Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
16. Le consul Publius Rutilius fut le premier à instruire les soldats à manier les armes avec adresse et à les bien connaître, le premier à associer le savoir-faire au courage. Non pour s'en servir dans des querelles personnelles, mais pour les guerres et les querelles du peuple romain. C'était une escrime populaire et citoyenne. Et outre l'exemple de César, qui ordonna aux siens, à la bataille de Pharsale, de frapper principalement au visage les soldats de Pompée, mille autres chefs de guerre se sont ainsi ingéniés à inventer de nouvelles formes d'armes, de nouvelles façons de frapper et de se protéger, selon les nécessités du combat présent. Mais de même que Philopœmen condamna la lutte, en laquelle il excellait pourtant, parce que les préparatifs de cet exercice lui semblaient différents de ceux de la préparation militaire à laquelle les gens honorables devaient seulement s'employer selon lui, de même il me semble, à moi aussi, que cette adresse à laquelle on façonne ses membres, ces esquives et ces mouvements auxquels on exerce la jeunesse dans cette nouvelle école, sont non seulement inutiles, mais plutôt contraires et préjudiciables à la pratique du combat militaire.
17. D'ailleurs les escrimeurs emploient couramment des armes spéciales, particulièrement destinées à cet usage. J'ai observé qu'on ne trouvait pas très bon qu'un gentilhomme provoqué en duel à l'épée et au poignard se présentât avec un équipement de militaire. Non plus qu'avec une cape en guise de poignard. Il faut noter que Lachès, chez Platon635, parlant d'un apprentissage du maniement des armes du même genre que le nôtre, dit qu'il n'a jamais vu sortir de cette école un grand homme de guerre, et particulièrement parmi ceux qui en ont été les maîtres. Nous pouvons dire la même chose à propos de nos escrimeurs. Et nous pouvons en conclure de façon certaine qu'il n'y a pas de relation de correspondance entre ces deux talents. Platon interdit le combat avec les poings, introduit par Amycos et Epeios ; il interdit de même la lutte, introduite par Anteios et Cercyon, parce que ces « arts » ont un autre but que celui de rendre la jeunesse apte au service militaire, et n'y contribuent en rien. Mais je m'écarte un peu de mon sujet...
18. L'empereur Maurice636, averti en songe et par plusieurs prédictions qu'un soldat nommé Phocas, jusqu'alors inconnu, allait le tuer, demandait à son gendre Philippe qui était ce Phocas, sa condition, son caractère, sa conduite. Et comme Philippe lui disait, entre autres choses, qu'il était lâche et craintif, l'empereur en conclut aussitôt qu'il devait être cruel et enclin au meurtre. Qu'est-ce donc qui rend les tyrans si sanguinaires ? C'est le souci de leur sécurité : leur lâcheté ne leur fournit pas d'autre moyen de se garantir qu'en exterminant ceux qui peuvent leur nuire, et même jusqu'aux femmes, de peur d'une simple égratignure.
Craignant tout, il frappe tout.
[Claudien Oeuvres : contre Eutrope I, 182]
19. Les premières cruautés s'exercent pour elles-mêmes ; de là vient la crainte d'une juste vengeance, qui produit ensuite une cascade de nouvelles cruautés, pour les étouffer les unes par les autres. Philippe, roi de Macédoine637, celui qui eut des affaires si embrouillées avec le peuple romain, tourmenté par l'horreur des meurtres commis sur son ordre, et ne pouvant trouver d'issue face à tant de familles éprouvées à diverses époques, prit le parti de faire saisir tous les enfants de ceux qu'il avait fait tuer, pour les supprimer petit à petit l'un après l'autre et ainsi assurer sa tranquillité.
20. Les belles choses tiennent toujours bien leur rang, en quelque endroit qu'on les sème. Moi qui me soucie plus du poids et de l'utilité des sujets que de leur ordre et leur arrangement, je ne dois pas craindre d'insérer ici, un peu à l'écart, une très belle histoire. (Quand ces anecdotes sont tellement riches qu'elles se justifient d'elles-mêmes, un cheveu me suffit pour les relier à mon propos638). Parmi les gens qui avaient d'abord été condamnés par Philippe, il y avait un certain Hérodicos, prince des Thessaliens. Après lui, il avait encore fait mourir ses deux gendres, laissant chacun un fils en bas-âge. Théoxéna et Archo étaient les deux veuves. On ne put décider Théoxéna à se remarier, bien qu'elle fût fort courtisée. Archo, elle, épousa Poris, qui tenait le premier rang parmi les habitants d'Enos639, et en eut de nombreux enfants qu'elle laissa tous orphelins en bas-âge. Théoxéna, mue par une sorte de bienveillance maternelle envers ses neveux, épousa Poris, pour les avoir sous sa responsabilité et protection. Mais voici que l'édit du roi640 est proclamé.
21.Cette mère courageuse, se méfiant de la cruauté de Philippe, et du caractère licencieux de ses subalternes envers cette belle et tendre jeunesse, osa dire qu'elle les tuerait de ses mains plutôt que de les livrer. Poris, effrayé de sa réaction, lui promet de les cacher et de les emmener à Athènes, pour les remettre à la garde de gens qui lui étaient fidèles. Saisissant l'occasion d'une fête annuelle qui était célébrée à Enos en l'honneur d'Enée, ils s'y rendent. Ayant assisté dans la journée aux cérémonies et au banquet public, ils se glissent la nuit venue dans un vaisseau préparé pour gagner le large. Mais les vents leur furent contraires, et se retrouvant le lendemain en vue de la terre d'où ils étaient partis, ils furent poursuivis par les gardes des ports. Au moment d'être rejoints, comme Poris pressait les marins de fuir, Théoxéna, folle d'amour et de vengeance, revient à sa première idée, prépare des armes et du poison, et les présente à ses enfants : « Allons, mes enfants, dit-elle, la mort est désormais le seul moyen pour défendre votre liberté, et sera pour les dieux une occasion de manifester leur sainte justice ; ces épées nues et ces coupes pleines vous en ouvrent l'entrée. Courage ! Et toi, mon fils, qui est le plus grand, empoigne cette épée pour connaître la mort la plus courageuse ». Ayant d'un côté cette ardente conseillère, et de l'autre leurs ennemis menaçants, les enfants coururent affolés vers ce qui leur tomba sous la main, et à demi-morts, furent jetés à la mer. Théoxèna, fière d'avoir si glorieusement veillé à la sécurité de ses enfants, enlaça tendrement son mari et lui dit : « suivons ces garçons, mon ami, et jouissons de la même sépulture qu'eux ! » Alors, se tenant ainsi embrassés, ils se jetèrent dans la mer, si bien que le vaisseau fut ramené vide au rivage.
22. Pour tuer et manifester en même temps leur colère, les tyrans ont employé toute leur habileté à trouver le moyen de faire durer la mort. Ils veulent que leurs ennemis s'en aillent, mais pas trop vite, pour avoir le temps de savourer leur vengeance. Et là ils sont bien en peine : car si les tourments sont violents, ils sont courts ; et s'ils sont longs, ils ne sont pas assez douloureux à leur gré. Les voilà donc à utiliser leurs instruments de torture. Nous en voyons mille exemples dans l'Antiquité. Et je me demande si, à notre insu, nous ne conservons pas quelque trace de cette barbarie.
23. Tout ce qui va au-delà de la mort simple me semble pure cruauté. Notre justice ne peut espérer que celui que la crainte de mourir, d'être décapité ou pendu n'a pu empêcher de commettre une faute, en soit empêché par l'idée d'être brulé à petit feu, ou en pensant aux tenailles641 ou à la roue642. Et je ne sais pas si, pendant ce temps, nous ne plongeons pas les suppliciés dans le désespoir643. Car en quel état peut être l'âme d'un homme attendant la mort pendant vingt-quatre heures, les membres brisés sur une roue, où, à la façon antique, cloué sur une croix ? Josèphe644 raconte que pendant les guerres des Romains en Judée, comme il passait à un endroit où l'on avait crucifié quelques juifs trois jours avant, il reconnut trois de ses amis et obtint l'autorisation de les enlever de là ; deux d'entre eux moururent, mais l'autre survécut, dit-il.