Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
« — Ça chauffe là-dedans », grommela-t-il. « C’est un va-et-vient affolé entre tous les services… Des dépêches qui arrivent de toutes les ambassades… Ils attendent avec anxiété le texte de la réponse que la Serbie doit remettre, ce soir… » Et, sans répondre à l’interrogation muette de son frère, il demanda : « Où vas-tu maintenant ? »
Jacques fut sur le point de dire : « À l’Huma. » Il se contenta de répondre :
— « Dans le quartier de la Bourse. »
— « Je ne peux pas te conduire, je serais en retard. Mais, si tu veux, je te déposerai place de l’Opéra. »
Aussitôt assis, Antoine reprit la parole :
— « Rumelles a l’air embêté… Ce matin, on faisait grand état, au cabinet du ministre, d’une note officieuse de l’ambassade d’Allemagne, déclarant que la note autrichienne n’était pas un ultimatum, mais seulement une « demande de réponse, à court délai ». Ce qui, paraît-il, dans le jargon diplomatique, signifiait un tas de choses : d’une part, que l’Allemagne se préoccupait d’atténuer la gravité du geste autrichien ; d’autre part, que l’Autriche ne refuserait pas de négocier avec la Serbie… »
— « On en est là ? » dit Jacques. « On en est à s’accrocher à de pareilles arguties ? »
— « Par ailleurs, comme la Serbie semblait prête à capituler presque sans discussion, somme toute, ce matin, on avait assez bon espoir. »
— « Mais ?… » fit Jacques, impatiemment.
— « Mais, tout à l’heure, on vient d’apprendre que la Serbie mobilisait trois cent mille hommes ; et que le gouvernement serbe, craignant de rester à Belgrade, trop proche de la frontière, s’apprêtait ce soir à quitter la capitale, pour se réfugier au centre du pays. D’où l’on est enclin à conclure que la réponse serbe ne sera pas une capitulation, comme on l’espérait ; et que la Serbie a des raisons de prévoir une attaque brutale… »
— « Et la France ? A-t-elle l’intention d’agir, de prendre une initiative quelconque ? »
— « Rumelles, naturellement, ne peut pas tout dire. Mais, d’après ce que j’ai cru comprendre, l’opinion qui prévaut aujourd’hui parmi les membres du gouvernement est qu’il faut se montrer très ferme : au besoin, multiplier ouvertement les préparatifs de guerre. »
— « Toujours la politique de l’intimidation ! »
— « Rumelles dit — et l’on sent bien que c’est le mot d’ordre du jour : “Au point où en sont les choses, la France et la Russie n’ont de chance de retenir les Empires centraux qu’en se montrant résolues à tout.” Il dit : “Si l’un de nous recule, c’est la guerre.” »
— « Et ils ont tous, naturellement, cette arrière-pensée : “Si, malgré notre attitude menaçante, la guerre éclatait, nos préparatifs nous donneraient l’avantage” ! »
— « Sans doute. Et ça me paraît très juste. »
— « Mais », s’écria Jacques, « les Empires centraux doivent raisonner de même ! Alors, où va-t-on ?… Studler a raison : cette politique belliqueuse est la plus dangereuse de toutes ! »
— « Il faut s’en rapporter aux gens du métier », trancha Antoine, nerveux. « Ils doivent savoir mieux que nous ce qu’il convient de faire. »
Jacques haussa les épaules, et se tut.
L’auto approchait de l’Opéra.
— « Quand te reverrai-je ? » demanda Antoine. « Est-ce que tu restes à Paris ? »
Jacques fit un geste vague :
— « Je ne sais pas… »
Il ouvrait déjà la portière. Antoine lui toucha le bras :
— « Écoute… » Il hésitait, cherchait ses mots : « Tu sais — ou tu ne sais pas — que, maintenant, tous les quinze jours, le dimanche après-midi, je reçois quelques amis… Demain, Rumelles doit venir, à trois heures, pour sa piqûre, et il m’a promis de rester, ne fût-ce qu’un instant, à la réunion. Si ça t’intéresse de le voir, tu seras le bienvenu. Étant donné les circonstances, sa conversation pourra être instructive. »
— « Demain, trois, heures ? » fit Jacques, évasif. « Peut-être, oui… Je tâcherai… Merci. »
XXXVI
À L’Humanité, on ne savait rien de plus que ce que Jacques avait appris par Antoine et Rumelles.
Jaurès était parti pour vingt-quatre heures dans le Rhône, afin d’appuyer la campagne électorale de son ami Marius Moutet. Bien que l’absence du Patron, en ces heures graves, causât un certain désarroi parmi les rédacteurs, le vent était plutôt à l’optimisme. On attendait sans trop d’inquiétude la réponse à l’ultimatum. On croyait savoir que la Serbie, sous la pression des grandes puissances, se montrerait assez conciliante pour que l’Autriche n’eût plus aucun prétexte à se dire offensée. On attachait surtout un grand prix aux assurances répétées que le Parti socialiste d’Allemagne prodiguait aux socialistes français : l’entente, en face du danger commun, semblait vraiment totale. En outre, les renseignements les plus encourageants sur l’extension du mouvement pacifiste international, ne cessaient d’affluer. De toutes parts, s’intensifiaient les manifestations contre la menace de guerre. Les divers partis socialistes d’Europe échangeaient activement leurs vues pour une action concertée et énergique ; l’idée d’une grève générale préventive semblait de plus en plus prendre corps.
Comme il sortait du bureau de Stefany, Jacques croisa Mourlan, qui venait aux nouvelles. Après quelques mots sur les événements, le vieux révolutionnaire poussa Jacques dans une encoignure :
— « Où loges-tu, gamin ? Tu sais que, en ce moment, la police des garnis fourre son nez partout… Gervais vient d’avoir des embêtements. Crabol aussi. »
Jacques n’ignorait pas que son logeur du quai de la Tournelle était suspect ; et, bien que ses papiers fussent en règle, il ne se souciait guère de prendre contact avec la police.
— « Crois-moi », conseilla Mourlan, « n’attends-pas ! Déménage ce soir. »
— « Ce soir ? »
La chose était faisable. Sept heures et demie venaient de sonner, et le rendez-vous avec Daniel n’était qu’à neuf. Mais où aller ?
Mourlan eut une idée. Un camarade de l’Étendard, voyageur de commerce, s’absentait justement pour une semaine. Sa chambre, qu’il louait à l’année, était située au dernier étage d’un immeuble de la rue du Jour, aux Halles, devant le portail de Saint-Eustache : une vieille bâtisse paisible, qui n’avait aucune raison d’être sur les listes policières.
— « Allons jusque-là », dit Mourlan. « C’est à deux pas. »
Le camarade était chez lui. La question fut réglée sur-le-champ. Et, moins d’une heure après, Jacques venait apporter son léger bagage.
L’horloge marquait neuf heures et quelques minutes lorsqu’il arriva devant la gare de l’Est.
Daniel attendait dehors, devant l’entrée de la buvette. Dès qu’il vit Jacques, il vint à lui, l’air gêné.
— « Jenny est là », dit-il aussitôt.
Le front de Jacques s’empourpra. Ses lèvres s’entrouvrirent par un : « Ah… » imperceptible. En une seconde, plusieurs projets contradictoires lui vinrent à l’esprit. Il détourna la tête, afin de dissimuler son trouble.
Daniel crut qu’il cherchait la jeune fille des yeux :
— « Elle est sur le quai », expliqua-t-il. Puis, comme pour s’excuser : « Elle a voulu m’accompagner jusqu’au train… Ça n’aurait pas été gentil de lui parler de notre rendez-vous : elle n’aurait pas osé venir. Je ne l’ai avertie qu’à l’instant. »
Jacques s’était ressaisi :
— « Je vais vous laisser », dit-il vivement. « Je voulais te serrer la main… » Il sourit : « C’est fait. Je me sauve. »