La mort du petit cheval
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #2
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253006862
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:
— Tu as vu, au fond du car ?…
Je me retourne. Fred, qui occupe le siège placé derrière moi, cligne de l'œil. Marcel soulève une paupière et se replonge dans La Science et la Vie. Je reconnais le curé Létendard, recteur de Solédot, qui va sans doute rendre visite à son collègue de Vern et somnole au-dessus de son bréviaire. Mais je ne reconnais pas les paysans qui occupent les fauteuils de moleskine et qui ne s'empressent pas de saluer comme jadis.
— A côté du curé…
A côté du curé, il y a une bonne grosse fille en manteau vert-épinard et chapeau de paille à ruban bleu, surchargé de cerises vernissées. Les cahots font tressaillir son poitrail, les virages n'arrivent pas à déporter cette masse de lard rose. Elle me dédie un sourire qui doit avoir vingt ans, mais qui en paraît trente. Béat plus que benêt, ce sourire, et tout empreint d'une vague complicité. Seuls, les yeux jaunes me permettent d'identifier la fille. C'est Madeleine, devenue la lourde à manier, la lourde à marier classique des fermes craonnaises. Jolie conquête, ma foi ! encore qu'à l'époque elle ait eu comme ses pareilles sa période mince, sa gentillesse canaille de bicarde. Jolie conquête, analogue à toutes les autres ! Saluons d'un coup de menton protecteur et faisons bien vite face en avant. La négligence, on vient de nous apprendre les vertus de la négligence. Je me retourne une seconde fois pour être bien sûr de ne pas m'être trompé. Autre petit salut. Mais oui, ma grosse, on se souvient. On était jeune en ce temps-là ; jeune et pas difficile, comme toi. Enfouis bien ce secret sous vingt centimètres d'axonge. Confie-toi, ma plantureuse, à quelque gars accoutumé à soulever les pochées de cent livres et, surtout, n'apprends jamais que nous avons poussé la bonne grâce jusqu'à t'idéaliser quelque temps, jusqu'à faire de toi le prototype des agréables pécheresses. Ah ! le niais, que tu déniaisas, ma niaise !
— Au moins, insiste Frédie, ils mettent du beurre dans la soupe, à La Vergeraie.
Et toi, de l'huile sur le feu, mon salaud ! A gifler, le frangin ! C'est une manière de dire : « Tu as baissé. Tu ne m'excites plus. » Comment s'exciterait-il sur ce que je suis ? Il n'est même plus mon témoin. Nous sommes tous de bons bougres en train de nous demander quel jeu nous allons jouer et quelle chandelle nous planterons dans le bougeoir. Mon prestige est tombé à zéro dans ces parages, et j'ai hâte de les fuir. Répondons, du coin de la lèvre, histoire de sous-entendre des tas de choses :
— Et dire que nous avons fait l'amour avec ça, jadis !
Puis taisons-nous et dégustons ce « jadis », invraisemblable comme une sucette dans une bouche de dix-huit ans. Je respirerai quand ils seront partis, messieurs mes frères, l'un vers Nantes et l'autre vers Paris. Je ne les accompagnerai même pas à la gare. Bon vent ! Ma fraternelle sollicitude, toute dévouée à l'honneur de la famille, a sa petite revanche à prendre, sur l'heure, du côté de la maison Ladourd.
Petite, en effet, la revanche. « Micou ? Elle est chez le dentiste », piaulera Suzanne de sa voix de mouette, sur le pas de la porte. Je n'aurai plus qu'à filer à la Santima pour demander au père de l'absente de m'accompagner jusque chez cette dame Polin, ma logeuse. Et je n'aurai plus qu'à dîner en face de cette inconnue, qui me débitera les mille et une recommandations d'usage sur l'emplacement des cabinets, l'usage des clefs, les nécessités du paillasson et la sacro-sainte heure des repas. A neuf heures, je serai au lit — un lit neutre, ni mou, ni dur, comme la mère Polin — sans éprouver la moindre envie de sortir, d'user de ma liberté toute neuve. Après tout, Micou fait aussi sa période mince : elle prendra peut-être aussi le type rondouillard de sa mère. Et puis quoi, l'amour ! qu'est-ce que c'est que ça, l'amour ? La mer, l'amour, toujours recommencés. De quoi ai-je l'air ? Roudoudou, sentiment, fleur bleue, non, merci ! Perdre ma force, non, merci ! J'allais m'amollir, mais mon ange gardien veille, mon ange gardien m'avertit à temps. Une petite ardoisière de Trélazé ou une arpète de la Doutre, au passage, pan ! comme le vieux tirait les sarcelles, je ne dis pas non. Mais pour les effusions, mesdemoiselles, vous repasserez.
Puisque les inscriptions sont gratuites, je vais m'inscrire à la fois au Droit et aux Lettres. Je suis un garçon sérieux, moi.
VIII
Pour la centième fois, au moins, je me dirigeai vers le cabinet de toilette et pour la centième fois je respectai cette coiffeuse encore garnie de tout un nécessaire aux initiales D. Avant moi, la mère Polin avait hébergé une étudiante, qui s'était brusquement éclipsée en lui laissant quelques bagatelles et trois mois de quittances impayées. (Aucun danger avec moi, M. Rezeau expédiait directement son chèque mensuel.) Je ne me servais que du démêloir amputé de trois dents. Un reste de poudre traînait dans une boîte d'ivoirine et, malgré mon inexpérience, je n'ignorais pas qu'il s'agissait d'une poudre pour brunes. Pour rien au monde je n'aurais voulu utiliser cette éponge douce, qui avait certainement mouillé les seins de l'inconnue, qui s'était promenée, pouah ! dans toutes les anfractuosités de son corps. Du reste, je me lavais peu : mon éducation, sommaire sur ce point, me conseillait seulement cette brève rencontre du coin de serviette et du museau.
— Café, café, café ! chanta la mère Polin.
Elle modulait cela, tous les matins, avant de crier à travers la porte : « Hitler a obtenu quatre-vingt-dix pour cent des voix », ou encore : « On juge les incendiaires du Reichstag. » Jamais elle n'entrait dans ma chambre, dont l'armoire et la table de bois blanc avaient reçu une récente couche de Novémail gris-perle. Jamais, je ne la voyais retaper le lit ni mettre en place la housse, taillée dans une fin de coupe de reps grège.
— Café, café !… Dimitrov va s'en tirer, vous savez.
Comme je passais dans la salle à manger, elle ajouta très vite :
— Pas devant la tasse rose. Vous savez bien que c'est la mienne. Bonjour, mon enfant… Mais, qu'attendent-ils, ici, pour juger Violette Nozières ?
Je me contentais d'une tasse verte, à queue cassée, dernier vestige d'un tête-à-tête qui avait dû être un cadeau de mariage. Je bâillais, je m'étirais. L'agrément du lieu, le seul, était qu'on pouvait y faire fi de toutes manières. Mais quel décor à vous faire éternuer ! Un œuf de bois traînait dans le pondoir de la corbeille à laines. Les portraits de feu les trois maris de Mme Polin — veuve professionnelle — s'alignaient côte à côte au-dessus du buffet. Partout ailleurs, fixées au petit bonheur, s'étalaient deux cent photographies découpées dans le Petit Courier. Une douzaine d'almanachs des P.T.T. achevaient de masquer le papier. Bien entendu, ne manquaient ni les patins, ni les douilles d'obus remplies de monnaie-du-pape, ni les rideaux au crochet, ni le chat, abonné de la petite caisse et prêt à s'immiscer dans tous les bâillements de placard.
— Ça ne va pas ? s'enquit la veuve, en me voyant touiller interminablement son café au lait, richement nanti de petites peaux.
Ça n'allait ni mieux ni plus mal. Je relisais le cours ronéotypé du prof de Droit romain, étalé sur la table… Le texte de Gaius, dont nous n'avons longtemps connu qu'un abrégé contenu dans le Breviarium Alaricum, nous a été restitué par un palimpseste, découvert à Vérone par Niebuhr en 1816 et paru dans les Ecloga Juris, en 1822, à Paris… Maintes fois commentés, les Institutes de Justinien ont fait l'objet d'une « Explication historique », dont le savant auteur, M. Ortolan… Ortolan ! Un nom à rôtir ! Mais qu'attendez-vous, braises de l'enfer ?