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La grande mascarade parisienne

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La grande mascarade parisienne
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Cabassol, l'âme navrée, se posait ces questions, ainsi qu'il le faisait chaque matin depuis quinze jours que la liquidation Badinard était opérée, lorsqu'un coup de sonnette retentit à sa porte. Cabassol alla ouvrir et se trouva en présence de son ami Bezucheux de la Fricottière.

— Bonjour, Pyladel s'écria-t-il, ô mon ami! qu'es-tu devenu depuis deux semaines que je pleure ton absence?

— J'ai eu des malheurs ! répondit Bezucheux en courbant la tête d'un air découragé.

— O ciel! des malheurs, toi aussi!...

— Oui, mon petit bon, destmalheurs fantastiques. Voyons, mon ami, regarde-moi bien... je n'ai rien de changé dans la physionomie?

— En effet, tu n'as plus l'air fringant du Bezucheux d'autrefois... tu as l'œil abattu... tu... es malheureux... tu es marié?...

— Non.

— Quoi alors?...

— Tu ne devines pas? dit Bezucheux d'un air sombre, eh bien, j'en ai un?

— Un quoi?

— J'en suis à la troisième partie de la devise de notre maison, car j'en ai un !... j'en ai un, te dis-je!

— Explique-toi plus clairement!

— Tu sais... je fricoterai, je fricote, je fricotais! j'en suis à je fricotais!... j'ai un conseil judiciaire!

— Toi aussi!... Comme ton pèrel

- Comme papa !

— Mais comment ce malheur t'est-il arrivé?

— C'est bien simple, c'est moi qui l'ai demandé...

— Eh bien, alors?

— Oui, mais je l'ai demandé parce que j'étais un peu gêné... j'avais des ennuis; des créanciers d'une outrecuidance inouïe me tourmentaient au sujet d'une série de renouvellements un peu embrouillés dans mon esprit... Il fallait en finir. Je pensais obtenir, grâce à un petit conseil judiciaire, quelques années de répit... et même faire des économies... Tu sais, papa fait maintenant des économies, grâce au conseil judiciaire dont ma prévoyance filiale

Quelle race mal élevée que la race des créanciers.

l'a pourvu au bon moment... Bref, je voulais me ranger, faire une fin... J'obtins un conseil judiciaire.

— Et le résultat ?

— Horrible, mon ami! mon conseil judiciaire n'a pas compris sa mission, mon conseil judiciaire me ruine; il applique les quelques revenus qui me restent à l'amortissement de mes dettes I Je suis indigné, véritablement indigné!...

— Mon pauvre ami !

— Tout pour mes créanciers! rienpourmoi! mon conseil me laisse 2,400 fr. de rente! 200 francs par mois pour faire figure dans le monde, protéger des danseuses et me faire apprécier par les belles petites de mes amies ! sort affreux ! destin cruel!... La bonne petite existence torrentueuse est finie! je suis flambé!!!

— Nous sommes flambés! dit Cabassol.

— Comment, toi aussi! J'ai appris vaguement certaines choses, mais je ne te croyais pas nettoyé. Aurais-tu aussi ton petit conseil?

— Non, mon ami, je n'ai môme pas le moyen de me payer un conseil! ce serait encore du chic; je dois renoncer absolument au chic I

— Alors, tu es rincé, tout à fait rincé?

— Tout ce qu'il y a de plus rincé !

— 0 douleur!... mais nous allons couler des jours pleins d'amertume, des nuits remplies d'une sombre tristesse, avec les réclamations de nos créanciers pour toute distraction! quelle race mal élevée que la race des créanciers!...

— Hélas!

— Sans compter nos peines de cœur qui vont prendre une vilaine tour-nure sous le vent de la débine!... Ah! mon ami, j'ai déjà ressenti cruellement les effets désenchanteurs de la débine... Hélas! hélas! j'ai eu beau prêcher le mépris des richesses à une certaine dame qui m'honorait de son affection et de sa confiance pour le règlement de ses factures, je n'ai pas réussi à produire la moindre impression sur son esprit...

— Cette certaine dame, c'est Cri-quetta? demanda Cabassol.

— Je ne voulais plus prononcer ce nom... c'est Criquclta, l'ingrate Cri-quetta! Je ne lui ai pas caché ma désastreuse situation, je lui ai raconté l'horrible abus de confiance de mon conseil judiciaire, je lui ai tout dit : mes créanciers, mes deux mille quatre de rente, mon désespoir, etc.. etc..

— Et elle n'a rien fait pour te consoler?

— Elle a pris un air d'indignation superbe et m'a dit :

« — Comment! vous avez un conîoil judiciaire depuis huit jours et vous continuez à m'aimer... mais c'est de l'escroquerie, celai!!... Et plusieurs points d'exclamation à la clef.

« — C'est bien, ai-je répondu tragiquement, je sais ce qu'il me reste à faire...

« — Tu vas te tuer! exclama Criquetta, ça c'est gentil, te suicider pour moi; c'est une dernière galanterie qui ne m'étonne pas de mon petit la Fri-COtlière !

« — Je ne vais pas me tuer! ai-je repris, je vais me marier... je choisis un genre de suicide plus lent, mais plus sûr... je souffrirai plus longtemps. Chaque

Son prnoni ave démissionné.

fois que mon épouse me chagrinera, je penserai à. Griquetta et mon âme se fendra de désespoir !

— Et tu n'as pas attendri Griquetta? demanda Gabassol.

— Je ne l'ai pas attendrie tout à fait, je l'ai émue seulement...

« — Mon petit Bezucheux, m'a-t-elle dit, écoute, arrangeons-nous ; je ne veux pas te désespérer tout à fait, tu vas voir commeje suis bonne, je te permets de m'aimer encore huit jours! ça te va-t-il?

— J'espère que tu t'es montré fier, dit Ca-bassol, et que tu as répondu par le dédain à cette proposition?...

— Parbleu! « Ça ne me va pas! ai-je nettement répliqué, ça ne me va pas du tout... Je voudrais au moins quinze jours! » Mais Griquetta resta inflexible et ne voulut pa" m'accorder un seul jour de plus. J'ai donc fait mes huit jours Gomme une bonne !

— Oh ! les capitulations de l'amour!

— C'est horrible !... j'ai mangé trois mois de mes rentes dans mes huit jours, et maintenant l'ingrate Griquetta me préfère un horrible banquier, un misérable criblé de millions et dénué de toute poésie !...

— Et les autres? El nos amis Lacosdade, Pontbuzaud, Saint-Tropez et Bisseco, que deviennent-ils? T'ont-ils aussi abandonné dans le malheur?

— Non, mon petit bon, ils ne m'ont pas abandonné, l'amitié n'a pas suivi l'amour et la fortune dans la grande déroute; nos amis me consolent ou plutôt nous nous consolons mutuellement.

Vous avez un conseil judiciaire, et vous continuez

— Comment, vous vous consolez?

— Chacun de nous puise des consolations dans le cœur des autres, car chacun de nous en a besoin.

— Tous?

— Tous!

— Chagrins d'amour!

— Chagrins d'amour et tourments de créanciers!

— Bigre! c'est grave!

— Des peines d'huissiers, même, car les huissiers s'y sont mis!

— Alors c'est une épidémie qui a sévi sur nous et qui a délabré nos finances! alors Lacostade?...

— Lacostade est à sec comme moi. Pontbuzaud est ratissé comme moi. Bisseco est rincé comme moi ! Saint-Tropez a subi une lessive complète comme moi !

— 0 désolation générale !

— Si tu veux en juger, de la désolation, et verser quelques larmes en chœur avec tes malheureux amis, viens avec moi jusqu'à mon cinquième étage et tu les trouveras tous réunis, en train de chercher un moyen quelconque de sortir de la triste situation d'hommes dans la débine!... Ils sont là chez moi, abîmés du matin au soir dans les plus sombres réflexions et jouant de temps en temps pour oublier leurs chagrins, un baccarat d'enfer, alimenté avec des douzaines de boutons! Viens-tu partager leur douleur?

— Certes! je te suis, mon pauvre ami, jeté suis!

Cabassol prit son chapeau et, affrontant les regards dédaigneusement hostiles de monsieur son concierge, il partit avec Bezucheux de la Fricottière.

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