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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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L’avenir s’annonçait prospère et heureux jusqu’à ce jour fatal où le scandale éclata. M. Trompet fut dénoncé pour achat de viandes sans factures par un concurrent, jaloux de son succès. Emmené par la brigade financière, un petit matin de février 1969. À peine assis en face des policiers, il avoua tout. Oui, il avait triché, oui, ce n’était pas bien, oui, il savait que c’était interdit par la loi. Il n’avait pas l’âme d’un escroc, il voulait juste mettre quelques sous de côté pour agrandir sa boutique et l’offrir encore plus belle à son gendre et à sa fille.

Ce fut un beau scandale. On en parla dans les journaux, les gazettes locales.

Les bruits les plus insensés coururent sur leur compte. Trafic de fausses factures, argent détourné, c’est ce que disent les journaux, prétendaient les mauvaises langues, mais c’est bien pire ! Alors les voix baissaient et se murmuraient d’ignobles ragots. On écrit trafic de viande, mais vous ne savez pas de quelle viande il s’agit ! M. Trompet aimait les petites filles et c’est pour assouvir son vice qu’il avait besoin d’argent, toujours plus d’argent ! Ça coûte cher, la vie d’innocentes à peine pubères ! Ballets roses, ballets roses, allez savoir s’ils ne sont pas bleus, parfois ! Des gens qui avaient l’air si corrects ! Comme quoi l’habit ne fait pas le moine et le tablier blanc, le charcutier honnête. Mme Trompet fermait les yeux pour garder la belle boutique, mais on sait maintenant d’où provenaient ces cernes mauves sous les yeux. La pauvre femme pleurait chaque soir toutes les larmes de son corps. Et même, paraît-il, qu’il aurait essayé de vendre sa propre fille, la petite Denise ! Le vice n’a pas de limites.

Ils furent montrés du doigt, calomniés, pris dans un torrent d’insanités ; il leur fallut vendre la belle boutique pour payer l’amende et déménager.

Du jour au lendemain, les Trompet furent ruinés.

Ils s’installèrent dans le vingtième arrondissement de Paris. Achetèrent une épicerie arabe. Une épicerie arabe ! À ces mots, Mme Trompet éclatait en sanglots. Eux qui avaient connu la prospérité, les clients élégants, les belles voitures garées en double file, les vitrines débordantes de victuailles. Si c’était pas une calamité ! Obligés d’habiter un quartier rempli de femmes en babouches, de gamins la morve au nez, d’hommes en djellaba, dans une rue qui portait le nom d’un village algérien, Pali-Kao, donnant sur le boulevard de Belleville. Métro Couronnes.

Denise Trompet avait quatorze ans quand le drame arriva. Un soir, en rentrant de l’école, elle jeta dans le caniveau la clé et la chaîne en or.

Ses parents lui interdirent d’avoir des amis dans le quartier, d’adresser la parole aux voisins. On ne traîne pas avec ces gens-là. Restons dignes ! Elle n’était guère tentée de se lier. Elle se sentait étrangère en cette terre de Bab-el-Oued. Isolée, ostracisée, dépouillée de ses projets d’avenir, elle se précipita dans les romans à l’eau de rose et s’inventa un monde de princes, de princesses et d’amours contrariées. Elle lisait à perdre haleine, à perdre le sommeil, le soir sous ses draps, à l’aide d’une lampe de poche. Cela l’aidait à supporter son sort et la déchéance familiale.

Car le scandale avait atteint Clermont-Ferrand. Les familles de son père et de sa mère coupèrent tout lien avec eux. Elle n’avait plus ni grand-père ni grand-mère, ni tante ni oncle, ni cousin ni cousine. Seule à Noël, seule pendant les grandes vacances. Bien à l’abri sous ses draps pendant que ses parents barricadaient les portes de leur logis au cas où les « étrangers » les attaqueraient…

Elle passa son bac, entreprit des études de comptable. Sortit première de son école. Le nez toujours plongé soit dans les chiffres, soit dans les aventures extraordinaires de ses héros préférés.

Sa première place fut dans un bureau, avenue de l’Opéra. Son père reprit espoir. Avenue de l’Opéra, c’est un beau quartier, ça. Le quartier des affaires. Il imaginait un jeune cadre fringant qui tomberait amoureux de sa fille. Sa mère répétait « beau quartier » en hochant la tête. Ils vendraient leur commerce de la rue de Pali-Kao et se rapprocheraient du centre de Paris, retrouvant un peu de leur lustre d’antan.

Le dimanche après-midi, ils allaient tous les trois se promener au cimetière du Père-Lachaise et lisaient sur les pierres tombales la vie de ces illustres malheureux enterrés six pieds sous terre. Tu vois, nous ne sommes pas les seuls à avoir souffert injustement, disait son père, nous aussi, un jour, nous aurons notre revanche. J’espère que ce sera avant la tombe, disait timidement Mme Trompet.

La tombe précéda la réhabilitation.

Nul homme ne posa les yeux sur Denise ni ne demanda sa main. Elle partait chaque matin au travail, prenait le métro à la station Couronnes, ouvrait son roman et était entraînée dans de palpitantes aventures. Revenait le soir, sans avoir esquissé le début d’une romance. Son père désespérait. Sa mère secouait la tête. Si seulement, elle avait hérité de ma beauté, songeait-elle en regardant sa fille, on serait tirés d’affaire maintenant… Avec la charcuterie, on pouvait encore espérer la marier, mais sans un sou, personne n’en voudra. Et nous ne partirons jamais d’ici.

Mme Trompet voyait juste.

Denise Trompet resta vieille fille et perdit au fil des ans le peu d’éclat que lui conférait sa jeunesse. Ses parents moururent quand elle avait quarante-deux ans et elle resta seule, rue de Pali-Kao, à prendre chaque matin le métro à la station Couronnes.

Elle avait changé d’entreprise. Était entrée chez Casamia. Le trajet en métro sur la ligne 2 ne comportait pas de changement, elle avait tout le loisir de s’abîmer dans son livre. Son existence était coupée en deux : d’un côté, les aventures exaltantes de ses héros, des châteaux, des lits à baldaquin, des coups de reins furieux et, de l’autre, une calculette, des bordereaux, des tableaux de chiffres arides et gris. Elle se disait parfois qu’elle avait deux vies : une en couleur sur grand écran et l’autre en noir et blanc.

Et elle ne savait plus très bien laquelle était la vraie.

— Alors, alors ? s’enquérait Henriette en battant du talon sous la table du café où ils se retrouvaient fréquemment pour faire le point sur leur affaire, où en êtes-vous avec la Trompette ?

— Je progresse, je progresse…, marmonnait Chaval avec peu d’entrain.

— Mais enfin ! Depuis le temps que vous l’avez entreprise, vous devriez déjà l’avoir couchée dans votre lit et l’avoir étourdie de coups de boutoir !

— Elle ne m’inspire guère…

— Ne pensez pas à elle ! Pensez à l’argent ! À la petite Hortense, à ses fesses rondes et fermes, à ses seins dressés…

— Madame Grobz ! Comment vous parlez de votre petite-fille !

— C’est elle qui m’y pousse à force de se conduire comme une gourgandine… Le vice appelle le vice…

— Vous avez des nouvelles ? demandait Chaval, alléché.

— Bien sûr que j’en ai ! Et vous avez intérêt à vous presser le train ! Elle n’attendra pas longtemps, Hortense…

— Elle est molle et flasque, la Trompette. Rien qu’à l’idée de l’embrasser, j’ai envie de vomir…

— Pensez à cet argent qui vous tombera dans la poche sans que vous n’ayez rien à faire… On peut le plumer allégrement, Marcel. Il ne se rendra compte de rien. Et il a une confiance aveugle en sa comptable. Il faut savoir ce que vous voulez…

Justement, pensa Chaval, je ne suis plus sûr du tout de vouloir trousser la Trompette. J’ai d’autres projets.

Mais il n’osait pas le dire à Henriette.

Cette dernière le fixait de son œil perçant et s’entêtait :

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