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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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21. Les Assassins659, peuple qui se rattache aux Phéniciens, sont considérés, chez les musulmans, comme ayant une suprême dévotion et pureté de mœurs. Ils pensent que le plus court chemin pour mériter le paradis consiste à tuer quelqu'un d'une religion contraire à la leur. C'est la raison pour laquelle on les a souvent vus s'en prendre, à un ou à deux, en pourpoint, à des adversaires puissants, au prix d'une mort certaine, et sans se soucier aucunement du danger encouru. Ainsi fut assassiné (ce mot nous vient de leur nom) notre comte Raimond de Tripoli, au beau milieu de sa ville660, pendant nos expéditions en Terre Sainte, de même que Conrad, marquis de Montferrat. Et les meurtriers que l'on conduisait au supplice étaient tout bouffis d'orgueil, fiers de ce qu'ils considéraient comme un chef-d'œuvre.

Chapitre 30

Sur un enfant monstrueux

1. Ce récit sera très simple : je laisse aux médecins le soin de discourir sur la question661. Je vis avant-hier662 un enfant que deux hommes et une nourrice, qui se disaient être le père, l'oncle et la tante, promenaient pour le montrer et en tirer quelques sous, à cause de son étrangeté. Il était d'une forme ordinaire, se tenait sur ses pieds, marchait et gazouillait à peu près comme les autres enfants de son âge. Il n'avait pas encore voulu se nourrir autrement qu'en tétant sa nourrice, et ce qu'on essaya devant moi de lui mettre dans la bouche, il le mâchait un peu, et le rendait sans l'avaler. Ses cris semblaient bien avoir quelque chose de particulier. Il était âgé de quatorze mois tout juste. Au-dessous des tétins, il était attaché et collé à un autre enfant sans tête, dont le canal médullaire de la colonne vertébrale était bouché, et le reste intact : si l'un de ses bras était plus court, c'est qu'il lui avait été brisé par accident à la naissance. Ils étaient accolés face à face, comme si un enfant plus petit voulait en embrasser un autre plus grand663. La région par laquelle ils étaient attachés n'était que de quatre doigts environ, de sorte que si on retournait l'enfant incomplet, on pouvait voir en dessous le nombril de l'autre : la suture se situait entre les tétins et le nombril. On ne pouvait voir ce dernier sur l'enfant incomplet, mais on voyait bien tout le reste de son ventre. Ainsi ce qui n'était pas attaché, comme les bras, le fessier, les cuisses et les jambes de cet enfant incomplet, demeurait pendant et ballottant sur l'autre, et lui descendait jusqu'à mi-jambe. La nourrice nous a dit aussi qu'il urinait par les deux endroits, et les membres du deuxième étaient nourris et vivants, et dans le même état que ceux du premier, sauf qu'ils étaient plus courts et plus menus.

2. Ce double corps et ces membres différents, se raccordant à une seule tête, pourraient bien constituer pour le roi un présage favorable montrant qu'il maintiendra sous sa loi l'union des diverses pièces et parties de notre état. Mais de peur que les événements ne viennent le démentir, mieux vaut le laisser faire d'abord664, car il n'y a rien de mieux que de deviner les choses déjà faites : « quand les choses ont eu lieu, on leur trouve quelque interprétation qui vérifie ce qui était prévu.» [Cicéron De Divinatione II, 31] De la même façon, on disait d'Epiménide qu'il « devinait à reculons ».

3. Je viens de voir dans le Médoc un pâtre, de trente ans environ, qui ne présente pas de parties génitales : il a seulement trois trous par où s'écoule sans cesse de l'eau ; mais il a de la barbe, éprouve des désirs, et recherche le contact des femmes.

4. Ce que nous appelons des « monstres » ne le sont pas pour Dieu, qui voit dans l'immensité de son œuvre l'infinité des formes qu'il y a comprises. Et on peut bien croire que cette forme qui nous étonne a quelque chose à voir avec une autre appartenant au même genre, inconnue de l'homme. De sa parfaite sagesse ne peut rien venir que de bon, de normal et de régulier. Mais nous n'en voyons pas les rapports et les relations. « Ce que l'homme voit fréquemment ne l'étonne pas, même si la cause lui en est inconnue. Mais devant quelque chose qu'il n'a jamais vu, il pense à un prodige.» [Cicéron De Divinatione II, 27] Nous appelons « contre nature » ce qui va contre nos habitudes, et pourtant rien n'existe qui ne soit selon la nature, quoi que cela puisse être. Que cette raison universelle et naturelle chasse de nous l'erreur et l'étonnement que la nouveauté nous apporte.

Chapitre 31

Sur la colère

1. Plutarque est toujours admirable, mais particulièrement quand il se fait juge des actions humaines. On peut voir les belles choses qu'il dit dans sa comparaison de Lycurgue et de Numa, à propos de la grande légèreté dont nous faisons preuve en laissant les enfants à la charge et à la responsabilité de leurs parents. La plupart de nos États, comme le dit Aristote, laissent à chacun, à la façon des Cyclopes, la direction de ses femmes et de ses enfants selon ses idées et sa fantaisie. Et il n'y a guère que Lacédémone et la Crète pour avoir légiféré sur la façon d'éduquer les enfants. Qui ne voit pourtant que dans un État tout dépend de la façon dont on les élève et les éduque ? Et malgré cela, sans aucun discernement, on laisse cette tâche à la discrétion des parents, aussi sots et méchants soient-ils.

2. Combien de fois l'envie m'a-t-elle pris, en passant dans la rue, de monter un stratagème pour venger des garçonnets que je voyais écorcher, cogner et meurtrir par quelque père ou mère furieux et mis hors de lui par la colère !

On leur voit sortir le feu et la rage par les yeux,

Enflammés par la rage, ils sont emportés

Comme les rochers qui, détachés soudain du sommet

Roulent vers le bas sur la pente.

[Juvénal Satires VI, vv. 647-649]

(Et si l'on en croit Hippocrate, les plus dangereuses maladies sont celles qui défigurent les gens.) Ils ont une voix tranchante et tonitruante, et s'en prennent souvent à des êtres qui ne font que sortir de nourrice et qui sont estropiés et abrutis de coups. Et notre justice s'en moque ! Comme si ces dislocations et arrachements ne concernaient pas des membres de notre société.

La patrie et le peuple te sont reconnaissants de leur avoir donné

Un citoyen, pourvu que tu le rendes apte à servir aux champs

Dans la pratique des arts de la guerre ou de la paix. [

Juvénal Satires XIV, 70]

 

3. Il n'est pas de passion qui ébranle autant la sincérité des jugements que la colère. Personne ne douterait qu'il faille punir de mort le juge qui aurait condamné un criminel sous le coup de la colère. Alors pourquoi est-il permis aux parents et aux maîtres d'école, quand ils sont en colère, de fouetter et de châtier les enfants ? Ce n'est plus une « correction », c'est une vengeance. Le châtiment est une sorte de médicament pour les enfants ; mais supporterions-nous un médecin irrité et courroucé contre son patient ?

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