La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Elle avait aperçu Luca, de loin, sous les frondaisons du square. Il tournait autour de l’immeuble, les mains dans les poches de son duffle-coat. Elle s’était réfugiée avec Du Guesclin derrière un arbre et avait attendu qu’il s’éloigne. Que voulait-il ? Avait-il appris par la concierge qu’elle était venue chez lui et connaissait sa double identité ? Elle n’osait pas se l’avouer, mais elle avait peur. Et s’il s’en prenait à elle ? Du Guesclin avait grogné en l’apercevant. Son poil s’était hérissé.
Les enquêteurs de la brigade criminelle semblaient penser que l’assassin habitait l’immeuble. Les investigations se resserrent autour de vous tous, avait grimacé l’inspecteur Garibaldi. « Pourquoi n’avez-vous pas porté tout de suite plainte lors de votre agression en novembre ? Vous ménagiez le coupable ? Vous le connaissez ? – Mais non ! balbutiait Joséphine, chaque fois qu’il lui posait la question – ce devait être une technique interrogatoire de poser cent fois la même question –, je ne voulais pas inquiéter ma fille, Zoé. Son père est mort dévoré par un crocodile, je me disais qu’elle n’avait pas besoin d’une autre tragédie… » Il la contemplait en secouant la tête d’un air dubitatif. « On vous plante un couteau dans le cœur et la première chose à laquelle vous pensez, c’est à ménager votre fille ? – Bien sûr… – Ah… Ça s’appelle du masochisme ou je m’y connais pas ! Et comment avez-vous échappé aux coups de couteau répétés ? » Joséphine le dévisageait, incrédule. Elle avait déjà répondu à cette question ! « Grâce à un paquet envoyé par des amis de mon mari qui contenait une chaussure de sport. » L’inspecteur souriait, d’un petit air amusé. « Une chaussure de sport ! Tiens donc… C’est original ! On devrait toujours en avoir une sur soi quand on sort le soir ! » Et il enchaînait avec une question sur l’Angleterre. « Et comme par hasard, vous étiez à Londres lorsque le capitaine Gallois a été tué… C’était pour vous fabriquer un alibi ? » « J’étais allée voir mon éditeur anglais. Je peux le prouver… » « Vous n’êtes pas sans savoir qu’elle ne vous appréciait pas. » « Je l’avais remarqué. » « Elle avait rendez-vous avec vous le lendemain du jour où… » « Je l’ignorais. » « Elle a laissé une note d’ailleurs… Vous voulez la lire ? »
Il lui avait tendu une feuille blanche où le capitaine avait écrit en gros, au feutre noir : CREUSER RV. CREUSER RV. CREUSER RV. « Elle devait vouloir vous poser d’autres questions lors de ce rendez-vous. Vous aviez un différend toutes les deux ? » « Non. Je m’étonnais de son animosité. Je me disais que ma tête ne lui revenait pas. » « Ah ! avait-il ricané, c’est ainsi que vous appelez le fait de vous interroger ! Va falloir trouver autre chose… Ou alors un très bon avocat. Vous êtes mal barrée… » Elle avait éclaté en sanglots. « Mais enfin ! Puisque je vous dis que je n’ai rien fait ! » « Ça, madame, ils le disent tous ! Les pires criminels nient toujours et jurent sur la tête de leur mère qu’ils n’ont rien fait… » Il avait claqué le plateau de son bureau de ses index tendus dans une imitation de solo de batterie. Avait interrompu son petit numéro quand un collègue avait ouvert la porte de son bureau. « Dis donc… On a un nouveau témoignage. Canon ! Une copine de la serveuse. Elle revient d’un voyage de trois mois au Mexique et elle vient d’apprendre pour sa copine. Tu devrais venir. » « Bon…, avait concédé l’inspecteur, j’arrive et vous, vous pouvez y aller, mais c’est pas clair votre affaire. Si j’étais vous, je réfléchirais ! »
Elle croisait ses voisins chaque fois qu’elle sortait du bureau de l’inspecteur. Ils attendaient, assis sur des bancs en bois, dans le couloir aux murs défraîchis. Ils n’osaient pas parler. Ils se sentaient déjà coupables. Monsieur et madame Merson râlaient, le fils Pinarelli souriait finement comme s’il détenait des secrets exclusifs et qu’il n’était là que pour faire de la figuration, quant à Lefloc-Pignel et aux Van den Brock, ils étaient ulcérés.
— On ne peut rien faire ! Si on refuse de se présenter, ils vont nous coller en cabane, s’insurgeait madame Van den Brock dont les yeux roulaient frénétiquement dans tous les sens.
— Mais non ! la tempérait son mari. C’est insupportable, certes, mais nous devons nous plier à la procédure. Cela ne sert à rien de nous énerver et nous devons, au contraire, leur opposer le plus grand calme.
Madame Lefloc-Pignel s’était fait faire un certificat médical pour se soustraire aux interrogatoires.
Et pourquoi serait-il parmi nous, le meurtrier ? s’interrogeait Joséphine. Parce que l’oncle de la Bassonnière, avec ses petites fiches, perpétue l’esprit de vengeance de la famille, furieuse d’avoir été reléguée en fond de cour ? Mademoiselle de Bassonnière avait des dossiers sur tout le monde. Pas que sur l’immeuble A ! Et même si je connaissais trois des quatre victimes, ça ne fait pas de moi pour autant une complice ! Et la serveuse, je ne sais même pas à quoi elle ressemblait ! Cette histoire ne tient pas debout. C’est le capitaine qui les a mis sur ma piste. Je l’ai énervée dès notre premier entretien. Je produis cet effet-là sur certaines personnes : elles me trouvent d’emblée mollassonne, inerte, voire stupide. Ou alors elle n’avait pas aimé mon livre ? Elle aurait voulu être écrivain et on lui avait refusé trois manuscrits. Elle se disait pourquoi elle et pas moi ? CREUSER RV, CREUSER RV. Ce n’est même pas français. On ne creuse pas un rendez-vous, on creuse une idée.
Elle se leva et alla chercher le Littré. Le consulta et marmonna j’avais raison, le verbe creuser : « Possède en propre le sens abstrait d’approfondir, analyser en profondeur. » On ne creuse pas un rendez-vous, on le propose, on le prépare, on l’aménage, on l’organise, on l’annule, on le remet, on le repousse, on l’échelonne quand il y en a plusieurs. Pourtant, le capitaine parlait sans faire de fautes de français, cela m’avait frappée. Il y a très peu de gens qui parlent une langue impeccable.
Elle écrivit les deux lettres sur son bloc. RV, RV, RV… Rendez-vous, mais aussi : Renseignement Vague, Raison Vacillante, Rapport Vaseux, Rester Vigilant, Rien à Voir. Zoé passa la tête par la porte de la chambre et lança un regard inquiet à sa mère.
— Qu’est-ce que tu fais, m’man ?
— Je travaille…
— Tu travailles vraiment ?
— Non, je fais des dessins…, reconnut Joséphine, lasse de tourner en rond dans ses pensées.
— Tu me les montres ? demanda Zoé d’une petite voix d’intruse.
— Ils ne sont pas terribles, tu sais…
Zoé était venue s’asseoir sur l’accotoir du fauteuil. Joséphine lui tendit la feuille remplie de RV et prépara une réponse à la curiosité de sa fille. Elle ne voulait pas lui parler de l’enquête.
— Ah…, fit Zoé, déçue, en laissant retomber la feuille. Tu apprends à écrire des textos ?
— Non, dit Joséphine, surprise. Au contraire, quand j’envoie un texto, je fais exprès d’écrire chaque mot en entier et j’espère bien que tu en fais autant ! Sinon tu vas perdre ton orthographe…
— Oh ! moi, je le fais. Mais les autres, non. Tu sais ce qu’elle m’a envoyé Emma, l’autre jour ?
Zoé prit un crayon et écrivit à côté des RV de Joséphine :
— Un message en cinq lettres, MHAUT…
— Ça ne veut rien dire ! s’exclama Jo en essayant de déchiffrer le sigle.
— Si… c’est pas évident. Cherche bien.
Joséphine relut les lettres, à l’endroit, à l’envers, mais ne trouva pas. Zoé attendait, fière d’avoir déchiffré l’énigme toute seule.
— Je donne ma langue au chat, dit Joséphine.
— Prononce-les à voix haute. Il faut toujours lire à voix haute pour comprendre.
— Aime hâche à u té ? Ça veut toujours rien dire…