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Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]

Электронная книга - «Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]». Краткое содержание книги:

Jason Taverner est un homme comblé : toutes les semaines, 30 millions de Fans regardent son show télévisé.
Mais il se réveille un matin dans une chambre d'hôtel sordide pour s'apercevoir que son identité s'est évanouie sans laisser de trace : même sa maîtresse, la belle Heather Hart, ne se souvient plus de lui.
Une situation pour le moins inconfortable, dans un Etat ultra-policier où tout défaut de papiers d'identité suffit à vous faire expédier dans un camp de travail…
Seulement voilà : ce n'est pas un homme comme les autres. Produit d'une expérience secrète, Taverner est un six, un mutant aux nerfs d'acier qui mènera une lutte sans merci, sous les yeux d'un pol sentimental, contre la folie où vient de basculer le monde…
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— Si vous étiez psychotique…

— Non, pas pour ça. Parce que mon destin était de coucher avec Mickey Quinn. Il fallait en passer par là. J’accomplissais mon rôle cosmique. Vous comprenez ?

— Bien sûr, murmura Jason.

Kathy contempla son verre.

— Je crois que je suis ivre. Vous aviez raison, il est trop tôt pour boire ça. (Elle posa le verre à moitié vide.) Jack a compris. En tout cas, il me l’a dit. M’aurait-il menti ? Pour ne pas me perdre ? Parce que si je n’avais pas eu à choisir entre lui et Mickey Quinn… (Elle ménagea une pause.) Mais j’ai choisi Jack. Je le choisirai toujours. Pourtant, il fallait quand même que je couche avec David. Je veux dire avec Mickey Quinn.

Je suis tombé dans les pattes d’une créature particulièrement compliquée et détraquée, songea Jason Taverner. Autant et même plus qu’Heather Hart. Pire que tout ce que j’ai pu rencontrer en quarante-deux ans. Bon Dieu ! pensa-t-il avec pessimisme. Mais comment me défaire d’elle sans risquer de mettre la puce à l’oreille de M. McNulty ? Bon Dieu ! Peut-être que je n’y arriverai pas. Peut-être qu’elle s’amusera avec moi jusqu’à ce qu’elle en ait assez et qu’elle appellera alors les pols. Et je serai fait comme un rat.

— Vous ne croyez pas, dit-il à haute voix, qu’en quarante-deux ans et plus, j’ai eu l’occasion d’apprendre le fin mot de l’histoire ?

— C’est de moi que vous parlez ? fit-elle vivement.

Il acquiesça.

— Vous pensez que quand vous aurez couché avec moi, je vous balancerai aux pols ?

Pour l’heure, il n’était pas encore arrivé précisément à cette conclusion mais c’était l’idée générale. Aussi répondit-il avec circonspection :

— Je précise que vous avez appris à votre façon ingénue et innocente d’adolescente à utiliser les gens, ce qui, à mon sens, est très mal. Et une fois qu’on commence, on ne peut plus s’arrêter. Vous ne savez même pas ce que vous faites.

— Je ne vous dénoncerai jamais. Je vous aime.

— Il n’y a même pas cinq heures que nous nous connaissons.

— Mais je sais toujours quand j’aime.

Son timbre et son expression étaient énergiques et on ne peut plus solennels.

— Vous ne savez même pas qui je suis au juste.

— C’est vrai pour n’importe qui.

L’argument était irréfutable. Aussi Jason changea-t-il de tactique :

— Voyez-vous, vous êtes une curieuse combinaison de romantique naïve et… (Il s’interrompit. Le mot « perfide » lui était venu à l’esprit, mais il le repoussa…) et de calculatrice, de subtile manipulatrice.

Tu es une prostituée de l’esprit, continua-t-il en pensée. Et c’est ton esprit qui se prostitue devant n’importe qui et plus encore, bien que ton moi ne le reconnaîtrait jamais. Si tu l’admettais, tu dirais qu’on t’y a obligée. Oui, mais qui t’y a obligée ? Jack ? David ? Non, toi-même. Parce que tu veux deux hommes en même temps – et que tu les as. Pauvre Jack ! Pauvre malheureux qui pioche la merde dans un camp de travail d’Alaska dans l’attente que cette môme tordue te sauve la mise. Il faut que tu aies du souffle !

Ce soir-là, il dîna sans conviction avec Kathy dans une pizzeria du bloc voisin. Elle paraissait vaguement connaître le patron et les garçons. En tout cas, ils la saluèrent et elle leur répondit d’un air distrait comme si elle ne les entendait que d’une oreille ou, pensa Jason, comme si elle ne savait pas très bien qui elle était. Petite fille, où as-tu donc la tête ?

— Les lasagnes sont très bonnes, dit Kathy sans même regarder le menu.

À présent, elle semblait être très loin et s’éloignait toujours davantage de seconde en seconde. Jason sentait venir la crise mais, ne connaissant pas suffisamment sa compagne, il n’avait pas la moindre idée de la forme qu’elle prendrait. Et cela ne lui plaisait pas du tout.

— Quand vous perdez les pédales, que faites-vous ? demanda-t-il à Kathy à brûle-pourpoint dans l’espoir de la prendre au dépourvu.

— Oh ! Je me jette par terre et je hurle, répondit-elle d’une voix sans timbre. Ou bien je flanque des coups de pied à tous ceux qui essayent de m’arrêter, à tous ceux qui portent atteinte à ma liberté.

— Vous avez l’impression que c’est ce qui va se produire ?

Elle leva les yeux.

— Oui. (Son visage s’était transformé en un masque crispé et tourmenté, mais ses yeux étaient absolument secs. Cette fois, il n’y aurait pas de larmes.) Je n’ai pas pris mon médicament. Théoriquement, je dois avaler vingt milligrammes d’actozine par jour.

— Pourquoi ne le prenez-vous pas ?

Ils ne le prenaient jamais. Ce n’était pas la première fois qu’il constatait cette anomalie.

— Cela m’abrutit l’esprit, expliqua-t-elle en se caressant le nez de l’index comme s’il s’agissait d’un rituel complexe qu’il fallait accomplir avec une rigoureuse perfection.

— Mais s’il…

— Ils ne peuvent pas me trafiquer l’esprit, coupa Kathy. Je ne vais pas me laisser faire par les TE. Savez-vous ce qu’est un TE ?

— Vous venez de le dire. (Il parlait avec calme et lenteur, fixant toujours son attention sur elle… comme pour tâcher de la retenir et l’empêcher de divaguer.)

Les assiettes arrivèrent. Les pâtes étaient atroces.

— Est-ce que ce n’est pas merveilleusement et authentiquement italien ? s’enquit Kathy tout en enroulant avec dextérité les spaghetti sur sa fourchette.

— En effet, répondit Jason, la tête ailleurs.

— Vous pensez que je vais craquer et vous ne voulez pas être concerné.

— C’est exact.

— Eh bien, partez.

— Je… (Il hésita.) Vous m’êtes sympathique. Je veux être sûr que vous n’aurez pas de problèmes.

C’était un mensonge bénin, un de ceux qu’il approuvait. C’était préférable que de dire : parce que si je m’en vais, vingt secondes plus tard vous serez en train de téléphoner à M. McNulty. Ce qui était, en fait, sa conviction intime.

— Il n’y aura pas de problème. Ils me reconduiront chez moi.

D’un geste vague, elle désigna l’ensemble du restaurant, les clients, les garçons, la caissière, le cuisinier qui étouffait dans la cuisine surchauffée et mal ventilée, l’ivrogne installé au bar qui jouait avec son verre de bière Olympia.

— Vous ne prenez pas vos responsabilités, dit Jason après mûre réflexion, raisonnablement certain de faire ce qu’il fallait faire.

— Envers qui ? Je ne prends pas la responsabilité de votre vie, si c’est à cela que vous pensez. Ça, c’est votre affaire. Je n’ai pas à porter ce fardeau à votre place.

— Je parle de votre responsabilité en ce qui concerne les conséquences de vos actes sur autrui. Moralement, éthiquement, vous êtes à la dérive. Vous abordez ici ou là, puis vous replongez. Comme si de rien n’était. Abandonnant aux autres le soin de réparer les dégâts.

Dressant le cou, elle le regarda dans le blanc des yeux.

— Je vous ai causé du tort ? Je vous ai sauvé des pols – voilà ce que j’ai fait pour vous. Je n’aurais pas dû ?

Elle avait haussé le ton et le fouaillait impitoyablement d’un regard qui ne cillait pas, sa fourchette enrobée de spaghetti à la main.

Jason soupira. Il n’y avait rien à faire.

— Non, vous n’avez pas eu tort. Merci. Je vous suis reconnaissant.

En prononçant ces mots, il éprouva une haine incontrôlable à son égard. Pour l’avoir piégé de cette façon. Une mominette de dix-neuf ans, une ordinaire, prenant dans ses filets un six adulte… c’était tellement improbable que c’en était absurde et une partie de lui-même avait envie de s’esclaffer. Mais une partie seulement.

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