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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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X fugace

Renouvelé du Xi, l’X excitant la rixe. Laisse derrière lui l’Y grec jugé prolixe.
Chevalier de Piis (1755–1832).

ksi ou xi [ksi], nom masculin invariable. Quatorzième lettre de l’alphabet grec, correspondant à l’x français.

Petit Larousse illustré, 2014
Combien de lettres ?

Dès le premier dictionnaire monolingue, en 1680, la lettre X se montre fugace. « Cette lettre a quelquefois le son de l’s & quelquefois elle a celui de la double S. Ainsi, on prononce Xaintonge comme si ce mot étoit écrit Saintonge. On prononce le mot Luxembourg, comme s’il étoit écrit Lussembourg. »

De quoi laisser perplexe au XXIe siècle. On n’écrit plus en effet Xaintonge et on prononce depuis bien longtemps « luksembourg ». Richelet poursuit. « Cette lettre prend, de fois à autre, le son du z, par éxemple, on écrit sixième, & on prononce sizième, etc. »

Ici, on approuve la prononciation mais on peut en revanche tiquer sur l’accent aigu porté au-dessus de l’initiale du mot exemple, accent fautif aujourd’hui. Si bien parti dans la description de cette lettre, on attend alors de Richelet de copieux commentaires. Las ! Richelet jette l’éponge ! Il n’ira pas plus loin : « Il y a », déclare-t-il « quelques mots François qui commencent par la lettre x, mais, comme la plupart sont des noms propres de Vile, je les passe, à cause que je n’ai pas entrepris de faire un Dictionnaire de Géographie. »

Facile mais imparable.

Combien de mots ?

Dix ans plus tard, dans son Dictionnaire universel, Furetière se montre plus courageux. Après quelques commentaires sur le fait qu’il s’agit d’une « lettre double qu’on a empruntée du Latin », il ose un mot. Quel mot commençant par x fera ainsi sa première entrée dans l’histoire de nos dictionnaires monolingues ?

Xiphoide. Construit sur le mot grec xiphos, désignant une épée, il s’agit d’un terme de médecine. Pour être plus précis, « c’est un nom qu’on donne au cartilage qui termine la closture de la poitrine par devant, qui est au bas du sternon [le sternum…] ou du brechet ». Et Furetière de traduire en changeant de registre : « On l’appelle vulgairement fourchette, parce qu’il se divise en deux comme une fourche. »

Enfin, premier ouvrage d’une longue série, vient le Dictionnaire de l’Académie française en 1694. Début modeste pour le X… Un seul article, celui correspondant à la lettre. « L’X est une lettre double qui a ordinairement le son du C, & de l’S, joints ensemble. Ainsi dans le mot d’Alexandre, on la prononce comme s’il y avoit Alecsandre. » Suit alors une remarque en partie déjà formulée par Richelet : « La Langue Françoise n’a aucun mot qui commence par cette lettre, si ce n’est quelques noms propres. Comme Xaintes, Xaintonge, etc. dans lesquels l’X se prononce comme une S rude, & comme s’il y avoit Saintes, Saintonge. »

Ainsi, les débuts du X — la lettre… — au sein de nos premiers dictionnaires monolingues, donc ceux du Grand Siècle, ne furent pas à proprement dit prometteurs. À peine un quart de page dans chaque ouvrage. Les décennies allaient cependant se suivre en faisant s’épanouir progressivement ce chapitre ; deux siècles plus tard, à la fin du XIXe siècle, Littré ouvre cette fois-ci un chapitre entier consacré à la lettre X qui a indiscutablement pris du poids : 2 pages, 68 mots.

Émile Littré, qu’il est très difficile de surprendre joyeux, commence de fait assez froidement la description de la lettre. Sitôt la précision donnée qu’il s’agit d’une « Lettre consonne qui est la vingt-troisième de l’alphabet », le lexicographe, qui bénéficie d’une formation de médecin et n’est pas vraiment romantique, commence brutalement par une remarque physiologique peu plaisante : « Jambes en X, se dit des genoux tournés en dedans et se touchant. »

On préfère sa définition de xylophone, musicale, encore que le grand homme ne se distingue pas par une haute pertinence dans l’analyse du son émis par ledit instrument, doté, dit-il platement, d’« un son très-singulier et d’une qualité toute particulière ». Au bout de l’alphabet, il peut arriver que le lexicographe soit fatigué.

Combien de sens ?

Il est toujours fascinant de faire émerger de ces articles liminaires sur la lettre à traiter, articles qu’en fait personne ne consulte, des savoirs encyclopédiques patiemment accumulés par le lexicographe. On imagine aisément l’érudit Littré se délecter de signaler par exemple qu’« en marge des anciens manuscrits, X est une note critique qui indique une expression inusitée ou une figure trop hardie ». Bien des professeurs pratiquent encore ainsi en marge des copies sans imaginer que leur réflexe a plus de dix siècles.

S’y dénichent aussi des expressions aujourd’hui désuètes, « les x » par exemple, synonyme familier des mots algèbre et mathématiques. Il est peu probable que déclarer aujourd’hui d’un ingénieur qu’il est « fort en x » soit d’emblée compris.

Il n’en reste pas moins que l’X, niche privilégiée pour les forts en mathématiques, tient sans doute son nom de là. La présence de deux canons croisés sur l’insigne de l’École polytechnique, École créée en 1794, incite certes à y repérer la forme d’un X. Mais de l’avis même des premiers polytechniciens à la surnommer ainsi, cette lettre tient plutôt à la prééminence des mathématiques dans leurs formations. Les x, mais aussi les y, y pullulent… Prestige oblige, la majuscule est de rigueur, tant pour le nom de l’école que pour le surnom des élèves : il était une fois un X, un polytechnicien, qui épousa une X, une polytechnicienne et qui eurent x enfants…

Qu’il s’agisse du prude Émile Littré ou du bon vivant Pierre Larousse, point de mention, par force, quant au cinéma et ses films X. La majuscule s’impose aussi mais rien de mathématique en l’occurrence, il s’agit du simple calque de l’américain X rated, c’est-à-dire rayé d’une croix, d’un X, un emprunt fait à l’univers du cinéma américain, attesté pour la première fois en 1975 dans la langue française.

En ce même XXe siècle, fructueux quant aux nouveaux sens du x, était apparu en son tout début, en 1904, un autre sens de la lettre pour qualifier un certain type de rayons, les rayons X, ainsi nommés parce qu’on ne savait pas encore les identifier. Tout comme devait s’installer aussi dans la seconde moitié du siècle une nouvelle expression issue d’une loi de 1941, l’accouchement sous X, préservant par ce X l’anonymat d’une femme ne prenant pas en charge son enfant, le nouveau-né étant dès lors adoptable.

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