Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
— Et…
— J’ai pas osé lui dire, mais c’est un peu… bon marché ce qu’il fait… je suis restée évasive. D’autant plus que…
Elle attrapa sa pochette, l’ouvrit et répandit une pluie de cartes de visite.
— Tu as vu toutes les cartes que les gens m’ont laissées ? Ils veulent tous me voir !
Il en compta à vue d’œil une bonne dizaine.
— Ils ont adoré, Gary ! Tu sais, le coup du foulard qu’on noue autour du cou ? J’avais pris un modèle Vuitton trop beau… eh bien, y a un type de chez Vuitton qui m’a proposé de travailler sur le dessin des prochains foulards. Tu te rends compte ?
Et elle épela V-U-I-T-T-O-N.
— Et y a pas que lui ! J’ai déjà au moins deux offres de travail à New York ! Tu te rends compte ? New York…
— Ça ne m’étonne pas… C’est beau, c’est classe… Je suis fier de toi, Hortense, vraiment fier de toi.
Hortense le regardait, assise par terre, les coudes sur les genoux, ses lunettes noires au bout du nez et le trouvait grand, beau, fort, généreux. Il l’écoutait, il la regardait différemment, comme s’ils n’avaient plus besoin de se faire la guerre. Comme s’il avait compris quelque chose de très important. Il y avait dans son attitude une sorte de détachement, de mâle assurance qu’elle ne lui connaissait pas.
— Tu as changé, Gary… Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Il lui sourit, lui tendit la main et ordonna :
— Allez viens ! On se casse ! Je t’emmène dîner…
— Mais je dois…
Gary leva un sourcil contrarié.
— Tout ranger…, mentit Hortense.
Nicholas était parti raccompagner Anna Wintour. Il lui avait dit attends-moi, je reviens et on fête notre succès ! Car c’est un succès, Princesse. Tu vas voir, les propositions vont pleuvoir, tu n’auras que l’embarras du choix…
Elle ne pouvait pas l’abandonner ! Elle regarda à nouveau Gary et lut dans ses yeux l’urgence de le suivre. Il était revenu, il avait mis son orgueil dans sa poche, il lui tendait la main. Elle hésitait. Son regard allait des vitrines à l’imperméable de Nicholas qu’il avait accroché dans un coin et c’était comme si le Burberry impeccable l’adjurait de rester. C’est ta carrière que tu joues Hortense ! Ne fais pas ça ! Nicholas sera furieux et ne voudra plus jamais lever le petit doigt pour toi. Elle se redressa vers Gary, entra dans son regard qui s’obscurcissait, devenait noir. Si je dis non, je ne le revois plus… elle balançait, balançait. Oui mais… j’ai besoin de Nicholas, j’ai encore besoin de lui. Sans son aide, ses relations, son esprit pratique, cette soirée n’aurait pas été un tel succès… Ils sont tous venus, ce soir, mais, si je suis honnête, c’était plus pour lui que pour moi. Nicholas est un nom, un nom qui monte, il m’ouvre mille portes. Moi, je suis encore une inconnue… Elle luttait, anxieuse, et laissa tomber à nouveau sa tête entre ses jambes.
— Ne me dis pas que tu dois ranger les reliefs du festin ! observa Gary, narquois. Il y a des gens pour ça… Hortense, sois honnête. Tout le monde est parti… Tu n’as plus rien à faire ici. Tu attends quelqu’un ?
Elle secoua la tête, incapable de répondre. Incapable de décider.
— Tu attends quelqu’un et tu n’oses pas me le dire…
— Non, murmura Hortense, non…
Elle mentait si mal que Gary comprit et recula.
— Dans ce cas-là, ma chère, je te laisse… Ou plutôt je vous laisse tous les deux…
Hortense fronça le nez, incapable de se décider. Se frappa la tête de ses poings et pensa toujours le même problème, toujours le même problème, fallait toujours choisir, toujours ! Elle détestait choisir, elle voulait tout.
Il se dirigea vers la sortie.
Elle fixait des yeux le dos de Gary dans sa vieille veste des Puces, son jean noir, son long tee-shirt gris dont les manches dépassaient, sa tignasse hirsute. Le Burberry, dans son coin, avait l’air raide et satisfait de l’avoir emporté. Tu as fait le bon choix, Hortense, tu as tout le temps de vivre ta romance, ce garçon t’attendra, vous avez vingt ans, vous commencez à peine votre vie. Vous n’en êtes qu’aux gammes… Il t’aime ? Et alors ? Ce n’est pas ça qui te propulsera en avant ! Qui a passé des heures et des heures à monter tes vitrines ? Qui a prêté ses modèles, ouvert son carnet d’adresses, appelé chacun en parlant de toi en faisant de toi une star à venir ? Nicholas est prêt à tout pour toi, regarde comment il a su te mettre en avant, vanter tes qualités, ton sens du travail, tu en as presque rougi… En ce moment même, il parle de toi à Anna Wintour, il est en train de t’obtenir un stage au Vogue américain, la bible de la mode, et tu le laisserais en plan pour un gamin débraillé ? No way !
Hortense suivait Gary des yeux. Il s’éloignait, s’éloignait.
Elle ne le supporta pas.
— Attends ! Attends-moi ! J’arrive ! hurla-t-elle en se relevant.
Elle ramassa son Perfecto, sa pochette Lanvin et le rattrapa alors qu’il atteignait le trottoir de Brompton Road.
Il lui prit la main et déclara :
— J’ai changé d’avis, on va pas dîner… On va chez moi. J’ai trop envie de toi…
— Mais j’ai faim !
— J’ai une pizza dans le frigo…
Gary se réveilla tôt le matin, allongé sous la couette aux côtés d’Hortense. Elle dormait sur le dos, un bras rejeté en arrière. Il embrassa la pointe de son sein et elle gémit doucement en grognant encore dormir, encore ! je suis morte et il sourit. Il s’écarta, ramena la couette sur lui, elle grogna j’ai froid, tira la couette à elle et il décida de sortir lentement du sommeil. Il avait rêvé de son père, cette nuit. Il s’efforçait de retrouver son rêve, mais seule la fin lui revenait : Duncan McCallum, assis dans une clairière, lui tendait la main…
C’était l’herbe qu’il avait fumée la veille qui le rendait décidément sentimental.
Il chassa son rêve et se leva.
Il allait prendre le petit déjeuner avec sa mère.
Il gribouilla un mot à Hortense qu’il laissa en évidence à sa place encore chaude dans le lit et partit sans faire de bruit.
Dans quelle galère je me suis embarquée ? se disait Shirley ce matin-là en regardant l’homme qui dormait dans son lit.
Elle aperçut le blouson noir, le pantalon noir emmêlés à terre. Des bottes et un caleçon. Ils ne s’étaient pas parlé, ils s’étaient précipités l’un contre l’autre… Elle l’avait entraîné dans sa chambre, avait fait glisser le blouson, défait le pantalon noir, s’était déshabillée à la hâte et ils avaient sombré dans le lit.
Toute la semaine, elle avait circulé dans le van. Elle préparait sa séance gore pour l’école, allait d’un abattoir à l’autre, soulevait des lourds bidons de gélatine, des bassines d’abats, de carcasses, préparait le scénario du film d’horreur qu’elle allait présenter à ses élèves pour les dégoûter de cette nourriture industrielle dont ils étaient friands. Elle avait pris comme exemple les nuggets… Elle commença par leur en montrer un, tout propre, tout beau dans sa boîte. Le fit circuler puis ajouta, mielleuse :
— Vous voulez savoir maintenant ce qu’il y a VRAIMENT dans ces rectangles que vous trouvez délicieux ? Eh bien ! Je vais vous le montrer. En suivant attentivement ce qu’il y a dans la composition, ce qui est écrit en tout petit sur la boîte et que vous ne lisez jamais…
Les trente gamins la regardaient, avec un petit air insolent qui disait cause toujours, la vieille, tu nous auras pas… Elle retroussait ses manches, plongeait les mains dans des bocaux, exhibait des morceaux sanglants de tripes, de foie, de rognons, de peaux de volailles arrachées, des poumons de bœuf, des vessies de porc ou de veau qu’elle pressait entre ses doigts pour faire gicler des flots d’excréments, des pattes de poulet, des crêtes de coq, des pieds de cochon, des filaments sanguinolents qu’elle mélangeait à des litres de gélatine, de colle, puis qu’elle broyait dans un grand mixeur que lui avait prêté un équarisseur. Tout en faisant mine de suivre attentivement la liste des ingrédients au dos du paquet de nuggets. Les gamins regardaient, stupéfaits, écoutaient le son affreux de la peau qu’on arrache, des os qu'on broie, devenaient blancs, verts, jaunes, se tenaient la bouche… Elle saupoudrait le tout de sucre en poudre, repassait la mixture infâme au mixeur ; il en sortait une pâte rose, épaisse, gluante, qu’elle versait dans des petits moules, qu’elle recouvrait de sauce à base de colorants. Elle les façonnait tout en jetant un œil sur la classe… Certains étaient couchés sur leur table, d’autres levaient la main pour sortir. Et l’odeur ! L’odeur était insoutenable. Des effluves âcres de chair massacrée, de sang souillé qui suffoquaient les narines. Et ce n’est pas fini, triomphait-elle en dardant sur les élèves un œil de tortionnaire, et elle versait de l’épaississant, en barbouillait le tout d’un pinceau gluant de caramel liquide… et elle achevait triomphante : « Et voilà ce que vous avalez quand vous mangez ces nuggets ! Sachez un truc : qu’ils soient au poulet ou au poisson, c’est la même chose. Dans le meilleur des cas, il y a 0,07 % de vrai poisson ou de vrai poulet. Dans le pire, 0,03 ! Alors maintenant, à vous de choisir si vous voulez continuer à vous empoisonner… L’alimentation moderne n’est plus produite, mais fabriquée. Fabriquée exactement comme je viens de vous le montrer. Je n’ai rien inventé. Tous les composants sont écrits en lettres et chiffres barbares au dos des paquets. Alors, vous avez le choix… comportez-vous en moutons et vous finirez en côtelettes ! »