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Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:

Qu'un crocodile aux yeux jaunes ait ou non dévoré son mari Antoine, disparu au Kenya, Joséphine s'en moque désormais. Elle a quitté Courbevoie pour un immeuble huppé de Passy, grâce à l'argent de son best seller, celui que sa sœur Iris avait tenté de s'attribuer, payant cruellement son imposture dans une clinique pour dépressifs. Libre, toujours timide et insatisfaite, attentive cependant à la comédie cocasse, étrange et parfois hostile que lui offrent ses nouveaux voisins, Joséphine semble à la recherche de ce grand amour qui ne vient pas. Elle veille sur sa fille Zoé, adolescente attachante et tourmentée et observe les succès de son ambitieuse aînée Hortense, qui se lance à Londres dans une carrière de styliste à la mode. Joséphine ignore tout de la violence du monde, jusqu'au jour où une série de meurtres vient détruire la sérénité bourgeoise de son quartier. Elle-même, prise pour une autre sans doute, échappe de peu à une agression. La présence de Philippe, son beau-frère, qui l'aime et la désire, peut lui faire oublier ces horreurs. Impossible d'oublier ce baiser, le soir du réveillon de Noël, qui l'a chavirée. Le bonheur est en vue, à condition d'éliminer l'inquiétant Lefloc-Pinel, son voisin d'immeuble, un élégant banquier dont le charme cache bien trop de turpitudes.
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— Je l’ai appelée l’autre soir. Je l’ai invitée à dîner et elle a accepté. On se voit la semaine prochaine. J’ai réservé au Ritz.

— Elle doit être tombée bien bas…, lâcha Philippe en décollant délicatement un filet de sa sole.

— Ou elle a besoin de pognon. Elle n’est plus toute jeune, tu sais. Ses prétentions ont baissé. J’ai ma chance. De toute façon, il faut que je me remarie. Ça pose pour les affaires, et dans le genre, y a pas mieux qu’Iris.

— Parce que tu comptes l’épouser ?

— Bague au doigt, contrat et tout… Bon, on fera pas des petits, mais ça je m’en fous, j’en ai déjà deux. Vu les emmerdes que ça apporte !

Il posa ses lèvres épaisses sur le bord de son verre de vin rouge, suça quelques gorgées de château-pétrus, déglutit et eut une grimace de connaisseur.

— Pas mal, pas mal. Vu le prix, remarque, il peut… Bon, j’ai ton accord ? La voie est libre ?

— Tu as même une autoroute. Mais ça ne m’étonnerait pas qu’elle s’éclipse à la première sortie…

— Qui ne tente rien n’a rien. Et elle, je dois dire, ça en jetterait ! En épousant la belle Iris, je me redore le blason.

Il eut un rire plein de glaires, recracha un morceau, coincé dans la gorge. Puis il déchira un petit pain, le tartina de beurre. Il avait déjà trois bouées autour de la taille et s’en préparait une quatrième.

— Je peux te poser une question, Raoul ?

Le Crapaud eut un sourire vantard et lâcha :

— Vas-y, vieux, j’ai pas peur !

— Tu as déjà été amoureux, mais vraiment amoureux ?

— Une fois, dit le Crapaud en s’essuyant les doigts sur la nappe blanche.

Un voile de tristesse obscurcit son œil droit et sa paupière fut agitée d’un tic nerveux. Philippe se remit à espérer. Cet homme hideux a un cœur, cet homme hideux a souffert.

— Et tu as déjà connu un gros chagrin d’amour ?

— La même fois. J’ai failli mourir tellement j’étais mal. J’te jure, je me reconnaissais plus.

— Et ça a duré combien de temps, ton chagrin ?

— Une éternité ! J’ai perdu six kilos ! C’est te dire… Au bas mot : trois mois. Et puis, un soir, des potes m’ont emmené dans une boîte un peu spéciale, tu vois ce que je veux dire, je me suis fait quatre gonzesses à la file, quatre bonnes salopes qui m’ont bien sucé et hop ! c’était fini, torché ! Mais ces trois mois-là, mon vieux, ils sont restés gravés là…

Il posa la main sur son cœur en grimaçant tel un clown blanc. Philippe eut envie d’éclater de rire.

— Fais attention avec Iris ! Ce n’est pas un cœur qu’elle a, c’est une plaque de verglas !

Le Crapaud leva ses pieds à hauteur de la table, des gros pieds boudinés dans une paire de Tod’s.

— T’inquiète ! J’ai appris à patiner ! Alors, c’est sûr, j’ai ta bénédiction ? Ça foutra pas le bordel dans nos affaires ?

— C’est une affaire classée, et bien classée !

Et je ne mens pas, s’étonna Philippe qui s’était surpris à parler comme le Crapaud.

Le déjeuner terminé, Philippe rentra chez lui à pied. Il marchait beaucoup depuis qu’il habitait Londres. C’était la seule façon d’apprendre la ville. « Il y a entre Londres et Paris cette différence que Paris est faite pour l’étranger et Londres pour l’Anglais. L’Angleterre a bâti Londres pour son propre usage, la France a bâti Paris pour le monde entier », avait déclaré Ralph Emerson. Pour connaître la ville, il fallait user ses semelles.

Dire que j’ai travaillé avec le Crapaud ! Je l’ai choisi, embauché, j’ai passé des soirées entières avec lui à préparer des dossiers, j’ai pris l’avion, bu, mangé, ricané devant la robe trop courte d’une hôtesse ; un soir, à Rio, on a partagé une chambre, l’hôtel était complet. Il portait des slips noirs qu’il achetait par chapelets au tourniquet de la grande surface où il faisait ses courses de célibataire quand sa femme l’avait quitté. Une jolie brune, aux cheveux longs, épais. S’attaquer à Iris ! Il est gonflé.

Il s’arrêta à un kiosque, acheta Le Monde et The Independent. Remonta Brook Street, longea les belles maisons blanches de Grosvenor Square, pensa aux Forsythe, Upstairs, Downstairs, tourna sur Park Lane et entra dans Hyde Park. Des couples dormaient, enlacés, sur la pelouse. Des enfants jouaient au cricket. Des filles allongées dans des chaises longues avaient retroussé leur jean et se faisaient bronzer. Un vieux monsieur, tout de blanc vêtu, lisait son journal, debout, immobile sur la pelouse. Des gamins accroupis sur leur skate doublaient des joggers en les frôlant. Il irait jusqu’à la Serpentine et remonterait sur Bayswater. Ou il s’allongerait dans l’herbe et finirait son livre. Clair de femme de Romain Gary. J’aurais dû lire des mots de Gary au Crapaud. Lui dire qu’un homme, un vrai, n’est pas celui qui claque les femmes ou se fait sucer par des anonymes goulues, mais celui qui écrit : « Je ne sais pas ce que c’est, la féminité. Peut-être est-ce seulement une façon d’être un homme. » Il me fait horreur parce que l’homme que je fus et qui riait avec lui me dégoûte. Et je ne connais pas encore l’homme que je suis en train de devenir. Chaque journée me déleste d’une partie de mon ancien moi. Et je me laisse dépouiller avec la grâce tranquille de celui qui espère que les vêtements neufs seront suffisamment usés pour qu’il s’y sente bien.

Dix-huit jours qu’elle était repartie, dix-huit jours qu’il demeurait silencieux. Que dire, au bout de dix-huit jours, à une femme qui est venue vous prendre par la main et s’est offerte sans calcul ? Qu’il reculait devant tant de prodigalité ? Qu’il était pétrifié ? Il se disait qu’il n’aurait jamais les bras assez grands pour recevoir tout l’amour que dispensait Joséphine. Il lui faudrait inventer des mots, des phrases, des serments, des containers, des trains de marchandises, des gares de triage. Elle était entrée en lui comme dans une pièce vide.

Il aurait fallu qu’elle ne reparte pas. J’aurais meublé la pièce avec ses mots, ses gestes, ses abandons. Je lui aurais dit tout bas de ne pas aller trop vite, que j’étais un débutant. On peut improviser un baiser sur un quai de gare, le répéter contre un four sans réfléchir, mais quand, soudain, tout devient possible, on ne sait plus.

Il avait laissé passer un jour, deux jours, trois jours… dix-huit jours.

Et peut-être dix-neuf, vingt, vingt et un.

Un mois… Trois mois, six mois, un an.

Ce serait trop tard. On se sera changés en statues de pierre, elle et moi. Comment lui expliquer que je ne sais plus qui je suis ? J’ai changé d’adresse, de pays, de femme, d’occupation, il faudrait peut-être que je change de nom. Je ne sais plus rien de moi.

Je sais, en revanche, ce que je ne veux plus être, où je ne veux plus aller.

Au retour de la Documenta, assis dans l’avion en première classe, il lisait un catalogue d’art, faisait le point sur ses achats, se disait qu’il allait devoir déménager, il n’aurait jamais assez de place pour entreposer toutes les pièces de sa collection. Déménager ? À Paris, à Londres ? Avec elle, sans elle ? Une femme était venue s’asseoir à côté de lui. Grande, belle, élégante, fluide. Un rayon de femme. De longs cheveux châtains, des yeux de chat, un sourire de princesse certifiée, deux lourds bracelets trois ors au poignet droit, la montre Chanel au poignet gauche, un sac Dior, il avait pensé tiens, tiens ! il existe donc des copies d’Iris. Elle lui avait souri, « nous ne sommes que deux. Nous n’allons pas déjeuner chacun de notre côté, ce serait ballot ». Ballot ! Le mot avait résonné dans sa tête. C’était un mot d’Iris. C’est ballot tout de même ! Cet homme, quel ballot ! Elle avait posé d’office son plateau à côté de lui et se préparait à s’asseoir quand il s’était entendu répondre : « Non, madame, je préfère déjeuner seul. » Il avait ajouté, intérieurement, car je sais qui vous êtes : belle, élégante, sûrement intelligente, sûrement divorcée, vous habitez un beau quartier, comptez deux ou trois enfants qui font des études dans de bons établissements, vous lisez leurs bulletins scolaires distraitement, passez des heures au téléphone ou dans les magasins et recherchez un homme aux revenus confortables pour remplacer les cartes de crédit de votre ex-mari. Je ne veux plus jamais être une carte de crédit. Je veux être troubadour, alchimiste, guerrier, bandit, ferronnier, moissonneur-batteur ! Je veux galoper, les cheveux en bataille, les bottes crottées, je veux du lyrisme, des rêves, de la poésie ! Et justement, je n’en ai pas l’air, mais je suis en train d’écrire un poème à la femme que j’aime et que je vais perdre si je ne me hâte pas. Elle n’est pas aussi élégante que vous, elle bondit à pieds joints dans les flaques d’eau, dérape sur une orange et dévale l’escalier, mais elle a ouvert une porte en moi que je ne veux plus jamais refermer.

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