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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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Il a soupiré. Levé et baissé les bras.

— Mais on n’y est jamais arrivés et Dieu sait que j’ai essayé ! Je voulais qu’elle vienne vivre avec moi en Amérique, elle n’a jamais voulu quitter Bristol. Je lui faisais des cadeaux, elle les refusait. Elle n’aimait pas l’idée que je l’entretienne. Un jour, je lui ai offert un manteau de fourrure, elle l’a regardé et elle a dit “Qu’est-ce que tu veux de moi ?” et j’ai dit “mais rien, rien du tout… C’est juste parce que je t’aime…”, et elle a dit un truc comme “oh, toi alors !” avec un geste de la main qui m’envoyait promener… Elle n’a pas voulu garder le manteau. Une autre fois, je lui ai apporté un chat, un tout petit chat. On en avait un à la maison avant qu’elle ne parte à l’asile. Il s’appelait Buttercup. Elle l’adorait. Quand je suis arrivé avec le chat dans une cage, elle m’a regardé comme si j’étais fou.

— C’est quoi, ça ?

— Tu te souviens de Buttercup ? Il lui ressemble beaucoup… J’ai pensé que tu l’aimerais, qu’il te tiendrait compagnie… Il est mignon, non ?

Elle m’a foudroyé du regard.

— C’est quoi ce truc de chochotte ?

Elle a attrapé le chat par le cou et l’a balancé à l’autre bout de la chambre.

— Tu dois vraiment être fou pour penser que je voulais un chat !

J’ai repris le chat, l’ai remis dans la cage. Elle me regardait, l’air méchant.

— Comment as-tu pu me faire ça ? Comment as-tu pu m’enfermer dans cette maison de fous ? Comment as-tu pu m’oublier ?

— Mais je ne t’ai jamais oubliée ! Je t’ai cherchée partout ! Personne n’a été plus désespéré que moi quand tu es partie, maman…

— Arrête de m’appeler maman ! Appelle-moi Elsie comme tout le monde !

J’ai fini par être mal à l’aise avec elle. Je ne savais plus quoi faire. Je l’appelais tous les dimanches et chaque fois, juste avant de l’appeler, j’avais la gorge sèche, serrée, je ne pouvais plus parler… Je me raclais la gorge comme un fou. Dès que j’avais raccroché, j’avais à nouveau la voix claire et normale… Ça en dit long, hein, my boy ?

Je l’écoutais et je ne savais toujours pas quoi dire. Je jouais avec le verre de champagne, je le faisais tourner entre mes mains. Il était tout poisseux tellement je transpirais. Le disque s’était arrêté, il ne l’avait pas remis. Le vent s’engouffrait par la fenêtre et faisait gonfler les rideaux. Je me suis dit qu’il y allait avoir un orage et que je n’avais pas pris de parapluie.

— Plus tard, my boy, j’ai compris beaucoup de choses… J’ai compris que mes parents n’étaient pas responsables, qu’ils étaient le résultat de leur éducation, des erreurs de leurs parents, et j’ai décidé de ne garder d’eux que le meilleur. D’oublier le reste… Tu sais, my boy, ton père et ta mère finissent toujours par te présenter l’addition et te la faire payer. Et il vaut mieux que tu paies et que tu leur pardonnes. Les gens pensent toujours que pardonner, c’est être faible, moi, je pense exactement le contraire. C’est quand tu pardonnes à tes parents que tu deviens fort…

J’ai pensé à mes parents. Je ne leur avais jamais dit que je les aimais ou que je les détestais. Ils étaient mes parents, point final. Je ne me posais pas de questions à leur sujet. D’ailleurs, on ne se parle pas beaucoup. On fait comme si… Papa me fixe des caps et je les suis. Je ne me rebelle pas. J’obéis. C’est comme si je n’avais jamais grandi, que j’étais toujours un petit garçon en culottes courtes…

— Toute cette période a été une période horrible. J’avais l’impression d’errer dans un brouillard. J’avais faim, j’avais froid, j’étais seul. Je faisais n’importe quoi. Je ne comprenais pas qu’elle m’ait abandonné… Je me suis dit que c’était dangereux d’aimer quelqu’un parce que cette personne allait se retourner contre moi et me donner une grande gifle dans la figure. Ça ne m’a certainement pas aidé dans mes relations avec les femmes. J’ai commis l’erreur de penser que chaque femme que j’aimais allait se comporter comme ma mère. J’avais toujours peur qu’elle me quitte…

Il a levé les yeux vers moi, il a eu l’air étonné de me trouver là. Il y a eu comme une seconde de surprise dans son regard. Cela m’a embarrassé. Je me suis gratté la gorge, j’ai fait hum ! hum ! Il a souri, il a fait hum ! hum ! et on est restés tous les deux en face l’un de l’autre, sans parler.

Au bout d’un moment, je me suis levé, j’ai murmuré que ce serait peut-être mieux que je parte, qu’il était tard. Il ne m’a pas retenu.

J’étais un peu sonné. Je me suis dit qu’il m’avait peut-être trop parlé, que je ne valais pas toute cette confiance. Que le lendemain, il regretterait de s’être confié…

Je suis sorti de l’hôtel. Il faisait nuit, le vent soufflait, le ciel était noir, menaçant. Le portier m’a tendu un parapluie, j’ai dit non. J’ai relevé mon col et je me suis enfoncé dans la nuit de Paris. J’étais trop triste pour prendre le métro. Il fallait que je marche. Que je repense à tout ce qu’il m’avait dit.

Et là-dessus l’orage a éclaté…

Je n’avais pas de parapluie, je suis arrivée chez moi, j’étais trempé. »

Joséphine reposait le carnet noir et pensait à sa mère.

Elle aussi, elle aurait aimé que sa mère la regarde, qu’elle soit fière d’elle, qu’elles partagent des petits secrets.

Ça n’était jamais arrivé.

Elle aussi, elle se disait qu’aimer quelqu’un, c’était prendre le risque de recevoir une grande gifle dans le visage. Elle avait pris de grandes gifles dans le visage. Antoine était parti vivre avec Mylène, Luca était en maison de repos, Philippe coulait des jours heureux avec Dottie à Londres.

Elle ne luttait pas. Elle se laissait dépouiller. Elle se disait c’est la vie, c’est comme ça…

Elle revenait en arrière dans les pages du carnet :

« J’ai commis l’erreur de penser que chaque femme que j’aimais allait se comporter comme ma mère, qu’elle allait m’abandonner… »

Henriette l’avait abandonnée dans les tourbillons de la mer quand elle était enfant. Prise dans le tumulte des vagues, elle avait choisi entre sa sœur et elle. Choisi de la laisser mourir et de sauver Iris. Elle avait trouvé cela normal. Elle s’était recroquevillée sur ce qui lui paraissait être une évidence.

Tout le succès de Cary Grant n’avait jamais effacé la peine du petit Archibald Leach.

Tout le succès d’Une si humble reine, la réussite à son HDR, ses brillantes études universitaires, ses conférences dans le monde entier n’effaçaient pas la douleur de savoir que sa mère ne l’aimait pas, qu’elle ne l’aimerait jamais.

Cary Grant était resté le petit garçon de neuf ans qui cherche sa mère partout dans la maison.

Elle était restée la petite fille de sept ans qui grelotte sur une plage des Landes.

Elle fermait les yeux. Elle posait son front sur les pages du carnet noir et pleurait.

Elle avait pardonné à sa mère. C’est sa mère qui ne lui pardonnait pas.

Peu de temps après la mort d’Iris, elle avait appelé Henriette.

— Joséphine, il est préférable que tu ne m’appelles plus. J’avais une fille et je l’ai perdue…

Et le rouleau de vagues l’avait écrasée à nouveau.

On ne guérit pas d’avoir une mère qui ne vous aime pas, on se dit qu’on n’est pas aimable, qu’on ne vaut pas tripette.

On ne court pas à Londres se jeter dans les bras de l’homme qui vous aime.

Philippe l’aimait. Elle le savait. Elle le savait dans sa tête, elle le savait dans son cœur, mais son corps refusait d’avancer. Elle ne pouvait pas s’élancer, prendre ses jambes à son cou, courir vers lui.

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