Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Elle franchit les portes de la rame, heureuse et triste à la fois. Heureuse de s’être projetée quelques secondes dans cette union charnelle, fougueuse, passionnée, triste de ne jamais avoir connu cette fusion des sens et du sentiment. Elle n’aurait jamais de beaux enfants et jamais lord Tremain ne jetterait les yeux sur elle. La vie ne l’avait pas voulu…
Tu as cinquante-deux ans, Denise, se répétait-elle en montant les marches de l’escalier du métro et en rangeant sa carte Navigo dans sa pochette en plastique. Ouvre les yeux, ta chair est molle, ton visage fripé, tu n’as rien pour inspirer un sentiment amoureux, le temps où tu pouvais plaire à un homme est révolu. Oublie ces émois. Ils ne sont pas pour toi.
C’est ce qu’elle se répétait chaque soir en se déshabillant dans la petite salle de bains de l’appartement qu’elle occupait rue de Pali-Kao, dans le vingtième arrondissement de Paris.
Et pourtant, il venait la voir régulièrement.
Il avait surgi, un beau jour.
Il avait illuminé de sa belle prestance un matin d’hiver, froid et lugubre et une bouffée de désir lui avait ôté toute raison. Une brusque chaleur avait gagné ses joues. Son cerveau paraissait avoir cessé de fonctionner et son cœur s’était mis à battre la chamade. Autour d’elle, l’air s’était épaissi et respirer devenait laborieux. Il avait eu sur elle, au premier regard, un pouvoir infini qui dépassait de loin ce que la décence eût permis.
Il avait rendez-vous avec M. Grobz et s’était trompé de porte. Il s’était arrêté sur le seuil en se rendant compte de son erreur, s’était excusé en vrai gentleman. S’était incliné.
Elle avait humé discrètement son parfum bois de santal et citronnelle, des senteurs qu’elle avait toujours associées au bonheur.
Elle lui avait indiqué l’emplacement du bureau de M. Grobz, il était sorti comme à regret.
Et depuis il revenait, déposait un cadeau sur son bureau, tournait autour d’elle, l’enivrant de son odeur subtile de santal et de citronnelle. Comme dans les livres ! soupirait-elle, comme dans les livres ! Les mêmes attitudes, le même parfum doux et entêtant, la même chemise blanche entrouverte sur une peau bronzée, la même retenue subtile et cruelle. Et sa vie devenait un roman.
— Dis-moi à qui tu appartiens, Denise ?
— À toi, Bruno, à toi…
— Ta peau est si douce… Pourquoi ne t’es-tu jamais mariée ?
— Je t’attendais, Bruno…
— Tu m’attendais, ma chère petite pêche ?
— Oui, soupira-t-elle en baissant les yeux et en sentant au niveau de son entrejambe, à travers son pantalon de chintz gris, une protubérance qui la fit se figer de désir.
Et leurs lèvres se rejoignirent dans l’extase…
Il était, comme il disait pudiquement, en recherche d’emploi et espérait revenir dans l’entreprise. Il y avait travaillé autrefois, mais alors il ne la regardait pas. Il avait mille projets, voyageait, présidait des réunions, conduisait une belle voiture décapotable. Il était pressé, presque brutal dans sa façon de s’adresser à elle, réclamant un papier, une photocopie, une facture oubliée sur un ton sec de contremaître ; elle tremblait devant tant de virilité, mais n’avait aucune raison d’être troublée.
Il l’ignorait.
Mais le temps et la douleur d’être sans emploi avaient creusé en lui « une vallée de larmes ». Il n’était plus le jeune commercial fringant qui tourbillonnait dans les couloirs, mais une « pâle ombre tremblante qui cherchait une raison d’exister ». Il s’était adouci et ses yeux vert foncé semblables à la malachite des montagnes d’Oural s’étaient posés sur elle… Parfois, il laissait tomber, comme pour s’excuser, je suis un autre homme, Denise, j’ai beaucoup changé, vous savez, la vie m’a remis à mon humble place, et elle se retenait de le réconforter. Qui était-elle pour imaginer qu’elle pouvait plaire à un homme si beau ?
Et la souffrance explosait en elle, corrosive, destructrice. Le genre de souffrance qu’elle avait cru ne jamais éprouver. Elle chancelait. L’amour de Bruno n’était pas pour elle. Il relevait d’un miracle. Et pourtant elle s’imaginait qu’il se tenait à ses côtés, loyal, fiable, et qu’il l’aimerait assez pour accepter d’être éclaboussé par l’ignoble scandale. Le scandale qui, autrefois, avait détruit sa famille et fait la une des gazettes…
L’aimerait-il assez ? Ah ! Si seulement elle pouvait être sûre de sa réponse…
Et son cœur se tordait dans ce questionnement douloureux.
Pourtant, elle avait bien commencé sa vie, il y a cinquante-deux ans…
Elle était née, fille unique de M. et Mme Trompet, charcutiers à Saint-Germain-en-Laye. Une banlieue verte, aisée, riante où les habitants s’habillaient de propre et parlaient un excellent français. Où on disait en entrant dans la boutique, bonjour madame Trompet, comment allez-vous ? Qu’avez-vous de succulent ce matin ? J’ai mon gendre banquier et ses parents qui viennent dîner et si vous aviez encore de ce délicieux confit de porc cul noir, j’en prendrais bien un bon morceau !
Son père et sa mère, auvergnats d’origine, possédaient un établissement renommé, « Au cochon d’or », qui confectionnait des plats cuisinés, des farcis, des tripoux, des rillettes d’oie et de canard, des terrines, des mousses de foies de volailles, des saucisses de Morteau et de Montbéliard, du jambon cru, du jambon blanc au torchon, du jambon monté en gelée, du jambon persillé, des crépinettes, des rillettes, de la hure et de la galantine, du boudin blanc, du boudin noir, du salami, de la mortadelle, de beaux foies gras pour Noël et toutes sortes de merveilles que son père cuisinait, vêtu d’un tablier blanc immaculé pendant que sa mère, en boutique, vendait les articles, toute souriante dans une blouse rose qui mettait en valeur ses grands yeux vert émeraude, ses dents nacrées, sa peau dorée, ses cheveux châtain cuivré qui tombaient en boucles souples sur ses belles épaules rondes. Les hommes la dévoraient des yeux, les femmes l’appréciaient car elle ne faisait pas sa Brigitte Bardot.
On venait de partout acheter chez Trompet. Gustave Trompet, après avoir longtemps espéré un héritier mâle, avait reporté ses espoirs sur sa fille, la petite Denise, qui faisait des étincelles à l’école. Il montrait du doigt le blason de sa région, affiché à l’entrée de la boutique, le blason de l’Auvergne, d’or au gonfanon de gueules bordé de sinople, et déclarait, fier comme son ancêtre Vercingétorix, ma petite Denise prendra la suite, on lui trouvera un bon mari, dur à la tâche, qu’on ira lui chercher à Clermont-Ferrand et tous les deux, ils mèneront notre affaire.
Il se frottait les mains en rêvant à la génération de petits charcutiers qu’il allait former. Mme Trompet l’écoutait en lissant les plis de sa blouse rose, Denise contemplait ce couple bienveillant qui lui préparait un avenir radieux, fait de belles valeurs et d’argent à foison.
Elle avait le droit en revenant de l’école, les soirs où elle n’avait pas de devoirs, de s’asseoir derrière la caisse et de rendre la monnaie. Elle appuyait sur les touches de la caisse enregistreuse, entendait le cliquetis du tiroir qui s’ouvrait, énonçait d’une voix ferme la somme due et tendait sa petite main pour s’emparer des billets et des pièces qu’elle rangeait soigneusement dans le tiroir. Quand elle eut treize ans, elle reçut en cadeau d’anniversaire un pendentif qui représentait une clé au bout d’une chaîne en or…
Denise n’avait pas hérité de la beauté maternelle, mais plutôt du physique ingrat de son père, de ses cheveux rares, de ses yeux rapprochés, de sa petite taille potelée. Ce n’est pas grave, mon ami, disait la mère, elle n’en aura que moins de tentations, son mari pourra dormir tranquille… et nous aussi !