La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Vous avez des enfants ?
— Un fils. Il ne vit pas avec moi. Il vit avec son père, à Londres. Je suis en instance de divorce, c’est pour ça que j’habite chez Joséphine.
— Je vous demande pardon, je ne voulais pas être si personnel…
— Au contraire, ça me fait du bien de parler. Je me sens bien seule.
Elle prépara un plateau avec une théière et deux tasses. Sortit deux petites serviettes blanches. Il serait sensible à ce détail. Les plia avec soin comme si elle avait suivi des cours de parfaite maîtresse de maison. Elle sentait, dans son dos, qu’il épiait tous ses gestes et son regard la transperçait tel un tournevis acéré. Elle frissonna.
— Son père a demandé sa garde et…
— Vous n’allez pas l’abandonner ? demanda-t-il brusquement.
— Oh, non ! Je vais tout faire pour le récupérer. J’ai prévenu son père, je me battrai…
— Je vous aiderai, si vous voulez. Je vous trouverai un bon avocat…
— Vous êtes gentil…
— C’est normal. On ne doit pas séparer un enfant de sa mère. Jamais !
— Ce n’est pas ce que pense mon mari…
Elle versa l’eau sur les feuilles et emporta le plateau dans le salon. Elle fit le service, lui tendit une tasse. Il leva la tête vers elle :
— Vous avez les yeux très bleus, très grands et très écartés…
— Quand j’étais petite, je détestais avoir les yeux si écartés.
— J’imagine une très jolie petite fille…
— Si peu sûre d’elle !
— Vous avez dû être vite rassurée…
— Une femme ne se sent rassurée que lorsqu’elle est aimée. Je ne suis pas de ces femmes émancipées qui peuvent vivre sans le regard d’un homme.
Iris n’avait plus ni amour-propre, ni fierté, ni sens du ridicule, elle n’était que stratégie : il fallait qu’Hervé Lefloc-Pignel tombe dans ses filets. Beau, riche, brillant, il était une proie parfaite. Elle devait le séduire. Lucide et désespérée, elle jouait ses dernières cartes et lançait ses harpons dans le cœur d’Hervé Lefloc-Pignel, l’enjôlant d’une moue, d’une mine, d’un regard. Elle s’en moquait qu’il ait une femme et trois enfants. La belle affaire ! Tout le monde divorce de nos jours, il serait bien le seul à vouloir rester avec une épouse qui traîne toute la journée en robe de chambre. Ce n’est pas comme si je brisais un couple uni ! Elle était prête à recueillir les enfants. Elle était la femme qu’il lui fallait. Tout juste si elle ne se disait pas qu’elle lui rendait service en s’offrant à lui.
Il était face à elle et la regardait avec une dévotion enfantine. Quel homme étrange ! Comme son regard change vite ! De prédateur, il devient enfant tremblant. Il y avait dans son attitude un abandon craintif, comme s’il ne pouvait la regarder que de loin et qu’il lui était interdit de l’approcher. Sous le costume gris du banquier, elle découvrait un autre homme tellement plus émouvant.
— Nous ne sommes pas très bavards, dit-elle en souriant.
— Je parle toute la journée, c’est reposant de ne rien dire. Je vous regarde et cela me suffit…
Iris soupira et imprima cette phrase dans sa mémoire. Ils venaient de faire un pas ensemble, un entrechat dans une intimité promise. Il lui sembla que tous les tourments qu’elle avait éprouvés depuis un an allaient s’effacer, réparés par cet homme puissant et sensible.
Elle monta le son de la radio et lui proposa encore un peu de menthe. Il tendit sa tasse. Elle le servit. Elle laissa traîner sa main près de la sienne, espérant qu’il s’en emparerait, effleura la manche de sa veste dans une imitation de caresse. Il n’esquissa aucun geste.
Il avait un je-ne-sais-quoi d’impérieux dans son attitude qui révélait l’habitude d’être obéi. Ce n’était pas pour déplaire à Iris. Je n’ai besoin ni d’un bellâtre ni d’un séducteur qui chasse le premier jupon. Il me faut un type sérieux et qui mieux que lui ? Il a sûrement eu envie de quitter sa pâle épouse, mais le sens du devoir l’a emporté. C’est le genre d’homme à qui il faut laisser l’initiative. Ne pas le brusquer, le conduire doucement là où on veut le mener, la rêne lâche, mais tenue.
Lui faire comprendre aussi qu’il ne peut plus rester avec sa femme. C’est mauvais pour son image en société, sa carrière. Je dois lui redonner confiance, l’aider à se remettre sur le devant de la scène.
Et c’est ainsi que de femme voleuse de mari, Iris devenait muse et égérie. Elle prenait déjà la pause et souriait à l’avenir, confiante.
Ils entendirent les informations de onze heures à la radio. Ils échangèrent un regard, s’étonnant de tout ce temps passé sans qu’ils s’en rendent compte. Ils ne prononcèrent aucun mot. Comme si cela allait de soi. Qu’ils étaient heureux, déjà. Ils avaient l’air d’attendre que quelque chose se passe. Ils ne savaient pas quoi. Une rhapsodie hongroise de Liszt s’achevait, « ce doit être Georges Cziffra, dit-il, je reconnais son toucher ». Elle acquiesça de la tête.
Il ne portait pas d’alliance, c’était un signe. Son cœur était libre. Un homme amoureux aime caresser son alliance, la faire tourner entre ses doigts, il la cherche partout quand d’aventure il l’a oubliée sur le rebord d’un lavabo ou sur une étagère. Il a peur de l’avoir perdue. Elle ne se souvenait plus s’il portait une alliance quand elle l’avait vu dans la loge de la concierge. Ou l’avait-il enlevée depuis ? Depuis qu’il l’avait rencontrée…
Sur Radio Classique, une voix annonça une série de valses de Strauss. Hervé Lefloc-Pignel eut l’air de sortir de son songe. Ses paupières frémirent.
— Vous savez danser la valse ? demanda-t-il à voix basse.
— Oui. Pourquoi ?
— Un, deux, trois, un deux, trois. – Ses mains battaient l’air. – On oublie tout. On tourne, on tourne. J’aurais voulu être danseur à Vienne.
— Vous n’auriez pas pu élever une famille.
— Oui, c’est dommage, dit-il, triste. Je la danse dans ma tête parfois…
— Vous voulez qu’on danse ? murmura Iris.
— Ici ? Dans le salon ?
Elle l’encourageait du regard. Sans bouger. Sans tendre les bras vers lui. Adoptant l’attitude réservée des jeunes filles du siècle dernier dans les soirées organisées par leurs mères afin de les marier. Ses yeux disaient « osez, osez », mais ses mains restaient sagement posées sur ses genoux.
Il se leva gauchement, avec le déhanchement d’un homme rouillé, vint se placer devant elle, se pencha en repoussant sa mèche de cheveux, lui tendit un bras et la conduisit au milieu du salon. Ils attendirent le début d’une nouvelle valse, puis s’élancèrent, les yeux dans les yeux.
— Ce sera notre petit secret…, chuchota Iris. Il ne faudra le dire à personne.
Philippe déplaça son bras ankylosé et Joséphine protesta :
— Bouge pas… On est si bien.
Il fit une grimace émue. La tendresse qui montait de leurs corps enlacés valait bien l’invasion d’une armée de fourmis. Il la serra contre lui, respira ses cheveux et perçut un parfum qu’il connaissait. Descendit sur le cou pour l’identifier, sur l’épaule, au creux des poignets, elle frissonna et se plaqua contre lui, faisant renaître le désir un instant assoupi.
— Encore, murmura-t-elle.
Et à nouveau, ils oublièrent tout.
Il y avait en elle une ferveur religieuse dans sa manière de s’abandonner dans l’amour. Comme si elle luttait pour qu’au milieu des décombres du monde, il reste cette lumière entre deux corps qui font l’amour en s’aimant vraiment, pas en recopiant des gestes et des positions. Une étincelle qui jaillit et transforme un simple frottement de peaux en brasier ardent. Cette soif d’absolu aurait pu l’effrayer, mais il ne demandait qu’à se désaltérer à sa source. L’avenir a un goût de lèvres de femme. Ce sont elles, les conquérantes, elles qui repoussent les frontières. Nous sommes d’éphémères éphèbes qui se glissent dans leur vie pour y faire de la figuration, mais le rôle principal leur revient. Cela me va bien, se dit-il en respirant le parfum de Joséphine, je veux apprendre à aimer comme elle. J’ai aimé autrefois un beau livre d’images. J’ai faim d’autres lectures. Aimer comme on part à l’aventure. Tout homme qui croit savoir ce qu’il se passe dans l’esprit d’une femme est un fou et un ignorant. Ou un prétentieux. Il n’aurait jamais cru qu’elle viendrait le chercher à une terrasse de pub anglais. Et pourtant… Elle s’était plantée devant lui. Elle voulait savoir. Les femmes veulent toujours savoir.