Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
10. Quand il s'agit de personnes de moindre importance, le corps du mort est porté à l'endroit où on veut l'enterrer, et là il est mis sur son séant, la veuve à genoux devant lui, le tenant étroitement embrassé, et elle se tient là pendant que l'on construit autour d'eux un mur jusqu'au niveau des épaules de la femme ; à ce moment-là, quelqu'un des siens, lui prenant la tête par derrière, l'étrangle. Et quand elle a rendu l'esprit, on élève le mur et on le clôt : ils y demeureront ensevelis.
11. Dans le même pays, il y avait quelque chose de semblable chez leurs « gymnosophistes653 » : ce n'était ni sous la contrainte d'autrui, ni sous le coup d'une humeur soudaine, mais par une exacte observation de leurs règles qu'ils procédaient ainsi : quand ils arrivaient à un certain âge, ou qu'ils se voyaient menacés par quelque maladie, ils se faisaient dresser un bûcher, avec au-dessus un lit bien paré ; après avoir fêté joyeusement leurs amis et connaissances, ils se mettaient dans ce lit, avec une telle détermination que, quand le feu y était mis, on ne les voyait remuer ni les pieds ni les mains. C'est ainsi que mourut l'un d'eux, Calanus, en présence de toute l'armée d'Alexandre. Ajoutons que parmi eux, seul était digne d'estime, saint et bienheureux, celui qui s'était tué ainsi, rendant son âme purgée et purifiée par le feu qui avait brûlé en lui tout ce qu'il y avait de mortel et de terrestre. Une constante préméditation de la mort, la vie durant, c'est ce qui permet de tels miracles.
12. Parmi les autres questions qui font débat s'est introduite celle qui concerne le Destin ; et pour relier les choses à venir, et même notre volonté, à une nécessité déterminée et inévitable, on fait encore appel à l'argument du temps passé : « puisque Dieu prévoit la façon dont toutes les choses vont se produire, comme sans doute il le fait, il faut donc bien qu'elles se produisent ainsi ». À quoi nos théologiens répondent que le fait de voir que quelque chose se produit, comme nous le faisons (et Dieu lui-même aussi, car tout étant dans le présent pour lui, il voit plutôt qu'il ne prévoit), ce n'est pas la forcer à se produire. Nous voyons parce que les choses arrivent, les choses n'arrivent pas parce que nous les voyons. L'événement produit la connaissance, la connaissance ne produit pas l'événement. Ce que nous voyons se produire se produit ; mais cela pouvait se produire autrement. Dans le registre des causes des événements qu'il a dans sa prescience, Dieu a aussi celles qu'on appelle « fortuites », et les causes « volontaires » qui dépendent, elles, du libre arbitre qu'il nous a donné. Et il sait que nous faillirons, parce que nous aurons voulu faillir.
13. Pour moi, j'ai vu suffisamment de gens encourager leurs troupes avec cette nécessité fatale. En effet, si « notre heure » est fixée à un moment déterminé, ni les arquebusades de l'ennemi, ni notre hardiesse, ni notre fuite et notre peur ne peuvent l'avancer ou la retarder. Voilà qui est facile à dire — mais qui donc en tiendra compte ? Et s'il est vrai qu'une croyance forte et vive entraîne à sa suite des actions de même nature, alors il faut que cette foi dont nous avons tellement plein la bouche soit aujourd'hui bien superficielle — à moins que le mépris qu'elle affiche envers les « œuvres654 » la conduise à dédaigner leur compagnie.
14. Toujours est-il qu'à ce sujet, le sire de Joinville, témoin digne de foi autant que tout autre, raconte ceci : les Bédouins, peuple lié aux Sarrasins, et auquel le roi saint Louis eut affaire en Terre Sainte, croyaient si fermement, d'après leur religion, que les jours de chaque individu étaient comptés et déterminés à l'avance de toute éternité, selon une prédestination inévitable, qu'ils allaient à la guerre sans armure, avec seulement une épée à la turque, et couverts d'un linge blanc.
15. C'est encore une preuve de ce genre que donnèrent deux religieux de Florence, du temps de nos aïeux. Etant en désaccord sur quelque point de dogme, ils se mirent d'accord pour entrer tous deux dans le feu, en présence du peuple et sur la place publique, pour que chacun puisse ainsi faire la preuve de la vérité de son point de vue. Les préparatifs étaient déjà faits, et la chose sur le point de se faire, quand un événement imprévu est venu l'interrompre.
16. Un jeune noble turc avait accompli en personne un remarquable fait d'armes devant les deux armées de Mourad II et de Jean Humiade655 sur le point de s'affronter. Comme Mourad lui demandait qui, malgré sa jeunesse et son inexpérience, avait pu lui communiquer un courage aussi remarquable, il répondit qu'il avait eu pour principal précepteur un lièvre. « Un jour que j'étais à la chasse, dit-il, je trouvai un lièvre au gîte ; et bien que je fusse accompagné de deux excellents lévriers, il me sembla que pour ne pas le rater, le mieux était encore d'employer mon arc, car il m'offrait une bien belle cible. Je commençai à décocher mes flèches, et ainsi jusqu'à quarante que pouvait contenir mon carquois, sans le tuer, et sans même l'éveiller ! Après quoi je lâchai contre lui mes lévriers, qui ne firent pas mieux. Je compris alors qu'il avait été protégé par sa destinée, et que les flèches et les épées n'ont d'effet qu'avec la permission de la fatalité qui est attachée à nous, et que nous n'avons pas le pouvoir de reculer ni d'avancer. » Ce récit doit servir à nous montrer, en passant, à quel point notre raison peut être infléchie par toutes sortes de choses.
17. Un personnage grand par le nombre de ses ans, sa renommée, sa dignité et son savoir, m'a raconté comment il avait été amené à un changement très important de sa foi par une incitation extérieure tellement bizarre et tellement peu convaincante, d'ailleurs, que je la trouvai pour ma part plus propre à convaincre du contraire. Il l'appelait « miracle » — et moi aussi, mais dans un sens tout différent.
18. Les historiens des Turcs racontent que ceux-ci sont tellement persuadés de la fatale et intangible prédétermination de leurs jours que cela contribue apparemment à leur donner cette assurance qu'ils ont devant le danger. Et je connais un grand prince656 qui en fait son profit avec bonheur : soit qu'il en soit persuadé, soit qu'il s'en serve comme excuse pour prendre des risques extrêmes. Et pourvu que le destin ne se lasse pas trop tôt de l'épauler !
19. Pour autant qu'on s'en souvienne, il n'y eut jamais acte de résolution plus admirable que celui des deux hommes qui conspirèrent la mort du prince d'Orange. Il est étonnant de voir comment on a pu enflammer le second jusqu'à exécuter une entreprise qui s'était avérée si malheureuse pour son compagnon, qui y avait pourtant apporté tous ses soins. Etonnant de le voir suivre sa trace, avec les mêmes armes, et s'attaquer à un seigneur si récemment et si bien mis en garde, protégé par une foule d'amis et sa force physique, dans sa grande salle, au milieu de ses gardes, dans une ville toute à sa dévotion... Certes, il y employa une main résolument déterminée, et un courage mû par une grande passion. Un poignard est plus sûr pour frapper, mais comme il nécessite plus de mouvement et de vigueur du bras qu'un pistolet, son coup risque plus de se trouver dévié ou gêné. Que cet homme ait couru à une mort certaine, je n'en doute guère, car les espoirs dont on aurait pu le bercer ne pouvaient trouver place dans un esprit lucide. Et la manière dont il se comporta montre qu'il ne manquait ni de lucidité ni de courage. Les motifs d'une conviction aussi forte peuvent être fort divers, car notre imagination fait d'elle et de nous ce qui lui plaît.
20. L'exécution qui eut lieu près d'Orléans657 fut très différente : elle fut plus le fait du hasard que de la force. Le coup n'eût pas entraîné la mort si le destin ne l'eût voulu. Tirer depuis un cheval, de loin, sur quelqu'un que les mouvements du sien agitent, fut l'entreprise d'un homme qui aimait mieux rater sa cible que rater sa fuite. Ce qui s'ensuivit le montra. Car il s'excita et s'enivra à la pensée d'accomplir une action aussi grave, tellement qu'il en perdit entièrement le sens, et ne sut ni diriger sa fuite, ni sa langue quand on l'interrogea. Il lui eût suffi de rejoindre ses amis en traversant une rivière. C'est un expédient que j'ai moi-même utilisé dans des circonstances moins graves, et que j'estime peu hasardeux, pourvu que votre cheval puisse facilement entrer dans l'eau, et que vous ayez prévu sur l'autre rive un bord commode en fonction du courant. Mais cet autre658, quand on lui prononça la sentence, déclara : « J'y étais préparé. Je vous étonnerai par mon endurance. »