Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Il était d’accord pour se lever plus tôt que n’importe qui, travailler encore plus tard dans la nuit, composer un morceau que personne n’avait jamais composé et les battre tous au poteau.
Il chercha, pas trop loin de la Juilliard School. Il arpenta les rues, le nez en l’air, acheta les petits journaux de quartier distribués dans les épiceries, les bars, les boutiques. Sortit un Bic de sa poche, encercla les annonces qui lui paraissaient dans ses prix, appela. Visita un appartement, dix, vingt, fronça le nez, haussa les épaules, traita les propriétaires d’escrocs en silence. Retourna à son hôtel, découragé. Il ne trouverait jamais, trop cher, trop moche, trop sale, trop petit. On lui dit de ne pas désespérer, que, grâce à la crise, les prix avaient baissé, il pouvait marchander. Il reprit les petites annonces, recommença les visites et finit par en dénicher un dans un immeuble en briques rouges, à hautes fenêtres vertes sur la 74e Rue. Rouge et vert, cela lui plut. L’appartement était petit, sale, il faudrait changer la moquette, une chambre, une pièce à vivre, un yucca abandonné et jaune, un coin cuisine, une salle de bains de la taille d’un placard, au cinquième étage sans ascenseur, mais il donnait sur la rue et deux arbres verts. Le prix était raisonnable. Il fallait le prendre tout de suite. Il signa sans discuter.
Arracha la moquette. Alla en acheter une autre, vert pomme, qu’il colla sur le vieux parquet pourri. Repeignit les murs en blanc. Nettoya les châssis, fit les carreaux, en cassa un. Le remplaça. Chassa les cafards en vaporisant un liquide brûlant sur les plinthes et les parties humides. S’en mit dans les yeux, courut au drugstore acheter une lotion calmante. S’aperçut qu’il avait oublié ses clés à l’intérieur. Dut passer par la fenêtre de sa voisine.
Elle portait un tee-shirt qui disait « I can’t look at you and breathe at the same time[26] ». Il se dit que c’était un signe, il l’embrassa pour la remercier.
Elle s’appelait Liz, avait les yeux marron, une frange verte et bleue, un piercing dans la langue et une grande bouche qui riait tout le temps.
Elle devint sa petite amie.
Elle étudiait le cinéma à Columbia et lui fit découvrir la ville. Les galeries de Chelsea, les cinémas d’art et d’essai tout en bas à SoHo, les clubs de jazz dans le Village, les restos pas chers, les boutiques de fringues d’occasion. Elle appelait ça des thrift shops et postillonnait. Elle repartait fin mai pour tenter sa chance à Hollywood où l’un de ses oncles était producteur. Too bad, elle disait en riant avec sa grande bouche, too bad, mais elle n’avait pas l’air peiné. Elle partait conquérir le monde du cinéma, ça valait bien tous les sacrifices.
Il ne protestait pas. Il lui arrivait encore de penser à Hortense…
À sa dernière nuit avec Hortense.
Et quand ça lui arrivait, il ne parvenait plus à respirer.
Il avait trouvé une arrière-salle de magasin de pianos où le propriétaire, il s’appelait Kloussov, le laissait jouer sur des Steinway d’occasion. De vieilles partitions traînaient, des sonates de Beethoven, Mozart, Schubert, Brahms, Chopin. Il se levait tôt le matin, fonçait au magasin et s’installait sur un vieux tabouret défoncé. Il se prenait pour Glenn Gould, se voûtait et jouait toute la matinée en grognant. L’homme le regardait jouer assis derrière une longue table noire dans l’entrée du magasin. C’était un gros monsieur au crâne chauve et rouge qui portait toujours un large nœud papillon à pois. Il fermait les yeux à demi et ronronnait en entendant monter et descendre les mains sur le clavier, il s’agitait, tressautait, était pris d’une sorte de danse de Saint-Guy, son visage passait au rouge vif et il parlait en postillonnant, laissant échapper la vapeur de son crâne.
— C’est bien, mon garçon… Tu progresses, tu progresses. On apprend à jouer en jouant. Oublie le solfège et les leçons, ouvre ton cœur en deux, répands-le sur le piano, fais pleurer les cordes. Ce n’est pas les doigts qui comptent dans le piano, ce n’est pas les exercices qu’on t’oblige à faire chaque jour, c’est le ventre, les tripes… Tu aurais beau avoir dix doigts à chaque main, si tu n’as pas le cœur prêt à saigner, prêt à chuchoter, prêt à éclater, alors ça ne sert à rien d’avoir de la technique… Il faut résonner, il faut soupirer, il faut s’emporter, faire valser le cœur avec ses dix doigts. Pas être bien élevé ! Jamais être bien élevé !
Il se levait, s’étranglait, cherchait à happer l’air, toussait, sortait un long mouchoir de sa poche, s’épongeait le front, le nez, la gorge et ordonnait :
— Recommence à faire saigner ton cœur…
Gary posait ses doigts sur le clavier et entamait un impromptu de Schubert. Le vieux Kloussov retombait sur sa chaise et fermait les yeux.
Les clients étaient rares, mais cela ne semblait pas le déranger.
Gary se demandait de quoi il vivait. Vers midi, il allait manger des meat sandwichs à la Levain Bakery, son préféré étant le dinde rôtie-concombre-gruyère-moutarde de Dijon sur une baguette fraîche. Il en avalait deux de suite et salivait si fort qu’il faisait rire la fille derrière le comptoir. Il la regardait en train de malaxer la pâte des cookies et voulut apprendre à pétrir. Elle lui montra. Il apprit si bien qu’elle lui proposa de l’engager l’après-midi. Elle avait besoin d’un aide-pétrisseur. Elle le paierait. Il n’avait pas son permis de travail, elle lui montra comment s’échapper par la porte de derrière si la police de l’immigration venait. Mais on ne risque rien, ajouta-t-elle, on est célèbres, on est passés chez Oprah Winfrey… Ah bon, dit-il, en se promettant de savoir qui était cette Oprah Winfrey qui tenait la police en respect.
Ses journées s’organisaient. Le piano, la pâte à pétrir et le soir, le grand rire de Liz, sa frange verte et bleue sous les draps blancs. Son drôle de clou dans la langue quand ils s’embrassaient…
Il se fit des amis sur son trajet quotidien.
Un jour qu’il passait devant Brooks Brothers, sur la 65e Rue, entre Broadway et Central Park West, il lut qu’il y avait une promotion. Trois chemises pour le prix d’une ! Il se fit violence : à la Juilliard il en aurait besoin. Et inutile de les repasser, en plus ! Elles séchaient posées sur un cintre sans faire de plis. Il entra. En choisit deux blanches et une rayée, bleu et blanc. Le vendeur s’appelait Jérôme. Gary lui demanda pourquoi il portait un prénom français. Il lui répondit que sa mère était une fan de Jérôme David Salinger. Avait-il lu The Catcher in the rye[27] ? Non, répondit Gary. Eh bien… c’est une faute de goût, déclara Jérôme qui avoua plus tard que tous ses copains l’appelaient Jerry. Et, afin d’enfoncer le clou, il lui demanda s’il connaissait le peintre Gustave Caillebotte. Oui ! répondit fièrement Gary. Alors tu connais le musée d’Orsay à Paris ? Absolument, j’y suis allé souvent parce que j’ai habité Paris, dit Gary qui avait l’impression de marquer des points. Cet été, dit le garçon, je vais aller à Paris, au musée d’Orsay, parce que je suis fou de Gustave Caillebotte, je trouve que son talent est très sous-estimé… On parle toujours des impressionnistes et jamais de lui. Et il se lança dans un long plaidoyer pour ce peintre que les Français avaient longtemps méprisé et qui ne connut le succès de son vivant qu’aux États-Unis.
— Il a influencé un de nos plus grands peintres, Edward Hopper… Et c’est un collectionneur américain qui a acheté presque toutes ses toiles. Tu connais Rue de Paris. Temps de pluie ? Je suis fou de ce tableau-là…