La mort du petit cheval
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #2
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253006862
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:
— Vous vous ennuyez, insistait Mme Polin. C'est bien de travailler, mais vous devriez sortir un peu.
Je levai le nez et, soulevant un sourcil, observai cette bonne âme, dûment chapitrée à mon endroit, car tout chèque s'accompagnait d'une carte-lettre et toute carte-lettre d'un post-scriptum : N'oubliez pas de me prévenir à la moindre incartade de mon fils.
— Que voulez-vous que je fasse, sans argent de poche ? Je ne tiens pas à avoir l'air ridicule.
Les yeux de mon hôtesse s'attardèrent cinq minutes sur le Petit Courrier, tandis que son râtelier se battait avec une tartine de pain grillée. Puis sa langue franchit de nouveau ce barrage :
— J'ai rencontré Mme Ladourd. Elle m'a demandé pourquoi vous ne veniez jamais la voir.
— Ça n'emballe pas mes parents.
Petit travail de sape. D'abord, j'excitais chez cette dame, fort amie des Ladourd, une légère animosité contre le signataire du chèque mensuel. Ensuite cette information, dûment colportée, indisposerait également les Ladourd. Je n'aurais pas pu dire pourquoi, mais je préférais que Ladourd et Rezeau ne s'aimassent point trop. Des Ladourd chers aux habitants de La Belle Angerie me seraient devenus moins sympathiques. Si je ne pensais pas devoir aller chez eux, c'était mon affaire. Les Américains tiennent à leurs Réserves, où il est interdit de chasser. Les provinciaux tiennent à leurs musées, où ils ne mettent jamais les pieds, peut-être par crainte de s'apercevoir que les pièces rares sont fausses ou de moindre valeur qu'ils ne le supposaient.
— Je file au cours, madame.
Or, pour une fois, je n'allais pas au cours, mais au Mail.
Cette sagesse morne est une attente. Ma retraite se prolonge : volontaire, cette fois. Il s'agit de savoir ce que je veux et ce que je peux. S'il ne tenait qu'à moi, j'irais séance tenante revendre chez un bouquiniste mes manuels de droit, je prendrais le train pour Paris, j'essaierais de me faire embaucher quelque part. Mais l'aventure ressemblerait beaucoup trop à une fugue. Essayons de tenir un an. Voilà qui me permettrait d'enlever un premier certificat de licence ès lettres. Et pourquoi pas tenir trois ans ? Après tout, j'aurais l'alliance désirée, et celle que veut mon père par-dessus le marché. Oui, mais trois ans, quel siècle à mon âge ! Il m'est pénible de devoir mes études à la fortune des miens. Certes, je ne suis pas assez sot pour regretter l'instruction qu'ils m'ont donnée, mais maintenant que je parviens à l'âge d'homme, j'aimerais me devoir le reste. J'ai toujours jalousé les boursiers, à qui nul ne peut dire : « Vous avez eu de la chance d'être un fils à papa. » J'envie les « dispensés de cours », qui travaillent chez quelque notaire et potassent toute la nuit. Non que j'aime jouer la difficulté : j'ai seulement horreur de la mentalité de ces petits séminaristes qui simulent une vocation sacerdotale pour se faire offrir le collège et s'esbignent le lendemain du bachot. Leur mauvaise conscience sera demain la mienne. L'abomination de la désolation, ce n'est pas d'être un transfuge, ni même un ingrat. Tout le monde l'est plus ou moins. L'abomination, c'est d'être un faux homme nouveau. On peut tromper les gens, on ne se trompe pas soi-même. Ceux qui prétendent le contraire ont sans doute la chance de pouvoir domestiquer leur orgueil. Moi pas. C'est pourquoi cet orgueil s'irrite. Interminable jeunesse ! Pourquoi faut-il si longtemps exister avant de vivre, demander avant de prendre, recevoir avant de donner ?
Décembre, trop doux cette année, laisse le ciel, cette grande cuve, passer au bleu les torchons gris de ses nuages. Sur le gravier rose s'alignent les marronniers nus, dont les feuilles sont depuis longtemps tombées, ratissées. L'une d'elles, qui ressemble à une main à sept doigts, est restée accrochée à l'épaule d'une statue, exploite cette chance, palpe le marbre. Cette désinvolture est une leçon et ma propre main se crispe sur mon genou.
Sur le gravier rose, il y a aussi des tas d'enfants. De jolis enfants. Un peu bêtes. Un peu doux et frisés. Affligés d'une peau étonnante, trop fraîche, trop mince : une peau de dessous, qui ne doit pas supporter les coups. Je le pensais bien, je n'ai jamais été enfant. Dans le bassin une douzaine de voiliers évoluent, se couchent, rétifs à la ficelle. Et voilà des cris… Une vague goélette s'est laissé aborder par un croiseur mécanique, qui lui a brisé son bout-dehors. Pourquoi pleurniche-t-il, le petit armateur, pourquoi réclame-t-il ? En lançant sa coquille de noix sur l'eau farcie de poissons rouges, il prenait ses risques. On ne réclame pas contre soi-même. On ne triche pas avec soi-même.
Et c'est pourquoi tu files, mon garçon ! Tu triches, tu files parce qu'au détour d'une allée, là-bas, remorquant vivement deux bambines, vient d'apparaître une jeune fille. Micou ! Micou, cette goélette dont tu te figures qu'elle pourrait couler ton cuirassé.
IX
Empoigne-la plus bas, ta pelle…
Les deux manœuvres qui déchargeaient avec moi l'une des cinq péniches de sable de Loire m'accablaient de rugueux conseils et raillaient mon coup de pelle sans ampleur, ma raideur, le peu d'empressement que j'apportais à téter le commun litre de rouge que tout nouvel embauché se doit d'offrir au nom de la politesse élémentaire des chantiers. Éreinté, je ne m'accordais pourtant aucun répit. J'étais à la fois furieux et satisfait. Furieux de cette tolérance bourrue, de cette pitié des costauds, des attentions du contremaître qui, lorgnant ses équipes du haut du quai, me jetait trois fois par heure : « Alors, ça va, l'amateur ? Furieux surtout de me sentir incapable de mieux faire et de vérifier pour la première fois l'ineptie de cette mentalité Rezeau, pour qui la Légion étrangère, le débardage, la terrasse ou le ramassage des chiffons sont professions ouvertes à n'importe qui, d'une minute à l'autre, sans autre entraînement que la nécessité. Eh bien ! non, n'importe qui ne pouvait pas manier une pelle ni expédier son mètre cube sur le quai dans le temps requis. C'est pourquoi j'étais tout de même content d'être là, d'avoir tenté l'expérience, d'avoir tenu le coup, tant bien que mal. Je n'étais pas fâché non plus, dans une certaine mesure (dans la mesure où cette découverte ridiculisait les biceps d'un Cropette ou d'un Max) d'apprendre qu'il y a des muscles spéculatifs (comme les cerveaux) et que le seul myographe valable, c'est l'outil. J'allais jusqu'à me féliciter, toujours dans une certaine mesure (dans la mesure où cette fantaisie était une offense publique faite à notre « dignité »), de me trouver là, en bleus, exposé à la curiosité nonchalante des passants et des boniches bretonnes dont nul n'ignore qu'elles sont d'excellents agents de renseignements pour leurs patronnes. J'imaginais les ragots :
— Mais oui, ma chère, le petit Rezeau, celui qui fait son Droit… Marie l'a vu au bord de la Maine. Vu, je vous dis, ce qui s'appelle : vu… Au bord de la Maine, en train de pelleter du sable. Et il buvait du vin rouge, glou-glou, au goulot, avec la canaille du quai ! Mon mari assure qu'il existe une œuvre Saint-Truc, une œuvre Saint-Machin, enfin une œuvre de fraternisation sociale… Hum ! Ce n'est pas le genre Rezeau. Je croirais plutôt… Vous savez, les jeunes gens d'aujourd'hui, quand il leur faut de l'argent de poche, tout leur est bon.