— Vous auriez donc rencontré Jean Mistler, Secrétaire perpétuel de l’Académie française, dans son bureau ?
— C’était au siècle dernier.
— La rédaction du Dictionnaire de l’Académie.
J’avais un peu plus de vingt ans ; c’était en 1973. À la suite d’une licence de Lettres, un concours réussi m’avait propulsé en région parisienne : je serais professeur dans le secondaire. Il faut bien l’avouer, lesdites études de Lettres s’étaient révélées décevantes. Vivre une année entière, plongé dans Athalie, ou le Nouveau Christianisme de Saint-Simon, c’était pour le moins réducteur et vraiment trop peu pour des étudiants affamés de littérature venus s’ouvrir au vaste monde lettré.
Certes, mais les andouilles ? J’y viens.
Licence en poche, je décidais cependant de poursuivre. Bien m’en prit puisque je rencontrai à Paris XIII un professeur rayonnant dont le programme était immense et simple : les mots — tous les mots —, les dictionnaires — tous les dictionnaires. Il dirigeait pour le CNRS le bien nommé Trésor de la langue française qui allait compter seize volumes, 450 000 citations, un monument du XXe siècle… : les dicopathes ont reconnu le professeur Bernard Quemada.
Arrière alors les horizons bornés et place aux grandes marées de mots, de tous poils, de toutes saveurs. Avec fougue, sous sa houlette hyperactive, nous parcourions ainsi l’histoire exaltante des pionniers du mot, de Richelet à Paul Robert, en passant par Émile Littré, Pierre Larousse et les différents tenants des neuf éditions du Dictionnaire de l’Académie française.
Et l’histoire du mot andouille ? Patience.
Pour les plus curieux d’entre nous, après les cours, nous pouvions suivre Bernard Quemada dans une aile de l’université, toute neuve, où était installé le laboratoire CNRS qu’il dirigeait. Et où vibrait, aussi imposante qu’une belle voiture américaine, une machine rutilante qui se nourrissait des cartes perforées, le nec plus ultra du modernisme d’alors. C’est avec cette machine que j’engrangeais une maîtrise, diplôme post-licence englouti dans de nouvelles réformes au XXIe siècle. 10 000 cartes perforées… avec tout au bout de la trieuse, en somme au niveau du pare-choc arrière de la belle américaine, une imprimante crachant en accordéon des listes de mots. Voilà qui nous faisait rêver, avant la danse frénétique des électrons au bout des claviers d’ordinateurs.
Les andouilles ? J’y suis presque.
Pour le diplôme suivant, alors appelé DEA, Diplôme d’études approfondies, lui aussi englouti dans les neiges du siècle dernier, Bernard Quemada demandait entre autres deux dossiers, l’un fondé sur la description d’un vocabulaire technique, l’autre sur un dictionnaire ad libitum. Je choisissais l’Académie française et la constitution de son dictionnaire. Quant au vocabulaire technique, je demeurais dans l’interrogation.
Cette interrogation allait être levée au volant d’une 4 L : nous allions souvent en Normandie et, en sortant de Condé-sur-Noireau, à l’issue d’un long virage, sur le bord de la route, j’aperçus une pancarte défraîchie : « Filature d’andouilles », avec une flèche signalant la direction à prendre, un petit chemin de pierre sinueux, en contrebas. Le lendemain, j’entrais dans cette « filature », une toute petite maison normande, aux murs de granit bleu, le long d’un filet d’eau. Bien avant d’avoir franchi le seuil de la porte, le fumet qui s’en exhalait n’autorisait aucun doute : on y fabriquait bien des andouilles. La question première allait de soi : pourquoi une filature ? Personne ne le savait, c’était ainsi depuis des siècles.
La réponse allait cependant être offerte par les mots découverts au cours de la matinée passée à enquêter dans ladite « filature d’andouilles ». Je repérais en effet rapidement de nombreuses analogies entre le traitement des boyaux de porc et celui, artisanal, de la laine, le vocabulaire étant en grande partie identique. La filature d’andouilles ou de laine suppose de fait un même emplacement, le long d’une rivière, pour laver, nettoyer, faire dégorger le coton ou les boyaux, il faut étirer, lier, attacher en écheveaux, on se sert de barrettes, de chariots, de cadres, et de tringles, enfin on file les boyaux comme la laine ou le coton. D’où la filature.
Je tenais donc là mon sujet : le vocabulaire technique à présenter serait celui des andouilles, et pas n’importe lesquelles, celles de Vire, label « véritable andouille de Vire ». J’ai longtemps cru que Bernard Quemada avait peu apprécié ce dossier qu’il avait dû trouver facétieux et qu’il ne m’avait pas rendu. Vingt ans plus tard, pourtant, dans un colloque justement organisé à l’Académie sur les dictionnaires, il me le redonnait en le gratifiant d’une réflexion idoine : « Vous aviez commencé de manière forte ! »
Et justement, vingt ans plus tôt, le Secrétaire perpétuel Jean Mistler, après avoir répondu très explicitement et avec bienveillance à quelques questions maladroitement posées sur la « fabrication » du dictionnaire de l’Académie, questions répétitives sans doute et réponses devenant du même coup classiques, voire automatiques, m’avait lui-même questionné quant à l’université et aux sujets qu’on y traitait. C’est ainsi que, avec un rien de naïveté, j’évoquais la « fabrication » des andouilles de Vire, et forcément la filature de la région de Vire. Or, cette traque des mots, en somme leur « filature » au sens presque policier du terme, l’avait apparemment vivement intéressé. Ce n’était certes pas un sujet de thèse, mais ma première découverte !