Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
8. On disait à Aristote que quelqu'un avait médit de lui : « Qu'il fasse mieux, dit-il, qu'il me fouette — pourvu que je ne sois pas là. » Nos pères se contentaient de venger une injure par un démenti, un démenti par un coup, et ainsi de suite. Ils étaient assez valeureux pour ne pas craindre leur adversaire, vivant et outragé. Nous autres, nous tremblons de frayeur tant que nous le voyons sur ses pieds. Et pour preuve qu'il en est ainsi, on peut dire : notre façon de faire d'aujourd'hui ne consiste-t-elle pas à poursuivre jusqu'à la mort aussi bien celui que nous avons offensé que celui qui nous a offensé ?
9. C'est aussi une sorte de lâcheté qui a introduit dans nos duels cet usage de nous faire accompagner par des seconds, des tiers et des quatrièmes. C'était autrefois des combats singuliers, maintenant ce sont des rencontres, des batailles. La solitude faisait peur aux premiers qui inventèrent cette pratique. « C'est que chacun avait fort peu confiance en lui-même. » [Tite-Live Annales ou Histoire romaine XXXIV, XXVIII, 4] Car tout naturellement, avoir de la compagnie, quelle qu'elle soit, procure le réconfort et le soulagement face au danger. Autrefois on se servait de tierces personnes pour garantir qu'il ne se produise pas d'irrégularités ou d'actions déloyales, et pour témoigner du résultat du combat. Mais depuis que l'habitude est prise de les voir aussi participer au combat, quiconque est convié à y assister ne peut en toute honnêteté y faire figure de spectateur, de peur qu'on n'attribue son attitude à un manque de courage, ou d'affection pour le combattant.
10. Outre l'injustice et la bassesse d'un tel procédé, qui consiste à engager dans la défense de votre honneur une autre valeur et une autre force que la vôtre, je trouve un inconvénient, pour un homme de bien, ayant pleinement confiance en lui, d'aller mêler son sort à celui d'un second. Chacun court assez de danger pour son propre compte sans en courir encore pour un autre, et a assez à faire en se fiant à sa propre valeur pour défendre sa vie, plutôt que remettre une chose si importante en d'autres mains. Car si on n'a pas expressément signifié le contraire, ces quatre hommes ont partie liée deux à deux. Si votre second est à terre, vous en avez deux sur les bras, forcément. Et c'est vrai que cela est déloyal, comme de se jeter bien armé sur un homme qui n'a plus qu'un tronçon d'épée ; ou en bon état sur un homme déjà fort blessé. Mais si ce sont là des avantages que vous avez conquis en combattant, vous pouvez les utiliser sans encourir de reproche. La disparité et l'inégalité du combat ne se mesurent et ne sont prises en considération que dans l'état où elles se présentent lors du commencement du combat. Pour le reste, prenez-vous en au sort. Et quand vous en aurez trois contre vous seul, vos deux compagnons s'étant laissé tuer, on ne vous traitera pas plus mal que je ne le fais moi-même à la guerre, quand je donne un coup d'épée, dans la même situation, à l'ennemi que je vois s'acharner sur l'un des nôtres. Là où il y a troupe contre troupe (comme il en fut quand notre Duc d'Orléans défia le roi Henri d'Angleterre à cent contre cent, ou à trois cents contre autant, comme dans le combat des Argiens contre les Lacédémoniens, ou trois à trois, comme les Horaces contre les Curiaces), la nature de l'alliance exige que la multitude des combattants de chaque côté ne compte que pour un seul homme. A chaque fois qu'il s'agit de troupes, le danger est le même pour tous.
11. J'ai une raison familiale à tenir ces propos. C'est que mon frère, seigneur de Mattecoulon630, fut demandé à Rome pour seconder un gentilhomme qu'il ne connaissait guère, et qui devait se défendre dans un duel provoqué par un autre. Dans ce combat, le hasard fit qu'il se trouva opposé à quelqu'un qui était un de ses proches voisins et bien connu de lui (et je voudrais bien que l'on me justifie ces lois de l'honneur qui vont si souvent et de façon si choquante, à l'encontre de la raison). Après s'être débarrassé de son adversaire, voyant les deux principaux acteurs du combat encore sur pied et indemnes, il alla au secours de son compagnon. Pouvait-il faire moins ? Devait-il se tenir coi, et regarder tuer, si le sort l'eût voulu, celui pour la défense duquel il était venu là ? Ce qu'il avait fait jusque-là ne servait à rien dans cette affaire : le combat demeurait indécis. L'attitude courtoise que vous pouvez, que vous devez avoir à l'égard de votre ennemi quand vous l'avez mis dans une situation délicate, et qu'il est en état d'infériorité, je ne vois pas comment vous pourriez l'avoir quand il y va de l'intérêt d'autrui, quand vous n'êtes qu'un assistant et que la dispute n'est pas la vôtre. Il ne pouvait être ni juste ni courtois sans mettre en danger celui auquel il avait accepté de se dévouer. Aussi fut-il libéré des prisons d'Italie, sur une prompte et solennelle recommandation de notre roi.
12. Nation excessive ! Nous ne nous contentons pas de nous faire une réputation de nos défauts et de nos folies dans le monde entier, nous les apportons chez les peuples étrangers pour les leur montrer. Mettez trois français dans le désert de Lybie : ils ne seront pas un mois ensemble sans se quereller et s'envoyer des piques. Cette expédition aura l'air conçue pour offrir aux étrangers le plaisir de nos drames, et le plus souvent à ceux qui se réjouissent de nos maux et qui s'en moquent.
13. Nous allons en Italie pour y apprendre l'escrime, et nous en faisons dépendre nos vies avant même de la maîtriser. Il faudrait pourtant, si l'on veut suivre l'ordre de l'enseignement, mettre la théorie avant la pratique : nous trahissons les principes de tout apprentissage :
Prémices malheureuses de tout jeunes guerriers !
Cruel apprentissage de la guerre à venir !
[Virgile Énéide XI, 156]
Je sais bien que c'est un art utile quand on le maîtrise631 (dans le duel des deux princes cousins germains, en Espagne, le plus âgé, dit Tite-Live632, surmonta facilement la force irréfléchie du plus jeune, grâce à sa connaissance des armes et à sa ruse), et dont la connaissance, comme j'ai pu le constater, a enflé les cœurs de certains au-delà du raisonnable. Mais ce n'est pas alors véritablement de courage qu'il s'agit, puisque cela relève de l'adresse, et prend sa source ailleurs qu'en soi-même.
14. L'honneur, dans les combats, repose sur l'amour du courage et non du savoir-faire. C'est bien pour cela que j'ai vu un de mes amis, connu comme un grand-maître en ce domaine, choisir pour vider ses querelles des armes qui le privaient de cet avantage, laissant ainsi toutes leurs chances au hasard et à la confiance qu'il avait en lui, pour que l'on ne puisse par la suite attribuer sa victoire à ses qualités de bretteur plutôt qu'à sa valeur. Et dans mon enfance, la noblesse fuyait la réputation de bon escrimeur comme injurieuse ; elle rechignait633 à apprendre ce métier parce qu'il reposait sur la subtilité, et s'écartait du courage naturel et véritable :
Ils ne veulent ni esquiver, ni parer, ni rompre ;
L'adresse n'a pas de place en leur combat.
Leurs coups ne sont pas feints : tantôt directs, tantôt obliques ;
La colère, la fureur, leur ôtent tout usage de l'art.
Entendez le choc terrible de ces épées qui se heurtent de plein fer
Ils ne rompraient pas d'une semelle ;
Leur pied est toujours ferme et leur main toujours en mouvement
D'estoc ou de taille, tous leurs coups portent.
[Le Tasse Jérusalem délivrée, Folio 2002, XII, 55]
15. Les tirs à la cible, les tournois, les combats « à la barrière634 », la simulation de batailles, tout cela constituait les exercices auxquels se livraient nos pères. Celui-ci [l'escrime] est d'autant moins noble qu'il n'a d'autre but que personnel. Il nous apprend à nous entre-détruire, au mépris des lois et de la justice, et de toutes façons, a toujours des conséquences désastreuses. Il est bien plus digne et mieux venu de s'exercer dans des activités qui confortent notre État, plutôt qu'à celles qui lui portent atteinte ; il vaut mieux s'adonner à celles qui concernent la sécurité générale et la gloire commune.