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La mort du petit cheval

Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:

« Vous le savez, je n'ai pas eu de mère, je n'ai eu qu'une Folcoche. Mais taisons ce terrible sobriquet dont nous avons perdu l'usage et disons : je n'ai pas eu de véritable famille et la haine a été pour moi ce que l'amour est pour d'autres. »
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Le protocole n'avait pas été respecté. M. Rezeau trônait à la place du chef de famille, en face de Madame. Mais Marcel était assis à la droite de Dieu, je veux dire : de la précédente personne. Fred et moi avions échoué aux bouts de table. Mince détail, mais symbolique. Aveu et préface de la nouvelle politique. Ainsi mieux placé pour me taire et observer, je laissais mes regards aller de l'un à l'autre. Lui n'avait pas sensiblement changé : il était seulement plus effondré, plus voûté, vraiment vieillard et surtout soumis jusqu'à la racine du poil, devenu complètement blanc, sans doute en guise de drapeau. Elle non plus n'avait pas changé, sauf de peau. Ni empâtée, ni desséchée, ni ratatinée en pomme de reinette, cette peau. Mais craquelée, fendillée à la mode des poteries d'art et laissant déjà quelque crasse s'y incruster. Moins agressif, le menton n'annonçait plus guère les méchancetés que ses lèvres semblaient mieux retenir. C'était désormais la garde, la pointe du dernier carré. La patte d'oie se divisait en cinq branches comme la main, et le regard, faute de mieux, partait encore comme une gifle. Mais quelle était donc cette petite lueur brasillant par instants au fond des prunelles vertes ? Quelle était donc cette petite lueur — satisfaite, intéressée, amusée… je ne saurais dire — qui les illuminait pendant quelques fractions de seconde, quand elles se posaient sur Marcel ? Ainsi les inventeurs (pendant des heures, eux, et avec de plus lourdes complaisances) arrêtent-ils leur regard sur leur grand œuvre, mortel ou bienfaisant, bombe au phosphore ou fil à couper le beurre. L'autre ne s'en occupait pas ou ne s'en doutait pas. Il existait, il était tout lui-même, il respirait toute la pièce, il nous ignorait avec une superbe discrétion, il occupait largement son silence. Ce type parlait avec les épaules, sans les hausser, et de toute évidence ne supporterait même plus ce genre de discussion le jour où ces épaules seraient complétées d'épaulettes. Fils de sa mère, délibérément et par choix plus que par vocation. Fils de sa mère plus qu'elle n'était mère de ce fils et, comme tel, moins sûr de ses combats que de ses annexions, de ses droits que de ses privilèges : ce qui est, au demeurant, une fort belle définition du bourgeois. Fort, en un mot, fort comme l'inertie du mouvement et ne tenant de son père qu'une once de soumission, sous la forme d'une soumission à sa propre force, canalisée une fois pour toutes entre l'écluse de l'intérêt et l'écluse du principe. Mention très bien pour toute la vie et en toutes choses, myopie comprise. Excellent Cropette ! Comme je le pénétrais bien, maintenant, son air pénétré !

— Alors, fit soudain M. Rezeau, tu t'es décidé, mon gros, tu fais ton Droit, tu suis les traces de ton père ? Je suis content, je suis bien content de te voir si raisonnable.

Je faillis sursauter. M. Rezeau se pourléchait et, sans plus de manières, plantait un dernier chicot dans sa demi-poire. J'avalai un morceau de la mienne, en éprouvant l'impression d'avaler un bulletin de vote au pays de la liste unique. Ma « décision » était du même ordre. Mais à l'inconscience succédait la mauvaise foi.

— Ça m'étonne, disait notre mère. Généralement, il ne sait jamais ce qu'il veut.

Négligente, elle se mit à peler sa demi-poire, embrochée au bout de sa fourchette, en tira de fines épluchures et la coupa en six morceaux qui, un par un, s'en furent périr au même endroit de la bouche, un peu à gauche, sous la dent d'or. Cette exécution terminée, Mme Rezeau laissa tomber cette seconde appréciation, toujours négligente :

— Et je ne parle pas de Ferdinand… Celui-là sait peut-être ce qu'il veut. Mais, ce qu'il veut, c'est ne rien faire.

— N'exagérons rien, tout de même, protesta faiblement notre père.

Une simple pression de la prunelle le réexpédia dans son assiette, d'ailleurs vide. Puis Mme Rezeau, définitivement négligente, se mit à parler de timbres antillais avec Marcel, de tarifs maritimes avec Marcel, du dernier article du Figaro avec Marcel, tandis que celui-ci, d'un bras condescendant, réglait la circulation de la carafe d'eau. Agacé, je me souvins de certain exercice, j'essayai la pistolétade. Peine perdue ! On ne jouait plus. Il ne s'agissait plus de jouer, mais de déjouer. Le regard de Madame Mère se fit aérien, léger comme phalène, papillonna devant le mien, monta au plafond, alla se brûler du côté de la lampe et revint se poser doucement en face d'elle sur la corolle de cristal de son verre, où il se métamorphosa soudain, pour repartir droit devant lui, raide comme balle, accompagnant la voix qui décrétait :

— Allons nous coucher. Vous connaissez vos chambres… Je suis fatiguée. A demain.

Vous connaissez vos chambres !… Elle nous parlait ainsi qu'à des invités ! Elle s'éloignait, sur une simple inclinaison de tête. Elle ne jugeait même pas utile de tirer sur la longe de son seigneur et maître, qui se levait précipitamment, qui bredouillait encore plus vite :

— Nous sommes fatigués. Bonne nuit, mes enfants ! N'oubliez pas votre prière du soir.

Marcel, lui non plus, ne jugeait pas utile de nous épier. Indifférent à nos réactions, il repoussait sa chaise, nous lançait un « bonsoir » très creux et se hâtait, à larges pas lents, de rattraper sa mère pour lui prendre des mains la lourde lampe à pied de marbre vert.

— Elle les a bien mis dans sa poche, la vieille ! murmura Fred, sidéré.

C'est alors que je m'aperçus qu'ils nous laissaient froidement dans la nuit. Mais ce détail me servit. Là-bas, au bout du couloir, au bas de l'escalier, Mme Rezeau, ne nous voyant plus et ne se croyant plus visible, laissait tomber ses épaules, se tassait, s'accrochait au bras de son benjamin. Trahis par un écart de lumière, ses cheveux avouèrent un instant leur métal : beaucoup d'aluminium dans ce laiton. La vieille ? Depuis dix ans que nous disions « le vieux », elle n'avait pas mérité l'adjectif, pire que le « Folcoche » périmé. Ces cheveux blancs, ce refus d'une petite bataille de prunelles et notre élimination même qui était un refus d'un plus grand combat… oui, la vieille ! Adopté.

Adopté sans enthousiasme. Je ne suis plus d'âge à charger les sobriquets d'un sens magique. Je sais aussi que les règnes séniles sont les plus longs et les plus durs. Le grand-père est toujours gaillard, l'arrière-grand'mère continue à s'éteindre. Notre mère ne fait qu'entrer dans cette interminable vieillesse des Pluvignec, famille de sarments. Cette vieillesse-là n'abdiquera jamais. Au surplus, il y a quelque chose qui ne va pas. De mon côté. Ma fureur, qui m'apparaît légitime, m'apparaît aussi futile, ou lointaine. Je pense peut-être : superflue. On ne vit pas deux fois le même grand amour. Serait-il impossible de revivre une grande haine ? J'essaie de croire que le mépris l'a remplacée. J'essaierai vainement de m'en persuader et vainement de m'endormir, recroquevillé sous les maigres couvertures de mon lit, dans ma chambre sans feu. Je ne me retrouve plus, je m'étonne. Je m'indigne à la fois de cette absence et de cet étonnement. Je compare et je m'indigne aussi de ces comparaisons. Est-il possible que vivent sur cette terre des êtres aussi différents, aussi radicalement opposés que celle-ci et celle-là ? Celle-ci : l'ex-Folcoche. Celle-là : Micou. Folcoche et Micou, vinaigre et sirop, vipère et colombe, ma mère et ma… Ma rien du tout, pour bien dire. O précieux rien du tout ! Lèvres sans dent d'or ! Azur de layette ! Pourquoi faut-il que mon souffleur ricane : « Alors, Brasse-Bouillon, ce sont les litanies de la Vierge que tu récites ? »

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