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Aux fruits de la passion

Электронная книга - «Aux fruits de la passion». Краткое содержание книги:

La tribu Malaussène et ses proches ont le regret de vous annoncerle mariage de Thérèse Malaussène avec le comte Marie-Colbert de Roberval, conseiller référendaire de première classe.
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Parce qu'il faut tout de même que je parle de cette émission de télé, la grand-messe conjugalo-caritative, la fucking cerise sur le monstrueux gâteau de ce putain de mariage. Quand j'avais fait observer à Thérèse que tout ce cirque manquerait un peu d'intimité, elle m'avait objecté qu'en s'unissant à Marie-Colbert elle épousait une cause, et qu'il n'y avait point de cause défendable sans caisse de résonance.

— Tout mariage est un engagement, Benjamin, et tout engagement un oubli de soi. Le mien un peu plus que les autres, voilà tout. Mettons que je m'immole aux caméras.

Les noces de Jeanne d'Arc, en somme.

Résultat des courses, le lendemain des épousailles, dimanche soir, jour de la diffusion, j'ai communié au mariage de ma sœur parmi quelques millions de téléspectateurs. Dans les conditions du direct, s'il vous plaît. Des conditions à ce point conditionnelles que le réalisateur avait, paraît-il, obligé la noce à entrer et à ressortir une dizaine de fois de l'église, comme si un sort s'était abattu sur elle.

C'était une soirée douce. Amar, Hadouch, Mo et Simon avaient installé la télé du Koutoubia dans un arbre du boulevard et disposé chaises et tables tout autour, sur le trottoir et la contre-allée. Tout Belleville s'était pointé. Les invités et les autres. Un fumet syncrétique de canard laqué et de mouton rôti liait ce monde dans un même parfum de coriandre. Rabbi Razon arrosait l'assemblée d'un petit bordeaux casher, son offrande au trousseau de Thérèse. Chacun bouffait, buvait et s'extasiait, les yeux levés vers l'écran :

— Thérèse me l'avait prédit que je passerais à la télé !

—  À moi aussi !

Non contente de les avoir conviés à ses noces, Thérèse avait élevé ses adorateurs à la gloire cathodique ! Il régnait, au pied de cet arbre, une atmosphère de reconnaissance éternelle.

— Y a pas à dire, Ben, ironisait Hadouch, ton beauf a le sens de la fête !

Mon beau-frère avait surtout un bras d'une longueur insoupçonnable. À écouter le sirop du commentateur, il ne fallait pas deux minutes pour comprendre que ce film avait été commandé de longue date, préparé avec soin et tourné dans le moindre détail pour la seule célébration de Marie-Colbert de Roberval, « personnalité caritative si discrète, si accaparée par son action sur tous les champs de la douleur humaine » (sic) qu'elle s'imposait aujourd'hui comme « l'honneur retrouvé d'une classe politique trop longtemps discréditée par les affaires » (resic). Oui, cet « inconnu venu de nulle part (tu parles…) qui, dans un gouvernement précédent, a refusé un fauteuil ministériel pour rejoindre l'austère Cour des comptes et consacrer son temps libre à la douleur du monde » (le brave homme…), incarnait une relève politique « à laquelle les Français avaient cessé de croire ».

Tout cela en un long trémolo, pendant que le pinceau de la caméra glissait sur les invités « humbles et multiculturels » (« humbles et multiculturels », texto !) qui attendaient l'apparition du « couple nuptial ».

Le vieux Semelle me prévint du coude.

— Regarde, Benjamin, c'est là que ça devient vraiment beau !

Le « vraiment beau » apparut dans la téloche sous la forme d'une ambulance. Une ambulance toute blanche avec une croix toute rouge. Thérèse et Marie-Colbert se mariaient en ambulance !

— Un GMC, précisa le vieux Semelle. Modèle 33 révisé 42, aménagé spécialement pour la Croix-Rouge. Un moulin increvable.

Une ambulance historico-symbolique, donc, au pare-brise vertical, aux gros pneus crantés et aux vitres arrière en double quart de lune, comme on en voit dans les films où Paris se libère.

— Marie-Colbert a plus de fantaisie que tu ne le crois, Benjamin, m'avait prévenu Thérèse.

Thérèse que je voyais maintenant descendre de l'ambulance, un Marie-Colbert en smoking et haut-de-forme blancs lui tendant une main gantée.

Autour de moi, les hourras de la foule se mêlèrent à ceux qu'elle avait poussés la veille dans les conditions du direct.

— Viens, Julius, on rentre.

*

Je n'ai pas voulu en voir davantage. Plus la télé vise à la surprise, moins elle surprend. C'est dans sa nature d'estomac ; les estomacs n'étonnent jamais, ils digèrent. Parfois, ils refoulent, c'est toute la surprise qu'on peut en attendre. J'aurais pu réciter le reste du commentaire sans les images : encore quelques vocalises sur l'amour de Marie-Colbert pour l'humanité, certificat d'authenticité fourni par deux ou trois gueules de notables émus aux larmes, entrée solennelle dans l'église (Bach, bien sûr), cohorte des « humbles multiculturels » aux regards soudain dilatés par les divines splendeurs, homélie du curé — de l'évêque, cousin probable du marié — sur la droite du Père réservée de toute éternité aux chômeurs de longue durée, communion à tour de bras, « oui » timide de la promise, « oui » responsable du promis, Deo gratias, et départ en blanche ambulance (Bach toujours) pour un voyage de noces vers une destination « que le respect de leur intimité nous commande de tenir secrète ». Sauf que je la connaissais, moi, la destination. Ce con de Marie-Colbert emmenait Thérèse à Zurich.

(À Zurich !)

— C'est tout de même plus original que Venise, s'était exclamé Jérémy quand j'avais fait la gueule.

Et, maintenant que Julius et moi étions seuls dans notre quincaillerie, maintenant que, prolongeant pour mon compte cette lamentable bluette, je m'asseyais sur le lit de Thérèse, la seule évocation de Zurich me broya le cœur. Je pensais à ce livre, lu jadis, dont je ne m'étais jamais vraiment remis, que Loussa et la reine Zabo avaient oublié de joindre à ma bibliothèque carcérale, cela s'appelle Mars, un jeune homme du nom de Fritz Zorn y meurt en vrai direct d'un effroyable cancer dont il attribue l'origine à une trop longue adolescence passée sur la rive dorée du lac de Zurich. Fritz Zorn affirmait que l'amour est l'honneur de l'homme, que la splendide humanité vivant au bord de ce lac l'avait privé de cet honneur, et qu'il en mourait.

Et c'était là, sur le lieu de cette agonie, que Marie-Colbert allait apprendre l'amour à ma sœur !

Cette nuit-là, je m'endormis sur le lit de Thérèse, en déroulant la pelote de mes dernières conversations avec elle.

*

— Je sais pourquoi tu n'aimes pas Marie-Colbert, Benjamin ; il n'est pas sentimental, non, mais il est bon ; sous ses allures de sénateur en herbe, il n'est pas tout à fait adulte, c'est vrai, mais pour obtenir ce qu'il veut vraiment il faut la foi de la jeunesse ; tu le soupçonnes de ne penser qu'à lui, quand il fait tout, au contraire, pour réparer les dégâts d'une famille qui n'a jamais vécu que pour elle-même ; tu lui reproches ses ambitions politiques… que ne fais-tu de la politique toi-même, mon petit frère ! Tu lui trouves une gueule de classe (si, si, c'est une de tes expressions favorites, « gueule de classe » et « cul propre », le Petit et Jérémy les ont adoptées), si tu veux dire par là qu'il ne nous ressemble pas, Benjamin, regarde-nous, nous ne ressemblons à rien.

Des phrases directement branchées au néo-cortex de Marie-Colbert :

— J'ai besoin d'un homme et d'une vie qui ressemblent à quelque chose, Benjamin, c'est ma façon d'être originale, de rompre avec le conformisme familial… parce que, en matière de conformisme — tu sais que je ne veux pas te blesser —, ce que tu appelles notre « tribu » se pose un peu là ! L'originalité à tous crins, le voilà notre conformisme à nous.

Ou encore, plus féminin :

— Que serait la vie d'une femme si elle ne mettait pas un peu son homme au monde ? Il faut beaucoup de femmes pour réussir un homme. Toi, par exemple, Benjamin, quoi que j'en dise, tu n'es pas complètement raté. Eh bien, il aura fallu Louna, Clara, Yasmina, Julie, la reine Zabo et moi pour obtenir ce résultat. Même maman y est pour quelque chose, c'est dire l'importance des femmes ! Accorde cette chance à Marie-Colbert, Benjamin, laisse-moi le mettre au monde…

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