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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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Le rêve esquissé dans la cuisine de son appartement à Londres était devenu réalité. Le dossier qu’il avait envoyé à la Juilliard School, 60 Lincoln Center Plaza, New York, NY 10023-6588, avait été retenu, le CD qu’il avait enregistré, une fugue et un prélude du Clavier bien tempéré de Bach, écouté et apprécié.

Il avait passé une audition dans le grand amphithéâtre, l’andante de la Cinquième Symphonie de Beethoven. Il savait que son dossier avait été sélectionné, qu’il avait de bonnes chances d’être accepté s’il réussissait cette dernière épreuve.

Et il avait été pris…

En septembre prochain, il ferait son entrée en première année de la fameuse Juilliard School. Imagine yourself, disait la brochure de l’école, motivated, innovative, disciplined, energetic, sophisticated, joyous, creative… Il serait tout à la fois. Motivé, inventif, énergique, sophistiqué, discipliné, travailleur et joyeux. Joyeux !

Il faisait des bonds dans la rue. Je suis pris, les mecs, je suis pris ! Hi, guys ! I’m in, I’m in ! Moi, Gary Ward, je n’en crois pas mes yeux, je n’en crois pas mes doigts, je n’en crois pas ma pauvre tête ! Je suis pris…

Start spreading the news… I want to be a part of it, New York, New York ! If I can make it there, I’ll make it everywhere !

Il avait couru jusqu’à la Levain Bakery, s’était offert le petit déjeuner le plus copieux de sa vie. Il voulait manger tout ce qu’il y avait sur la carte. Les cookies, les crispy pizzas, les sweet breads, la grande ville et la grande vie. Il voulait embrasser tout le monde, annoncer aux inconnus qu’il croisait qu’il était désormais un étudiant sérieux, un pianiste bientôt fameux, un artiste avec lequel il faudrait compter…

Start spreading the news…

Après avoir été admis, il avait eu droit à un tour de l’école avec une étudiante senior qui lui avait expliqué comment marchait la Juilliard School, tout ce qu’on pouvait y faire. Il avait été ébahi. Il y avait des cours pour tout, absolument tout. Théâtre, ballet, comédie, musique classique, musique jazz, danse moderne, tous les arts de la scène y étaient enseignés et cela faisait le bruit d’une ruche heureuse. Dans des petits studios agglutinés tels des alvéoles le long des couloirs, des étudiants jouaient du piano, de la harpe, de la contrebasse, de la clarinette, du violon, d’autres s’escrimaient à la barre en collants noirs, d’autres encore s’épuisaient en claquettes. Il entendait des ténors lancer leur voix, déraper, se reprendre, des apprentis acteurs déclamer des vers, des archets grincer sur les cordes, des talons et des pointes claquer sur le plancher en bois, il avait l’impression d’être au milieu d’un vaste monde qui chantait, dansait, improvisait, aimait, souffrait, recommençait…

Il allait faire partie de ce monde-là…

I want to be a part of it ! New York ! New York !

Il se souvenait qu’il avait eu très peur en débarquant à New York. Seul. Tout seul. Hortense ne l’avait pas rejoint à l’aéroport à Londres. Il avait attendu jusqu’à la dernière minute, jusqu’au dernier appel pour embarquer ; il était monté, les épaules basses, la tête tournée vers le grand hall de l’aéroport pour vérifier qu’elle n’arrivait pas en criant Gary ! Gary ! Attends-moi ! et en se pétant un talon parce qu’elle courait trop vite. Alors il aurait dit mais c’est quoi, ces hauts talons roses pour voyager ? Et ce chapeau de paille en plein hiver ? Et ce sac vernis vert pomme ! T’es ridicule, Hortense !

Elle aurait relevé le menton et aurait balancé un truc du genre mais enfin ! c’est le dernier look Lanvin ! Je veux débarquer là-bas en femme magnifique ! Et il aurait ri, il l’aurait serrée dans ses bras, le chapeau aurait valsé et ils auraient tournoyé dans la file d’attente au milieu des gens qui râlaient parce qu’elle arrivait à la dernière minute et ne s’excusait même pas.

Elle n’était pas arrivée à la dernière minute avec un chapeau de paille en plein hiver et des hauts talons roses.

Il tenait son billet entre les doigts…

Il l’avait replié, glissé dans la poche de sa veste et la première chose qu’il avait faite en emménageant dans son petit appartement de la 74e Rue, ça avait été de coller le billet sur le mur de la cuisine pour se rappeler chaque matin en buvant son café qu’elle n’était pas venue…

Elle avait préféré rester à Londres.

If I can make it there, I’ll make it everywhere…

Les premiers jours avaient été difficiles.

C’était encore l’hiver. Le vent glacé lui coupait les joues à chaque coin de rue, la pluie tombait sans jamais s’arrêter et, souvent, il y avait des bourrasques de neige qui le laissaient grelottant dans sa veste noire, son tee-shirt gris, sur le bord du trottoir. Les taxis jaunes l’éclaboussaient, les passants emmitouflés le heurtaient, le conducteur du bus le refoulait parce qu’il n’avait pas de Metrocard ni de monnaie, il était rejeté sur le trottoir, les pieds trempés dans ses minces chaussures en cuir, il remontait le col de sa veste, restait là, frissonnant, à se demander comment marchait cette ville, si elle était peuplée d’humains et pourquoi elle ne voulait pas de lui.

Il était allé s’acheter des grosses chaussures, une parka et une chapka avec des oreillettes qu’il nouait sous le menton quand la tempête soufflait. Avec son grand nez rouge, il ressemblait à un clown, mais il s’en moquait. Le climat était tout sauf tempéré dans cette ville et il lui arrivait de regretter le crachin bien élevé de Londres.

Tout était plus grand, ici.

Plus grand, plus fort, plus violent, plus sauvage et tellement plus excitant…

Le directeur des études musicales, qui les avait reçus pour les féliciter d’avoir réussi le concours d’entrée, les avait prévenus : les étudiants se doivent d’être exceptionnels. Vous devez être tenaces, travailleurs, durs à la tâche, créatifs. Vous allez comprendre très vite que c’est encore plus dur que tout ce que vous avez pu imaginer et au lieu de vous ratatiner de peur, vous allez devoir redoubler d’efforts et de travail. À New York, il y a toujours quelqu’un qui s’est levé un peu plus tôt que vous, quelqu’un qui a travaillé encore plus tard dans la nuit, quelqu’un qui a inventé quelque chose que vous n’avez pas trouvé et c’est cette personne-là que vous allez devoir coiffer au poteau. Afin d’être toujours le meilleur. À la Juilliard School, on ne se contente pas de penser musique, on doit être la musique, la vivre passionnément, et si vous ne vous sentez pas capable de vous dépasser sans jamais vous plaindre, alors laissez votre place à un autre.

Il était rentré dans sa petite chambre d’hôtel, à l’Amsterdam Inn, près du Lincoln Center, et s’était couché tout habillé sur son lit.

Il n’y arriverait jamais…

Il allait rentrer à Londres. Il y avait ses marques, ses repères, ses copains, sa mère, sa grand-mère, il reprendrait des leçons de piano, il y avait de très bonnes écoles là-bas, qu’avait-il besoin de se déraciner et de venir dans cette ville de fous où personne ne dormait jamais ?

Il s’était endormi en tenant le billet d’Hortense à la main, il l’échangerait et rentrerait à Londres.

Le lendemain, il se mettait en quête d’un appartement. Il ne voulait plus être un touriste, il voulait faire partie de la ville. Et pour cela, il lui fallait une adresse, son nom sur la sonnette, un compteur de gaz ou d’électricité, un frigo plein, des copains et pouvoir inscrire son nom dans les Yellow Pages. Et une Metrocard. Plus jamais il ne se ferait jeter d’un bus ! Il apprit le trajet de toutes les lignes par cœur. Uptown, Downtown, East, West, Cross Over. Il apprit aussi les lignes de métro, A, B, C, D, 1, 2, 3, les « local » et les « express ». Il se trompa une fois et se retrouva dans le Bronx.

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