Aux fruits de la passion
- Автор: Пеннак Даниэль
- Серия: Saga Malaussène #6
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070415335
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Aux fruits de la passion». Краткое содержание книги:
À quoi elle ajoutait, imparable :
— Et puis, donne-moi la permission de me tromper. J'ai droit à l'erreur, comme tout le monde. Tu veux savoir à quoi rêvait maman, jeune fille ?
Là, je dois dire qu'elle m'avait scié.
— Regarde ce que j'ai trouvé dans son tabernacle.
Le « tabernacle » de maman, c'était ce qui nous restait de notre mère quand elle était en amour. Une malle d'osier fermée par un nœud de raphia. Que Thérèse avait violée pour la circonstance. Elle en avait sorti un bouquin cartonné et cubique. Maman devait le tenir de sa propre mère, à en juger par l'état de la couverture et la date de parution : La femme, médecin du foyer. Conseils pratiques pour le mariage. (C'était le titre.) Doctoresse Anna Fischer. (C'était l'auteur.) De la faculté de Zurich. (Zurich, déjà Zurich !) Maison d'édition populaire, 1934.
— Tu veux que je t'en lise des petits bouts ? Juste les phrases que maman a soulignées… Écoute, Benjamin, écoute un peu à quoi rêvait notre mère à mon âge.
« Les rapprochements chez les personnes bien portantes et morales ne devraient avoir lieu que lorsqu'il existe un réel sentiment d'amour. »
Maman avait souligné « bien portantes », « morales » et « réel sentiment d'amour ».
« Si dans beaucoup de ménages l'homme manque d'égards pour son épouse, c'est qu'elle manque elle-même de pudeur et de dignité. »
En marge : « Très vrai. » Ponctué d'une double exclamation : « !! » (Maman !)
« Quelle est la base d'une félicité durable dans le mariage ? » demandait l'auteur. « C'est la modération des conjoints », répondait-il aussitôt. « Oui ! » s'était écrié le crayon de maman. Thérèse avait pointé ce « oui » d'un index victorieux. Jeune fille, notre mère avait donc été tentée par la modération. Incroyable. Une modération explicite, comme l'indiquait la phrase suivante, soulignée deux fois.
« Quant aux rapports conjugaux, la modération consiste à n'en avoir que le plus rarement possible, pas plus d'une ou deux fois par mois. »
Une ou deux fois par mois… Maman… Est-ce possible ? Sur quoi Thérèse avait conclu, une flamme dans les yeux :
— Pourquoi m'empêcherais-tu de réaliser le rêve de maman, Benjamin ? Où elle a échoué, je peux réussir. Elle sera fière de moi.
C'est là que j'ai rendu les armes. D'abord parce qu'il n'y avait aucune ironie dans la voix de Thérèse, ensuite parce que si notre mère, cette stakhanoviste de l'amour, avait un jour rêvé d'un seul accouplement mensuel, c'est que les champs amoureux étaient trop imprévisibles pour qu'on pût y planter le moindre conseil.
Va savoir pourquoi, j'ai fini par m'endormir en me souvenant d'un dernier passage de La femme, médecin du foyer, qui concernait les soins capillaires, celui-là : « La coupe répétée, au lieu de fortifier le cuir chevelu, est défavorable à la vitalité des cheveux. Elle serait même la première cause de calvitie dans le sexe masculin. » (Maman avait souligné dans le sexe avec un point d'interrogation.) J'ai sombré en rêvant d'un Marie-Colbert à la chevelure si longue et si dense que Thérèse la roulait en nattes dans un filet de rasta.
10
— Je peux avoir mon lit ?
Quelqu'un me posait cette question du fond de mon sommeil.
— Benjamin, je peux avoir mon lit ?
Quelqu'un que je connaissais.
— Réveille-toi, Ben, il faut que je dorme. Allez !
On me secouait sèchement.
Quand j'ai ouvert les yeux, Thérèse était debout devant moi. Quand j'ai ouvert la bouche, c'est elle qui a parlé.
— Non, tu ne rêves pas, je suis revenue. Finies, les noces. Rends-moi mon lit, il faut que je dorme.
Je suis sorti de la chambre à reculons. Thérèse s'est glissée dans les draps et s'est retournée contre le mur :
— On parlera plus tard.
En dehors de Thérèse, il n'y avait que Julie dans la quincaillerie. Louna était de permanence pour trois jours à son hôpital, Clara était allée relever Gervaise aux Fruits de la passion, les autres étaient ailleurs. Julie classait de la documentation Roberval éparpillée sur la table tribale.
— Ne me pose pas de questions, Benjamin, je n'en sais pas plus que toi. Elle vient d'arriver et elle ne m'a pas dit un mot. Tu veux un café ?
— Serré.
(Mariée samedi, rentrée au bercail le lundi matin…)
— Quelle heure est-il ?
— Dix heures et demie.
(… rentrée le lundi matin à dix heures trente.)
Julie laissa la mousse affleurer deux fois le col de la cafetière turque.
— Et promets-moi de ne pas jouer le frère vengeur avant d'avoir étudié le dossier à fond.
Pas facile à étudier, le dossier. Thérèse a roupillé toute la journée. Dans la soirée, quand la quincaillerie s'est remplie, ordre a été donné de marcher sur les pointes et de bâillonner les petits. Lorsque Thérèse a émergé, vers neuf heures (vingt et une heures) — on lui avait laissé son assiette au chaud mais elle n'y a pas touché —, elle a traversé la quincaillerie en regardant droit devant elle. Elle a juste dit :
— Je vais éteindre Yemanja et récupérer quelques affaires.
Même Jérémy n'a pas posé de questions.
Et elle est sortie.
Bon.
J'ai demandé :
— Tu viens, Julius ?
Julius le Chien vient toujours.
D'autant que c'était l'heure d'ajouter au monument qu'il érigeait à la gloire de Martin Lejoli.
Dehors, donc.
« Je vais éteindre Yemanja. » Ce qui signifiait, en message codé, que le mariage avait été consommé. Ergo : perte du don de voyance. Plus besoin de Yemanja. On boucle la caravane tchèque, d'accord. Mais que s'était-il donc passé ? Et si vite ? Marie-Colbert était-il rentré de son côté ? Quelque chose m'interdisait de me renseigner sur ce point avant d'avoir entendu Thérèse. J'avais pris suffisamment d'initiatives inutiles dans cette affaire. Tout de même, Zurich… Ne fallait-il qu'un seul jour à cette ville pour foutre un couple en l'air ? Et quel couple !
C'était un de ces soirs de chaleur où, fenêtres ouvertes, Belleville devient sa propre caisse de résonance. En tendant l'oreille j'aurais pu participer à toutes les conversations qui se tenaient dans le carré Saint-Maur, Belleville, Pyrénées, Ménilmontant. Bientôt, ces voix ne brasseraient plus qu'un seul sujet et je pourrais m'entendre penser dans la tête unique de mon quartier. « Thérèse ierdjà ! Thérèse est de retour ! » « Ouahed barka, un seul jour de mariage ! » « Même sa mère elle a pas fait plus vite ! » « Ouahed barka iaum, tu imagines ? » « Sur ma vie, tu me l'aurais dit, je l'aurais pas cru ! » « Po tian huang ! Jamais vu ça ! »
Ainsi anticipais-je, selon mon habitude, l'œil vague posé sur Julius qui poussait.
Julius qui poussait…
Étrange regard du chien poussant. C'est toujours une affaire qui le préoccupe. Il préférerait ne pas être vu, il voudrait bien regarder ailleurs, mais la chose réclame toute sa concentration. Il s'agit d'obtenir un équilibre pendulaire du train arrière, de calculer une exacte verticale, de ne pas s'en flanquer sur les pattes et de ne pas tomber assis dedans. Un grand nombre de paramètres à maîtriser simultanément. On voudrait faire vite et discret, mais l'événement commande la lenteur, exige de l'application. Le front se plisse, le sourcil se frise. S'il y a une circonstance de sa vie où le chien semble penser, un moment de pure introspection, c'est quand il pousse. Là, et seulement là, l'œil du chien atteint à l'humanité. Il la transcende, même, si j'en juge par l'affligeante simplicité du regard de Martin Lejoli, au-dessus de Julius. La complexité est en bas, l'idée fixe en haut. Le fertile enchevêtrement de tous les besoins est en bas, l'obsession monolithique en haut, toutes les contradictions de l'homme dans les yeux de Julius le Chien, un seul mobile dans le regard du candidat Lejoli. Le penseur est en bas, le prédateur en haut. Et j'ai eu peur. Pas du chien, de l'homme. L'intuition du pire. Une fois de plus le copronuage est venu se nouer au-dessus de ma tête. Et l'envie m'a pris de fuir très loin. Mais, solidarité oblige, on n'abandonne pas son chien dans cette position.