La grande mascarade parisienne
- Автор: Robida Albert
- Язык: французский
- Жанр: Европейская старинная литература
Электронная книга - «La grande mascarade parisienne». Краткое содержание книги:
M me Mitaine s'était enfuie dans son appartement.
— Du vitriol ! hurla M" Mitaine, vite un seau d'eau !
Le bruit de ce crime parcourut Paris avec la rapidité de l'éclair ; le soir même, les journaux publièrent la nouvelle sous ce titre à grand effet :
LE DRAME DE LA RUE DAUPHINE
« La jalousie vient encore de faire commettre un de ces crimes que le « code punit parfois, mais que les cœurs sensibles sont souvent aussi disposés à amnistier. La victime est Mo Mitaine, l'avoué bien connu qui plai-e dait dernièrement dans la célèbre affaire Badinard contre Cabassol. « M e Mitaine, après une existence paisible et pure, avait déraillé, parait-il, « hors du sentier de la vertu; il entretenait... des relations à l'extérieur. « Influence du procès Badinard ! Sa femme résolut de se venger, aujourd'hui o vers 3 heures, dans l'étude même et devant les clercs, elle lança au visage « de son mari le contenu d'une énorme jatte de vitriol!
n M" Mitaine est dans un état horrible. Trois clercs éclaboussés par le li-« quide corrosif ont été reconduits à leur domicile. M me Mitaine est arrêtée. « Demain nous exposerons dans notre salle des dépêches, le portrait de M» Mi-« taine avant et après le vitriol, le portrait de M rae Mitaine et enfin, document « plein d'attraction, la photographie de la dame cause première du crime, « M"« Lucie F... artiste lyrique. »
— Diable! se dit Cabassol en lisant dans les journaux le récit de l'attentat, voilà le pauvre Me Mitaine bien sévèrement puni.C'est mon ennemi, mais je no demandais pas à le passer au vitriol !
Et il courut causer de la nouvelle avec Bezucheux de la Fricottière, revenu depuis peu.
— Ce pauvre Mitaine ! fit Bezucheux en le voyant venir, je suis consterné! C'est pour me rendre service qu'il a enle*'é Lucie Friol et qu'il s'est exposé au vitriOi de M me Mitaine, tout ça, c'est la faute à papa !
— Non, non, mon ami, c'est la faute à Badinard ! du haut du ciel, s'il contemple les désastres occasionnés par son testament, il doit rougir devant les séraphins!
— Si nous allions prendre des nouvelles de cet infortuné Mitaine! demanda Bezucheux.
— Je venais te chercher pour ça ! répondit Cabassol. Bezucheux et Cabassol montèrent en voiture et se dirigèrent vers la rue Dauphine. Une douzaine de fiacres étaient échelonnés devant la porte de la victime de l'horrible attentat et l'on faisait queue dans l'allée.
Reporters, amis du palais, collègues de Mitaine, se pressaient dans l'escalier; des centaines de cartes encombraient la table du concierge et l'on préparait un registre pour recueillir les noms des visiteurs. On parlait bas dans le couloir, les bruits les plus sinistres couraient de bouche en bouche et les reporters prenaient des notes au vol.
— Ça va mal, pensa Cabassol.
Pendant que la foule des visiteurs pénétrait dans l'étude, Cabassol et Bezucheux se glissèrent par un escalier de service et gagnèrent l'appartement de la victime.
La première personne qu'ils rencontrèrent fut la criminelle, M rne Mitaine elle-même. Instinctivement ils reculèrent.
— Elle n'est pas arrêtée ! dit tout bas Bezucheux.
M. Mitaine avait été froidement reçu.
Voilà du vitriol pour votre figure de séducteur !
— Vraiment, c'est inouï, murmura Cabassol, à moins que la justice ne soit là pour les confrontations... soyons froids avec elle...
— Madame, dit Bezucheux, nous sommes des amis de l'infortuné Mitaine...
— De la pauvre victime! appuya Cabassol.
— Comment va le malheureux? reprit Bezucheux.
— Dans quel état l'avez-vous... laissé? continua Cabassol.
— C'est fini ! balbutia M me Mitaine en cherchant à s'esquiver.
— C'est fini 1 répéta un reporter qui venait de se glisser dans l'antichambre, vite au journal, alors !
— Horrible ! fit Cabassol en se laissant tomber sur un siège.
— Épouvantable ! gémit Bezucheux en se jetant dans ses bras. M me Mitaine s'enfuit.
Tout à coup Bezuchcux bondit :
- J'entends la voix de M 0 Mitaine, s'écrja-t-il, ce n'est pas fini tout à fait.
— C'est vrai, fit Cabassol, que dit le malheureux, écoutons!
— Je te jure, ma chère amie, disait M 0 Mitaine, que je rentre dans le sentier du devoir, c'est fini, et je reconnais mes erreurs, j'en gémis et je jure de ne plus y retomber désormais...
Le malheureux, dit tout bas Cabassol, il n'était pas beau, mais défiguré comme il est, il en aurait peu d'occasions!
— Jamais! jamais! répétait M e Mitaine.
— Jules, je te pardonne! gémit M m0 Mitaine.
— Nous nous pardonnons!...
— Entrons! dit Cabassol, c'est très pathétique.
Les deux amis ouvrirent la porte et poussèrent un cri d'étonnement. Au lieu de la triste scène qu'ils s'attendaient à contempler, ils aperçurent M. et M mo Mitaine à table, en train de se jurer un pardon complet sur leur potage.
— Comment! vous n'êtes pas plus malade que ça? s'écria Bezucheux.
— J'ai une constitution robuste, balbutia M c Mitaine.
— Et il n'est pas défiguré! s'écria Cabassol.
— J*y suis! reprit Bezucheux, le vitriol sera tombé sur les clercs... les malheureux! quel drame! mon pauvre M e Mitaine, je suis heureux qu'un miracle vous ait sauvé...
— Ne parlons plus de ça! fit Mitaine, ça trouble M mo Mitaine...
— Je comprends cela, dit sèchement Bezucheux... je me permets d'usurper le rôle de la justice, mais je trouve ce drame horrible... la jalousie n'autorise personne à se porter à ces extrémités... s'il fallait vitrioler tous ceux qui... ou toutes celles que... l'industrie ne fournirait pas assez d'acide sulfurique!..,
— N'accablez pas M me Mitaine! s'écria le généreux avoué.
— J'y avais mis tant d'eau ! gémit M mo Mitaine.
— Mais oui, fit M c Mitaine, M me Mitaine, à quelques grammes de vitriol, avait ajouté d'abord un peu d'eau pour que ça ne fasse pas trop de mal, puis un demi-verre, puis un grand verre, si bien que de verres en verres, il y avait un litre d'eau pour quelques gouttes de vitriol...
— Tout s'explique! s'écria Cabassol. Alors M 8 Mitaine, permettez-moi de vous dire que vous n'êtes pas assez puni! C'est scandaleux... Vous ferez enrore des victimes!
— J'ai juré, balbutia M e Mitaine, de ne jamais donner le moindre sujet de plainte a madame Mitaine... et je tiendrai mon serment!
— Allons donc!... renoncez-vous alors à continuer le procès Badinard?
— Non... l'affaire va revenir bientôt... mon devoir m'oblige à m'en occuper...
— Alors, madame Mitaine n'est pas au bout de ses chagrins ! l'influence de l'affaire Badinard continuera à se faire sentir... vous ne lui échapperez pas! Adieu! avoué perfide!... nous nous reverrons au tribunal!... Infortunée madame Mitaine, vous avez lésiné sur le vitriol, je vous plains, vous serez obligée de recommencer dans un mois!
Et Cabassol après cette flèche de Parthe sortit en entraînant Bezu-cheux!
En attendant la fin du délai fixé par le tribunal pour la reprise de l'affaire, Cabassol employa philosophiquement son temps à s'offrir à l'avance tous les
— Jules, je te pardonne
genres de consolation possibles, pour les ennuis considérables que le procès si extraordinairement scandaleux ne pouvait manquer de lui susciter encore.
La bande Bezucheux de la Fricottière, mise en réquisition au nom sacré de l'amitié, s'occupa avec la plus vive ardeur, d'accumuler les distractions sous ses pas et de semer quelques feuilles de rose sur les durs cailloux du sentier de la vie. Quelques dames, émues par les malheurs de ce jeune homme accablé sous les coups d'un destin cruel, se firent les auxiliaires actives de Bezucheux; grâce à elles le vengeur de Badinard, bientôt réconcilié avec l'existence, oublia en quelques semaines agréables, et les tourments passés et ceux que le féroce Mitaine lui réservait.