La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Tu es sûre ?
— Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi elle fait ça… Parce que je suis sûre que c’est elle. Elle s’est trahie. Avec le wapiti et les participes passés. Viens, on va parler à maman.
Elles retrouvèrent Joséphine qui mettait de l’ordre dans le salon, Du Guesclin sur ses talons. Qu’est-ce qu’il est collant, ce chien ! Je ne le supporterais pas une seconde, pensa Hortense. Il est affreux, en plus ! Elle avait tout le temps envie de lui donner des coups de pied.
— Les filles, vous êtes priées de ne pas laisser traîner vos affaires partout ! Ce n’est plus un salon, c’est un dépotoir ! Et vous avez vu à quelle heure vous vous levez ?
— Oh ! la, la ! Cool, maman ! Laisse tomber le rangement, assieds-toi et écoute-moi…, ordonna Hortense.
Joséphine s’assit, les épaules basses, les yeux vides.
— Qu’est-ce que t’as ? demanda Hortense, impressionnée par le manque d’entrain de sa mère. T’es toute fripée…
— Rien. Je suis fatiguée, c’est tout.
— Bon, écoute.
Hortense raconta. Les lettres, les cachets de la poste, le wapiti, les fautes d’orthographe.
— C’est vrai, votre père était un obsédé de l’accord des participes passés… Moi aussi, d’ailleurs.
— Donc, j’en conclus que c’est pas lui qui les a écrites…
— Ah…, fit Joséphine, rêveuse.
— C’est tout l’effet que ça te fait ?
Joséphine se redressa, croisa les bras sur sa poitrine et secoua la tête, comme si elle cherchait à se faire une opinion.
— Maman, reprends-toi ! Je te parle pas de la dernière minijupe de Victoria Beckham ou du crâne rasé de Britney Spears, mais de ton mari…
— Tu dis que ce n’est pas lui qui écrit les lettres ? dit Joséphine dans ce qui semblait être un effort terrible pour s’intéresser à la conversation.
— Mais qu’est-ce que t’as, m’man ? t’es malade ? s’inquiéta Zoé.
— Non. Juste fatiguée. Si fatiguée…
— Bon alors…, continua Hortense. C’est pas lui qui écrit les lettres, c’est elle. Elle imitait son écriture. À la fin, il était tellement à côté de ses pompes que c’était elle qui se rendait au bureau, remplissait les registres, signait les bordereaux pour que le Chinetoque ne le foute pas à la porte. Je le sais, parce que ça m’inquiétait. Je me disais qu’il devait aller drôlement mal ! Un jour, je lui avais même fait remarquer qu’elle était vraiment douée, qu’elle imitait son écriture à la perfection et elle m’avait répondu que manucure, c’était un travail de précision et que c’était comme ça qu’elle avait appris à imiter plein d’écritures différentes, que ça l’avait plusieurs fois aidée dans la vie… Et là, tu dis quoi ?
— Je dis que c’est compliqué…
Joséphine fit une pause et, triturant ses doigts, elle ajouta, piteuse :
— Je ne vous ai pas tout dit. Il y a eu d’autres signes de votre père.
Et elle évoqua l’homme au col roulé rouge dans le métro.
— Mais c’est pareil ! C’est juste pas possible ! Il détestait le rouge, s’énerva Hortense. Il disait que c’était vulgaire. Il n’aurait jamais mis un pull rouge, il aurait préféré aller tout nu. En plus un col roulé ! On dirait pas que t’as passé vingt ans avec lui ! Il était pointilleux pour des trucs sans importance et se laissait déborder par le reste. Mais souviens-toi, maman, réveille-toi, fais un effort !
— Il y a encore un autre truc bizarre…
Joséphine raconta les points Intermarché.
— Et ça ? C’est pas une preuve qu’il est vivant ? On était deux à avoir la carte Intermarché : lui et moi.
— C’est peut-être quelqu’un qui l’a volée…, suggéra Hortense.
Elles se regardèrent en silence.
— Et qui ne s’en serait pas servi tout de suite ? Qui aurait attendu près de deux ans avant d’en profiter ? Non, ça ne tient pas.
— Tu as peut-être raison, concéda Hortense. N’empêche que c’est pas lui qui écrit les lettres, ça, j’en suis sûre.
— Il est revenu, il n’ose pas se montrer parce qu’il est tombé bien bas, alors, en attendant de se refaire comme il en rêvait, il écrit les lettres et vit sur mes points Intermarché… Il a toujours été comme ça, votre père : un doux rêveur broyé par la vie. Moi, ça ne m’étonne pas tellement…
Du Guesclin s’était couché aux pieds de Joséphine et son regard allait de l’une à l’autre comme s’il suivait les arguments de chacune.
— Je suis d’accord pour l’homme dans le métro, ajouta Joséphine. J’ai pensé la même chose que toi. Tu as peut-être raison pour les lettres, tu connais Mylène, mais il y a les points volés, et ça, je ne l’ai pas rêvé. Iphigénie était avec moi, elle pourra te raconter…
Alors elles entendirent la petite voix tremblante de Zoé qui murmura :
— Les points Intermarché, c’est moi. J’avais pris la carte dans le portefeuille de papa quand on était à Kilifi pour jouer à la marchande et il m’avait dit que je pouvais la garder, il ne s’en servait plus. Et puis, un jour, je l’ai utilisée pour de bon. J’ai commencé il y a six mois environ…
— Mais pour quoi faire ? demanda Joséphine, émergeant de sa torpeur.
— C’est Paul Merson. Quand on se retrouvait dans la cave, il disait qu’il fallait que tout le monde participe et j’ai pas osé te le dire parce que tu m’aurais posé plein de questions et…
— C’est qui Paul Merson ? demanda Hortense, intriguée.
— C’est un garçon de l’immeuble. Zoé va souvent le retrouver, lui et d’autres, dans sa cave, répondit Joséphine. Continue, Zoé…
Zoé reprit son souffle et poursuivit :
— Et pis, Gaétan et Domitille, ils avaient pas d’argent, parce que leur père est très sévère, qu’ils ont le droit de rien du tout et que même parfois ils sont obligés de porter des couleurs différentes pour chaque jour…
— Qu’est-ce que tu racontes ! J’y comprends rien ! Va droit au but, Zoé ! dit Hortense.
— Alors moi, je faisais les courses pour tout le monde grâce aux points sur la carte de papa…
— Ah ! murmura Joséphine, je comprends maintenant…
— Et ça rend mon hypothèse encore plus crédible ! reprit Hortense, les lettres sont écrites par Mylène, l’homme dans le métro ressemblait à papa, mais ce n’était pas lui et les points Intermarché étaient dépensés par Zoé ! Dis donc, il était temps que je revienne, vous êtes dangereuses livrées à vous-mêmes ! Toi, maman, tu vois des fantômes et Zoé fait des tournantes dans une cave ! Vous vous parlez jamais ?
— J’ai pas osé vous le dire pour ne pas vous donner de faux espoirs…, s’excusa Joséphine.
— Résultat des courses : l’embrouille totale ! C’est pour ça que t’avais imaginé Papaplat, toi ?
— Ben oui… Je me disais qu’il reviendrait bientôt et que comme ça l’attente serait moins longue.
— Tu m’as menti, Zoé, dit Joséphine. Tu as volé et tu as menti…
Zoé rougit et bafouilla :
— C’est quand on se parlait plus… J’allais pas te raconter ça. Tu faisais tes bêtises et moi, je faisais les miennes !
Joséphine soupira : « Quel gâchis ! » Hortense essayait de comprendre, mais devant les mines défaites de sa mère et de sa sœur, elle renonça et reprit le fil de son enquête :
— Bon… maintenant il va falloir s’expliquer avec Mylène. Qu’elle arrête de tartiner de fausses lettres. Tu sais où on peut la joindre ?
— Marcel le sait. Il a son numéro… Il me l’a donné à Noël, mais je l’ai perdu. J’ai pensé à l’appeler après la première lettre et puis… Je n’avais pas envie de parler à cette fille.
— T’as eu bien raison ! À mon avis, elle est dingo… Elle doit se faire chier comme un rat castré en Chine et joue les madame de Sévigné. Elle se raconte des histoires. Elle se sent seule, le temps passe, elle n’a pas d’enfants, elle s’imagine qu’on est ses filles. Je vais appeler Marcel.