Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
9. Le degré ultime dans la façon de se comporter courageusement devant la mort, et le plus naturel, c'est de la regarder, non seulement sans en être troublé, mais sans inquiétude, et en poursuivant librement le cours de sa vie jusqu'à elle. C'est ce que fit Caton, qui s'occupait en étudiant et en dormant, alors qu'il avait en lui, présente en son cœur, une mort sanglante, et qu'il la tenait par la main.
Chapitre 22
Sur les relais de Poste
1. Je n'ai pas été des plus mauvais dans cet exercice607, qui convient aux gens de ma corpulence, solide et courte ; mais je l'abandonne, car elle nous demande trop pour qu'on puisse la pratiquer longtemps.
2. Je lisais justement que le roi Cyrus, pour recevoir plus facilement des nouvelles de tous les coins de son empire qui était fort étendu, fit déterminer combien un cheval pouvait parcourir en un jour, d'une seule traite, et établit à cette distance les uns des autres, des hommes qui avaient en charge de tenir des chevaux prêts pour en fournir à ceux qui viendraient vers lui. Et certains disent que la vitesse obtenue correspondait à celle du vol des grues.
3. César dit que Lucius Vibulus Rufus, ayant hâte de porter un document à Pompée, galopa vers lui jour et nuit, en changeant de chevaux pour aller plus vite. Et lui-même, à ce que dit Suétone, parcourait cent « milles608 » avec une voiture de louage. Mais c'était un fougueux courrier car, là où les rivières lui barraient le chemin, il les franchissait à la nage, et il ne se détournait jamais de son chemin pour trouver un pont ou un gué. Tiberius Nero se rendant en Allemagne pour voir son frère Drusus malade, fit deux cents « milles » en vingt-quatre heures, en utilisant trois voitures.
4. Dans la guerre que les Romains menèrent contre Antiochus, T. Sempronius Gracchus, raconte Tite-Live, « parvint, sur des chevaux de relais, à une vitesse presque incroyable, d'Amphissa à Pella, en trois jours.» [Tite-Live Annales ou Histoire romaine XXXVII, 28] Et quand on voit les lieux on constate qu'il s'agissait de postes fixes, et non de relais installés pour la circonstance.
5. Ce que Cécinna inventa pour transmettre de ses nouvelles à ceux de chez lui était bien plus rapide encore : il emportait avec lui des hirondelles et les relâchait vers leurs nids quand il voulait donner de ses nouvelles, après les avoir teintes de la couleur signifiant ce qu'il voulait dire, ainsi qu'il l'avait concerté avec les siens. Au théâtre, à Rome, les chefs de famille avaient avec eux des pigeons, auxquels ils attachaient des lettres quand ils voulaient donner des ordres aux gens de chez eux ; et ces pigeons étaient dressés à rapporter les réponses. Decimus Brutus, assiégé dans Modène, usa du même procédé, et d'autres aussi ailleurs609.
6. Au Pérou, les messagers étaient portés dans des sortes de brancards, sur les épaules d'hommes qui couraient et tellement agiles que les premiers porteurs transmettaient leur charge aux suivants sans même interrompre leur course.
7. J'ai entendu dire que les Valaques, qui servent de courriers au Sultan, sont extrêmement rapides ; c'est qu'ils ont le droit de faire descendre de cheval le premier qu'ils trouvent sur leur chemin, en lui laissant leur cheval fourbu en échange, et que pour se préserver de la fatigue, ils s'entourent d'une large bande de tissu au milieu du corps, comme le font d'autres aussi. Mais pour moi, je n'ai pas trouvé que cela m'apportait quelque soulagement.
Chapitre 23
Sur les mauvais moyens employés à bonne fin
1. Il existe une étonnante relation, une étonnante correspondance dans l'organisation universelle des ouvrages de la nature, qui montre bien qu'elle n'est pas le fruit du hasard ni voulue par plusieurs maîtres différents. Les maladies et les états dans lesquels se trouvent nos corps se retrouvent dans les états et les gouvernements : les royaumes et les républiques naissent, fleurissent, et se fanent de vieillesse, tout comme nous. Nous sommes sujets à une trop grande abondance d'humeurs610, et celle-ci est inutile et même nuisible. Ce peuvent être de bonnes humeurs ; mais même celles-là, les médecins les craignent : ils disent que dans la mesure où rien n'est stable en nous, nous devons intervenir pour rabaisser et amoindrir une santé trop parfaite, allègre et vigoureuse, de peur que notre nature, qui ne peut rester en place, et qui n'aurait plus la possibilité de monter ou de s'améliorer, ne fasse machine arrière n'importe comment et brutalement. Et c'est pour cela qu'ils prescrivent aux athlètes des purges et des saignées, pour leur ôter tout excès de santé. Mais les humeurs mauvaises peuvent aussi être en excès : c'est ce qui cause généralement les maladies.
2. On voit souvent des états malades du fait des mêmes excès, pour lesquels on a pris l'habitude d'utiliser diverses sortes de purges. Tantôt on laisse partir un grand nombre de familles, pour en décharger le pays, et ces gens vont chercher ailleurs leur subsistance aux dépens d'autrui. C'est ainsi que nos anciens Francs sont venus du fond de l'Allemagne pour s'emparer de la Gaule et en chasser les premiers habitants, et que se forma cette infinie marée d'hommes qui s'écoula en Italie sous les ordres de Brennus611 et d'autres. Puis ce furent les Goths et les Vandales, et de même encore pour les peuples qui occupent aujourd'hui la Grèce, et qui abandonnèrent leur pays d'origine pour aller s'installer ailleurs où ils seraient plus à l'aise. Il n'est guère que deux ou trois endroits dans le monde qui n'aient pas ressenti l'effet de ces fluctuations. Les Romains bâtissaient ainsi leurs colonies : sentant leur ville enfler outre mesure, ils la déchargeaient de sa population la moins nécessaire, et envoyaient celle-ci habiter et cultiver les terres conquises. Parfois aussi, ils ont sciemment fomenté des guerres avec certains de leurs ennemis ; ce pouvait être pour tenir leurs hommes en haleine, de peur que l'oisiveté, mère de la corruption, ne suscite de plus graves inconvénients :
Nous devons subir les maux d'une longue paix ;
Le luxe est pire que les armées : il nous étouffe.
[Juvénal Satires VI, 291]
Mais ce pouvait être aussi pour servir de saignée à leur République, et rafraîchir un peu l'excitation trop véhémente de leur jeunesse, élaguer et aérer les branches de cette tige qui foisonnait un peu trop généreusement. C'est dans ce but qu'ils ont autrefois fait la guerre aux Carthaginois.