La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Une sonnerie, deux sonneries, trois sonneries, quatre sonneries… Elle allait raccrocher quand elle entendit la voix de Mylène, avec son petit accent de Lons-le-Saunier qu’elle essayait de corriger, en vain.
— Allô ?
— Mylène Corbier ?
— Oui.
— Hortense Cortès.
— Hortense ! Ma chérie, mon amour, mon lapin bleu des îles… Comme je suis heureuse de t’entendre ! Oh ! Vous me manquez tellement, mes petits sucres d’orge…
— Mylène Corbier, le corbeau ?
Hortense entendit un petit couinement étranglé suivi d’un long silence.
— Mylène Corbier, le corbeau, qui envoie des lettres anonymes cucul la praline à deux orphelines en leur faisant croire que leur père est vivant alors qu’il est mort et bien mort ?
Même petit couinement, redoublé cette fois.
— Mylène Corbier qui se fait tellement chier en Chine qu’elle ne sait plus quel jeu pervers inventer ? Mylène Corbier qui se fabrique une famille par correspondance ?
Le couinement se transforma en hoquet étranglé.
— Tu vas arrêter d’envoyer ces lettres dégueulasses ou je te dénonce à toutes les polices du monde et je révèle tes petits trafics, tes faux en écriture, tes chèques falsifiés et tes comptes truqués. Tu m’as bien comprise, Mylène Corbier de Lons-le-Saunier ?
— Mais… je n’ai jamais…, finit par éructer Mylène Corbier en bramant comme une ânesse.
— Tu es une menteuse et une manipulatrice. Et tu le sais ! Alors… Dis-moi juste « oui, j’ai compris et j’arrête d’écrire ces lettres ignobles » et tu sauves ta sale peau de bouffie…
— Je n’ai jamais…
— Veux-tu que je précise mes menaces ? Que je demande à Marcel Grobz de te clouer le bec ?
Mylène Corbier hésita, puis répéta docilement. Hortense approuva d’un claquement de langue.
— Un dernier conseil, Mylène Corbier : inutile d’appeler Marcel Grobz et de te plaindre à lui. Je lui ai tout raconté et il se chargera personnellement de te coller tous les flics de la planète au cul !
Il y eut un dernier couinement entrecoupé de sanglots réprimés. La perfide s’étrangla sans ajouter une plainte. Hortense attendit d’être sûre qu’elle mordait la poussière et raccrocha. Elle laissa le portable au diamant sur le matelas, à côté de la bouteille d’huile solaire et d’une paire de lunettes Fendi.
La chaleur du mois d’août filtrait à travers les volets fermés de la cuisine. Une chaleur lourde, immobile qui ne se s’atténuait que quelques heures, la nuit, pour se réinstaller, écrasante, aux premières lueurs du jour. Il n’était que dix heures du matin, mais le soleil lançait ses rayons brûlants à l’assaut des volets métalliques blancs, les chauffant au lance-flammes.
— Je ne comprends plus rien à la météo, soupira Iris, vautrée sur sa chaise, il y a deux jours, on parlait de rallumer le chauffage et ce matin, on rêve de glaciers…
Joséphine marmonna « y a plus de saisons », consciente que c’était les mots qu’il convenait de dire et trop paresseuse pour changer de réplique. La chaleur accablante la coupait de ses mots chéris, du soin précieux qu’elle mettait d’habitude à choisir son vocabulaire, à exprimer sa pensée, et elle reprenait les antiennes populaires, y a plus de saisons, y a plus d’enfants, y a plus d’hommes, y a plus de femmes, y a plus d’anchois, y a plus de gros homards rouges quand on soulève les rochers… La canicule les rendait bêtes, abruties et les confinait comme deux bestioles aplaties dans la pièce la plus fraîche de l’appartement, où les deux sœurs se partageaient l’hélice d’un ventilateur et les gouttelettes d’une bombe d’eau Caudalie. Elles se vaporisaient, puis tournaient vers les pales vrombissantes de fiévreuses figures de femmes hébétées.
— Luca a téléphoné deux fois ! dit Iris en suivant le trajet du ventilateur de la tête. Il veut absolument te parler. J’ai dit que tu le rappellerais…
— Mince ! J’ai oublié de lui renvoyer sa clé ! Je vais le faire tout de suite…
Elle se leva lentement, alla chercher une enveloppe timbrée, écrivit l’adresse de Luca et glissa la petite clé à l’intérieur.
— Tu ne lui mets pas un mot ? C’est un peu sec comme congé.
— Où avais-je la tête ? soupira Joséphine. Il va falloir que je me relève !
— Courage ! sourit Iris.
Joséphine revint avec une feuille de papier blanc et chercha ce qu’elle pourrait bien écrire.
— Dis-lui que tu pars en vacances… avec moi, à Deauville. Il te laissera tranquille.
Joséphine écrivit. « Luca, voici vos clés. Je pars à Deauville chez ma sœur. Passez une bonne fin d’été. Joséphine. »
— Voilà, dit-elle, en collant l’enveloppe. Et bon débarras !
— Plains-toi ! C’est un très bel homme d’après tes filles…
— Peut-être mais je n’ai plus envie de le voir…
La pointe de ses oreilles s’empourpra : elle venait de penser « depuis que j’aime Philippe ». Parce que je l’aime toujours, même s’il ne donne plus signe de vie. J’ai cette assurance au fond de moi. Elle glissa la lettre dans son sac et dit adieu à Luca.
— C’est bon…, soupira Iris en étendant ses jambes sur la chaise voisine.
— Mmmm…, ronronna Joséphine en se déplaçant de quelques millimètres sur son siège pour occuper une surface plus fraîche.
— Tu veux que je te lise ton horoscope ?
— Mmmoui…
— Alors… « climat général : vous allez être prise dans une bourrasque à partir du 15 août… ».
— C’est aujourd’hui, remarqua Joséphine en renversant la nuque pour offrir sa peau moite et chaude au vent frais du ventilateur.
— « … et jusqu’à la fin du mois. Accrochez-vous, cela risque d’être violent et vous n’en sortirez pas indemne. Côté cœur : une vieille flamme se rallumera et vous en serez transportée. Côté santé : attention aux palpitations cardiaques. »
— On dirait qu’il va y avoir du mouvement, marmonna Joséphine, épuisée à l’idée d’être balayée par une bourrasque. Et toi ?
Iris prit un glaçon dans la carafe de thé glacé préparé par Joséphine et, le promenant sur ses tempes et ses joues échauffées, se lança :
— Voyons, voyons… « climat général : vous allez être confrontée à un obstacle de taille. Utilisez le charme et la diplomatie. Si vous choisissez de riposter par la violence, vous serez perdante. Côté cœur : un affrontement aura lieu, il ne tiendra qu’à vous de gagner ou de perdre. Tout se jouera sur le fil du rasoir… » Brrr… ce n’est guère encourageant !
— Et la santé ?
— Je ne lis jamais la santé ! dit Iris en refermant le journal qu’elle plia en éventail pour se rafraîchir. Je voudrais être un pingouin et glisser sur un toboggan de glace…
— On serait mieux à Deauville en train de barboter…
— Ne m’en parle pas ! Tout à l’heure, à la radio, ils disaient qu’il y avait eu une tempête terrible dans la nuit, là-bas…
Elle étendit une main lasse vers le poste pour écouter d’autres bulletins météo, monta le volume, mais soupira, c’était une pause publicitaire. Elle baissa le son.
— Au moins, on goûterait un peu de fraîcheur… Je n’en peux plus.
— Vas-y, si tu veux, je te file les clés. Moi, je ne bouge pas d’ici.