La mort du petit cheval
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #2
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253006862
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:
J'en avais besoin, c'était un fait, mais mon geste avait d'autres raisons, parfaitement incompréhensibles pour une buveuse de thé et en partie obscures pour moi-même. Le 22 décembre, veille de mon théorique départ en vacances, j'avais reçu, sans étonnement, une carte-lettre : « Nous passerons les fêtes de Noël à Paris chez les Pluvignec. Nous ne pourrons donc pas vous recevoir, sauf Marcel. Reste chez Mme Polin. Avec nos vœux. » Ces vœux n'étaient même pas accompagnés du billet de cinquante francs rituel et le « donc » me laissa aussi rêveur que le « sauf ».
— Nous réveillonnerons ensemble ? proposait la mère Polin.
Mais je n'aime pas qu'on ait pitié de moi et déclinai l'invitation sous un prétexte honorable.
— Il y a bal au Foyer des étudiants.
C'est un autre foyer qui m'eût intéressé, mais il n'était pas question de solliciter cette grâce. Ma nuit de Noël, je la passai dans les rues et plus précisément dans cette rue du Pré-Pigeon qu'habitaient les Ladourd. Je l'arpentai mélancoliquement, refusant vingt fois de céder à ce lâche qui murmurait en moi : « Jolie sonnette de cuivre, bien astiquée. Tire-la donc ! » A mon second passage, j'aperçus les filles qui rentraient de la messe de minuit et je dus m'incruster dans une porte cochère. Au troisième passage, au quatrième, au cinquième, l'allégresse des odeurs, des bruits et des lumières me tira des jurons. Au dixième, il y avait encore sous la paupière bleue des rideaux quelques molles lueurs. Au douzième, tout était éteint, et j'en profitai pour tirer la sonnette avec une furieuse conviction. Je m'enfuis aussitôt et courus mes deux kilomètres jusqu'à la Maine, qui clapotait au pied de ses ponts et que barbouillait de reflets jaunes une file de réverbères plantés dans le pavé inégal. L'un d'eux me permit de lire cet avis, peint au goudron sur une feuille de contreplaqué : On demande des manœuvres. Tiens, tiens ! Pourquoi pas ? Le hasard me suggérait une idée pour l'emploi de mes vacances.
A cinq heures, comme la nuit tombait, le contremaître siffla, puis m'ordonna de ranger les outils. Comme je sortais de la cabane en planches et posais le cadenas, une voix me fit sursauter :
— Voyez-moi ce gaillard !
Trop joviale, cette voix, trop ironique pour appartenir à un ouvrier. D'ailleurs je la connaissais bien. Il fallut me retourner et faire face. Le gros Ladourd s'avançait, marchant carrément dans le sable avec l'assurance d'un homme qui sait ce que c'est, qui se souvient, qui méprise ses beaux souliers.
— Je ne pensais pas vous trouver là. Le plus drôle, c'est qu'une partie de ce sable est destinée à une fabrique d'agglomérés dont je m'occupe également.
Sa voix venait de changer, de s'enrichir d'une nuance de considération, que confirma la poignée de mains.
— Ainsi, vous n'êtes pas parti en vacances ?
Je me taisais, gêné, presque buté.
— Je suis idiot, reprit-il. J'aurais dû m'en douter. Pas de vacances… Tout de même, vos parents exagèrent.
Cette critique dut lui paraître énorme, car il ravala sa salive et fulmina :
— Quant à vous, bon Dieu, si vous vouliez travailler pour votre argent de poche ou toute autre raison que j'ignore, vous auriez dû penser que mes bureaux vous étaient ouverts.
Le contremaître s'était rapproché et campé devant nous, ses grosses pattes à demi glissées sous la ceinture de flanelle cachou, grognait poliment :
— J'ai cinquante mètres cubes pour vous.
— Ça ira, fit négligemment le borgne, qui conclut, tourné de mon côté : Puisque votre journée est finie, je vous emmène. Oui, dans cette tenue. Mes enfants vont bien rire.
Et, comme j'ébauchais un geste de protestation, il se hâta d'ajouter :
— Ne croyez pas que je vous désapprouve. Les méthodes russes qui confient une pioche aux étudiants, ça se défend. Mais vous avez mieux à faire tout de même que de singer les forts-à-bras.
X
Le général goûta, regoûta et continua à goûter jusqu'à ce qu'il eût tout mangé, dit la comtesse de Ségur à propos du général Dourakine. On peut citer ici cette haute autorité littéraire : le décor lui convient, la suavité y fouette ses crèmes. Comme j'ai toujours les canines longues, j'enrage, je me sens barbouillé de ridicule.
— Comment va celui-ci ? s'est contentée de gémir Mme Ladourd.
Enquête des yeux et des mains, moue, massage de glandes dans le cou. Et je te relèche ! Et toute la portée, sans japper un reproche, s'empresse autour de moi, humide du museau, frétillant de la patte. J'avance à pas lents, grognant des bonjour et posant sur toutes choses ces yeux lourds, ces yeux de faïence des bouledogues offensés.
Singulière maison ! Je connaissais déjà leur climat. Je ne connaissais pas leur véritable intérieur. Car ceci est vraiment un intérieur, par opposition à La Belle Angerie, qui est avant tout un extérieur, une façade. Tous les objets ont l'air de vouloir servir à quelque chose. Nulle parade. Les portraits, qui ne représentent pas des ancêtres, mais de vulgaires grands-parents, ne sont pas résumés par les ors de leur cadre : ils vous accueillent, au même titre que la glace, ce portrait changeant. Un poêle, un poste de T.S.F., une pendule d'un merveilleux mauvais goût, un aspirateur, un chemin de fer électrique m'annoncent qu'ils existent, qu'ils ont le droit de faire du bruit, de manquer d'allure. En a-t-elle, Micou, de l'allure ? Sa mère l'a plongée dans une robe de velours bleu, couleur de mer calme, d'où cette mince enfant émerge comme d'une demi-noyade. Ces bras nus, ces cous-de-pied où se retourne la socquette, ces chemisiers brûlés sous l'aisselle et qu'agacent les pointes de seins, ces cheveux de toutes parts délayés dans des pirouettes, ces jacassements… nous y revoilà ! Et voici Samuel qui descend l'escalier, un peu lourd, voici son père qui s'effondre, béat, sur le divan et pose les mains sur son gilet de tricot. Dans cette bonbonnière pleine de berlingots acidulés, ces deux-là figurent assez bien les boules de gomme. Nous sommes chez le confiseur. Est-ce là ce fameux danger ? Serions-nous un imbécile ? En amour, l'héroïsme, c'est la fuite, disait Napoléon. Mais la référence de ce cocu manque d'autorité. Le danger, ce serait plutôt moi. Quel est donc ce curieux sentiment, venu d'une région inconnue de moi-même et qui rend ma gencive amère ? « Si c'est toi le danger, fous-moi le camp, car c'est pis. »
Nous ne ficherons pas le camp. Le général a goûté, regoûté… En avant pour la romance ! Entrons dans l'ère rose. Je dis l'ère, car elle va me sembler interminable, comme à tous ceux qui la traversent, cette période pourtant si brève où l'on est embarrassé de ses sentiments comme d'une caisse de porcelaine, où l'on est plus bête qu'une poésie de carte postale. Ere rose. L'ère du pêcher, des mignardises, des gentillesses à fleur de fleur. Moi, évidemment, je travaillerais plutôt à la manière des giboulées, par grandes secousses. Mais on se charge de ma rééducation.
— Viens déjeuner le premier janvier.
— C'est que, ma tante…
— Nous comptons sur toi, tranche Félicien Ladourd. Quant à la Santima, nous en reparlerons. De toute façon, je ne t'occuperai que deux ou trois heures par jour, l'après-midi. Il ne faut pas nuire à tes études.
C'est la première fois qu'il me tutoie, et je sais bien qu'il tutoie mon bleu de travail, qu'il entend ainsi m'honorer. Remercions.
— Entendu, mon oncle.
— Nous comptons sur toi, répète Micou, qui s'approche de la table, retrousse soigneusement sa robe de velours et s'assied sur sa combinaison blanche, ourlée au point cocotte.