. Sans doute était-ce à l'instigation de son mari, Simon de Battaincourt, un ancien ami de Jacques, que la belle Mme de Battaincourt avait fait, au printemps, irruption chez Antoine pour le consulter sur l'état général de sa fille, fatiguée, disait-elle, par une croissance trop rapide. À cette date, l'examen d'Antoine n'avait décelé aucun indice de lésion. Mais, l'état général lui ayant paru suspect, il avait prescrit une hygiène sévère, et fait promettre qu'on lui ramènerait l'enfant tous les mois. Il ne l'avait jamais revue.
— « Voyons », dit-il, « voulez-vous me défaire tout ça… »
— « Miss Mary », appela Huguette.
Antoine, à son bureau, volontairement calme, consultait le dossier établi en juin. Il n'avait encore relevé aucun symptôme qui méritât considération ; mais un soupçon s'était imposé à lui ; et, bien que souvent déjà ces sortes d'impressions l'eussent amené à dépister un mal encore latent, il se refusait systématiquement à leur donner trop vite créance. Il déplia devant lui le calque de l'examen radioscopique fait au printemps, et l'étudia sans hâte. Puis, il se leva.
Au milieu de la pièce, Huguette, à demi assise sur le bras d'un fauteuil, se laissait paresseusement dévêtir. Quand elle voulait aider la miss à détacher un lacet ou une agrafe, elle s'y prenait si maladroitement que l'Anglaise lui repoussait la main ; une fois même, agacée, celle-ci alla jusqu'à lui frapper sèchement sur les doigts. Cette brusquerie, et quelque chose de fermé dans le visage angélique de Mary, fit supposer à Antoine que la jolie fille n'aimait guère l'enfant. Huguette, d'ailleurs, avait l'air de la craindre.
Il s'approcha :
— « Merci », dit-il, « cela suffit. »
La petite leva sur lui d'admirables yeux bleus, limpides, pénétrés de lumière. Sans savoir pourquoi, elle aimait bien ce docteur-là. (Du reste, malgré son visage volontaire et d'aspect toujours si tendu, Antoine donnait rarement à ses malades l'impression qu'il était dur ; même les jeunes, les moins perspicaces, ne s'y trompaient guère : le pli de ce front, ce regard encaissé, insistant, cette forte mâchoire crispée, leur apparaissaient seulement comme une garantie de sagacité et de force. « Les malades », disait le Patron avec un diabolique sourire, « ne tiennent vraiment qu'à une chose : c'est à être pris au sérieux… »)