La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Joséphine ! Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Je suis venue voir mon éditeur, Une si humble reine a été achetée par les Anglais et il y avait plein de détails à régler. Des détails pratiques comme la jaquette, la quatrième de couverture, les relations avec la presse, qu’on ne peut pas décider par mail ou par téléphone et…
Elle semblait réciter une leçon. Il l’avait interrompue :
— Joséphine… Assieds-toi et dis-moi la vérité !
Elle avait repoussé la chaise qu’il lui tendait. Avait trituré un journal roulé dans ses mains, baissé les yeux et lâché dans un souffle :
— Je crois bien que je voulais te voir… je voulais savoir si…
— Si je pensais encore à toi ou si je t’avais complètement oubliée ?
— C’est ça ! avait-elle dit, soulagée, en plantant son regard dans le sien pour lui arracher un aveu.
Il l’écoutait, ému. Elle ne savait pas mentir. C’est un art de mentir, de faire semblant. Elle, elle savait rougir et aller droit au but. Pas louvoyer.
— Tu aurais fait une piètre diplomate, tu sais.
— C’est bien pour ça que je n’ai jamais essayé et que je me suis réfugiée dans mes vieux grimoires…
Elle malaxait le journal et ses doigts se maculaient de noir.
— Tu ne m’as pas répondu…, insista-t-elle, restant debout, raide, face à lui.
— Je crois savoir pourquoi tu me demandes ça…
— C’est important. Dis-moi.
S’il la faisait trop attendre, le journal ne serait plus qu’un tas de confettis. Elle le déchirait méthodiquement.
— Tu veux un café ? Tu as pris un petit déjeuner ?
— Je n’ai pas faim.
Il leva le bras vers le garçon, commanda un thé et des toasts.
— Je suis content de te voir…
Elle essayait de lire dans son regard, mais n’attrapait qu’une lueur moqueuse. Il avait l’air de s’amuser beaucoup de son embarras.
— Tu aurais pu me prévenir… Je serais allé te chercher à la gare, je t’aurai installée à la maison. Tu es arrivée quand ?
— C’est vrai, tu sais, je suis venue voir mon éditeur.
— Mais ce n’était pas l’unique but de ton voyage…
Il lui parlait doucement comme s’il lui soufflait ses répliques.
— Heu… Disons qu’il fallait que je le voie, mais que je n’étais pas obligée de rester quatre jours.
Elle avait baissé les yeux avec l’expression de l’ennemi vaincu qui se rend.
— Je ne sais pas mentir. C’est pas la peine que je fasse semblant. Je voulais te voir. Je voulais savoir si tu avais oublié le baiser à la dinde, si tu m’avais pardonné de t’avoir… disons, rembarré comme je l’ai fait le dernier soir et je voulais te dire que, moi, je pensais toujours à toi même si c’est toujours compliqué, qu’il y a Iris et que je suis toujours sa sœur, mais c’est plus fort que moi, je pense à toi, je pense à toi et je voulais en avoir le cœur net et savoir si toi aussi tu… ou si tu m’avais complètement oubliée, parce que alors il faudrait me le dire pour que je fasse tout pour t’oublier même si je dois être très malheureuse, mais je sais très bien que tout est de ma faute et…
Elle le dévisageait, à bout de souffle.
— Tu comptes rester plantée devant moi ? On dirait que tu es sur scène et que tu récites un rôle ! En plus, ce n’est pas pratique, je suis obligé de lever la tête pour te parler.
Elle s’était laissée tomber sur la chaise et avait murmuré, c’est pas du tout comme ça que ça devait se passer ! Elle avait regardé, dépitée, ses mains salies par l’encre d’imprimerie. Il avait pris sa serviette, en avait trempé un bout dans le pot d’eau chaude et la lui avait tendue pour qu’elle se nettoie. Il l’observait en silence et quand elle laissa retomber ses mains de chaque côté de son corps en pensant qu’elle avait échoué à mener à bien le plan élaboré avec Shirley, il lui avait pris la main et l’avait gardée dans la sienne.
— Tu serais vraiment très malheureuse si…
— Oh, oui ! avait crié Joséphine. Mais je comprendrais, tu sais. J’ai été… je ne sais pas… Il s’était passé quelque chose que je n’aimais pas ce soir-là, et tout s’est mélangé dans ma tête, j’ai ressenti comme une angoisse et j’ai cru que c’était à cause de toi…
— Et tu n’en es plus sûre ?
— C’est-à-dire que je pense à toi, beaucoup…
Il avait porté la main de Joséphine à ses lèvres et avait chuchoté :
— Moi aussi, je pense à toi… beaucoup.
— Oh ! Philippe ! C’est vrai ?
Il avait hoché la tête, l’air grave soudain.
— Pourquoi c’est si compliqué ? avait-elle demandé.
— Peut-être qu’on complique tout…
— Et il ne faudrait pas ?
— Tais-toi, avait-il ordonné, sinon tout va recommencer… et ça ne servira à rien qu’à nous embrouiller davantage.
Alors elle avait eu ce geste insensé. Elle s’était jetée contre lui et l’avait embrassé, embrassé comme si sa vie en dépendait. Il avait à peine eu le temps de jeter de l’argent sur la table pour payer, elle l’avait pris par la main et l’avait entraîné. À peine la porte de la chambre d’hôtel refermée, il avait senti ses ongles dans sa nuque et elle l’embrassait encore. Il lui avait tiré les cheveux en arrière pour se déprendre.
— On a tout notre temps, Joséphine, nous ne sommes pas des voleurs…
— Si…
— Tu n’es pas une voleuse et je ne suis pas un voleur… Et ce qui va se passer n’est en aucun cas une mauvaise action !
— Embrasse-moi, embrasse-moi…
Ils avaient remonté le temps en traversant la chambre. Avaient respiré l’odeur de farce et de dinde, ressenti la brûlure du four sur le dos, la paume de leurs mains, entendu le bruit des enfants dans le salon et avaient arraché chaque vêtement comme s’ils ôtaient des pierres de leur mémoire, se déshabillant sans se quitter des yeux pour ne pas perdre une précieuse seconde car ils savaient que les minutes leur étaient comptées, qu’ils s’engouffraient dans un espace-temps, un espace-innocence qu’ils n’étaient pas près de retrouver et dont il ne fallait rien perdre. Ils avaient titubé jusqu’au lit et seulement alors, comme s’ils avaient enfin atteint le but de leur voyage, s’étaient regardés avec un sourire tremblant de vainqueurs étonnés.
— Tu m’as tellement manqué, Joséphine, tellement…
— Et toi ! Si tu savais…
Ils ne pouvaient répéter que ces mots-là, ces seuls mots permis. Et puis la nuit était tombée en plein jour sur le grand lit et ils n’avaient plus parlé.
Le soleil montait à travers les rideaux roses et dessinait dans la chambre une aurore boréale. Quelle heure peut-il bien être ? Il entendit les bruits du restaurant au rez-de-chaussée. Midi et demi ? Le décor de la chambre le ramenait à la réalité, l’assurait qu’il n’avait pas rêvé : il était bien dans cette chambre d’hôtel avec Joséphine à ses côtés. Il se rappela son visage renversé dans le plaisir. Elle était belle, d’une beauté nouvelle, comme si elle se l’était dessinée elle-même. Une beauté ajoutée qui s’était posée sur son visage avec la délicatesse d’une invitée de dernière minute qui apporte des cadeaux pour se faire pardonner. Une bouche qui s’arrondit, des yeux qui s’étirent, un teint dont le grain s’affine et des pommettes qui se placent hautes et fortes pour ne plus jamais se laisser dominer.