La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Elle sortit du métro, gaie comme un pinson, grimpa les degrés d’un pas léger, tenant ses seins à deux mains, et laissa tomber une pièce de vingt centimes dans la sébile d’un mendiant couché sur les marches du métropolitain.
— Merci, ma bonne dame, dit le vieux en soulevant sa casquette. Dieu vous le rendra au centuple ! Dieu reconnaît toujours les siens.
Joséphine broyait du noir.
Joséphine vivait cloîtrée dans sa chambre. Des piles de dossiers entouraient son lit. Elle les enjambait pour se coucher.
Elle n’avait plus envie de descendre dans la belle loge bariolée d’Iphigénie. C’était devenu le dernier salon où l’on cause et on y commentait sans relâche les meurtres récents. Les rumeurs les plus folles couraient. C’est un curé qui, entravé par son vœu de chasteté, se rebelle contre Rome. C’est le boucher, j’ai vu ça dans un film, y a que lui pour avoir des couteaux tranchants toujours aiguisés. Non ! C’est un ado en colère contre une mère trop rigide ; chaque fois qu’elle le punit, il choisit une victime, une femme seule, la nuit. C’est un chômeur, un ancien cadre, qui ne digère pas sa mise à l’écart et se venge. Et pourquoi les recherches de la police s’étaient-elles concentrées sur l’immeuble A ? Encore une fois, ce sont eux qui ont la vedette, soupirait la dame au caniche.
Chacun avait son coupable idéal et renchérissait sur les détails suspects, les mines patibulaires, les imperméables blancs. Quand Iphigénie apercevait Joséphine, elle lui faisait de grands gestes pour qu’elle se joigne à eux. Joséphine était une source intéressante : elle avait été convoquée plusieurs fois par l’inspecteur Garibaldi. Elle devait avoir des renseignements inédits. Joséphine y allait à contrecœur. Elle écoutait, hochait la tête, répondait je ne sais pas grand-chose et ils finissaient par la regarder avec hostilité, l’air de dire, on n’est pas assez bien pour vous, c’est ça ?
Seul dans son coin, réfugié dans un mutisme douloureux, monsieur Sandoz dévorait Iphigénie des yeux. Il tentait de faire entendre sa plainte amoureuse, mais Iphigénie avait d’autres chats à fouetter et ne lui prêtait qu’une oreille distraite. Il se confiait à Joséphine à voix basse en cachant ses ongles qu’il ne trouvait jamais assez propres :
— Elle n’ose pas me dire que je suis trop vieux. Pourtant je fais tout pour lui être agréable…
— Vous en faites peut-être un peu trop, répondait Joséphine qui trouvait un écho de sa peine dans la mélancolie de monsieur Sandoz. L’amour ne rime pas avec empressement, bien au contraire… C’est ce que me répète ma fille aînée qui, elle, est experte en séduction.
Monsieur Sandoz avait le col de sa chemise qui rebiquait en deux petites pointes blanches et une cravate noire en tricot.
— Je n’arrive pas à feindre l’indifférence. On lit en moi comme dans un livre ouvert…
Nous avons le même problème, se dit Joséphine, moi aussi, je suis prévisible et transparente. Il lui a suffit de vingt-quatre heures pour se lasser.
Monsieur Sandoz revenait à la loge. Déposant des fleurs, des chocolats sur la petite console Ikea. Toujours vêtu de son costume gris, de sa chemise blanche et de son imperméable blanc qu’il portait par tous les temps. Il ressemblait à un promeneur endimanché.
— Sans vous offenser, ce n’est pas une question d’âge, c’est que… vous êtes trop gris pour Iphigénie.
— Madame Cortès, moi, du gris, j’en ai partout. J’ai le cœur plein de suie…
Elle aussi n’allait pas tarder à se couvrir de suie.
Cela faisait seize jours qu’ils s’étaient quittés sur le quai de Saint Pancras. Elle marquait les jours en petits bâtons-soldats dans la marge d’un cahier. Elle avait commencé par compter les heures, puis avait renoncé. Trop de petits bâtons lui noircissaient le moral. Seize jours qu’elle n’avait plus aucune nouvelle de Philippe. Chaque fois que le téléphone sonnait, son cœur s’emballait, escaladait la montagne puis retombait tel le rocher de Sisyphe dans ses talons. Ce n’était jamais lui. Mais pourquoi n’appelle-t-il pas ? Elle s’était fait une liste de raisons et argumentait chaque proposition.
Il a perdu son portable et mes numéros ? Peu probable.
Il a eu un accident ? Elle l’aurait su.
Il est débordé de travail ? Non valable.
Il a revu Dottie Doolittle. Possible. Et elle gribouillait une paire de ballerines et des boucles d’oreilles.
Il aime encore Iris. Possible. Elle dessinait deux grands yeux bleus et cassait la mine de son crayon.
Il est mal à l’aise vis-à-vis d’Alexandre. Ou de Zoé. Probable. N’ai-je pas, moi-même, caché aux filles que je l’avais vu à Londres ?
Ou alors… et le crayon retombait sur la feuille.
Il s’était lassé après l’avoir enlacée.
Il n’a pas aimé l’odeur de mon corps, la petite veine éclatée sur ma hanche gauche, le goût de ma bouche, le pli léger sur mon genou droit, l’ourlet de ma lèvre supérieure, la consistance de mes gencives… j’ai ronflé, je me suis trop livrée, pas assez, j’ai été dinde, niaise, je n’embrasse pas bien, je fais l’amour comme une garniture de jardin.
On ne rompt pas avec une femme parce que l’espace entre son nez et sa bouche n’est pas assez grand ou que ses gencives sont molles ! Et pourquoi pas ? Si, dans cet espace-là, on a déposé son idéal de beauté, de perfection ? Elle se souvenait avoir éconduit, en terminale, Jean-François Coutelier parce qu’il lui soutenait que le père Goriot avait deux fils. « Non ! Deux filles, Anastasie de Restaud et Delphine de Nuncigen. » « Tu es sûre ? Je croyais pourtant que c’était deux fils. » Elle l’avait regardé et toute la beauté de Jean-François Coutelier s’était évaporée.
Le désir. Ce parfum qu’on ne peut jamais mettre en flacon. On a beau l’invectiver, le supplier, se tordre les mains, lui offrir sa fortune, il demeure volatil et volage.
Elle appela son père. J’ai besoin de toi, fais-moi un signe. Je suis en charpie. « … mais quand tu sortiras, mon ange, le cœur ivre de joie, fais attention dans l’ombre à la perfide orange. » « C’est quoi ? une citation ? » « Non. Un avertissement ! À multiples usages. »
Elle avait dévalé l’escalier de l’hôtel après avoir glissé sur une orange.
Elle allait perdre Philippe à cause d’une « perfide orange » ?
Elle tapa « Orange » sur Google. Orange, la compagnie de téléphone, Orange, le fruit, Orange, la ville, Orange mécanique, les chorégies d’Orange, Orange généalogie. Elle cliqua sur « Généalogie ». Remonta à Philibert de Chalon, Prince d’Orange, né à Lons-le-Saunier, qui trahit le roi de France, François Ier, et se rangea aux côtés de Charles Quint. Un traître. Philippe me trahit. Il est retourné dans les bras de la perfide Albionne. Lons-le-Saunier, lut-elle sur l’écran, la ville de naissance de Rouget de Lisle.
Elle se recroquevilla sur son fauteuil préféré, le siège était rembourré, les accotoirs dodus et le plat du dos lui tenait bien les reins. Mon amour s’effrite : un baiser contre le four, une citation de Sacha Guitry, une escapade à Londres et une longue attente qui me laisse haletante.
Elle se repliait sur son HDR et travaillait. Elle feuilleta ses notes. Où en était-elle ? À l’aimant qu’on posait sur le ventre pour garder l’enfant désiré ou entre les jambes pour avorter ? À la chartre des artisans qui exigeait que le travail ne s’effectue qu’à la lumière du jour ? Certains maîtres, pour augmenter le rendement de leurs ouvriers, les faisaient travailler à la chandelle, une fois la nuit tombée, ce qui était interdit. D’où l’expression « travailler au noir ». Ses pensées vagabondaient dans le désordre.