Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Exceptionnellement doué pour le métier des armes, Ivan Bolotnikov prend la tête d’une armée qui ne cesse de croître et qui voit en lui le voïevode du tsar Dmitri. Les historiens soviétiques présenteront Bolotnikov comme le chef d’un « mouvement paysan », puis le feront monter en grade, en parlant de « guerre paysanne », sorte de préfiguration de la révolution d’Octobre. Une interprétation qui s’explique aisément si l’on se souvient que Staline déclarait : « Nous autres, bolcheviks, nous sommes toujours intéressés à des figures telles que Bolotnikov, Razine, Pougatchev », et qu’il parlait de « soulèvement anarchique de la paysannerie contre le joug féodal10. »
Les chercheurs qui ne sont pas prisonniers d’idées toutes faites notent, eux, la très faible participation des paysans au mouvement de Bolotnikov, essentiellement composé de Cosaques (du Terek, du Iaïk, du Don), d’habitants des villes de la Russie centrale et du sud-ouest, des petite et moyenne noblesses de Riazan (dont le leader est Procope Liapounov) et de Toula (sous la conduite d’Istoma Pachkov), de déserteurs des armées lancées contre Bolotnikov. Abraham Palitsine évoque aussi la présence, parmi les « brigands », de Tatars de Crimée et de la Horde de Nogaï.
Peu à peu, toutes les couches de la société sont impliquées dans les troubles, qui débouchent sur la guerre de Bolotnikov. Les classes inférieures et moyennes le rallient, chacune défendant ses propres intérêts. Si les proclamations d’Ivan Bolotnikov n’ont pas été conservées, le radicalisme absolu d’une partie des insurgés – les couches inférieures de la population – transparaît de la façon la plus évidente dans les réactions qu’elles suscitent du côté des autorités moscovites. Un historien soviétique cite le chroniqueur : « Et au dire des boïars, des voïevodes et de toutes sortes de gens hostiles, dans ces villes d’Ukraine, de Pologne et du Nord, les gens du cru inventaient mille morts, jetant les gens depuis les tours, les pendant par les pieds, les crucifiant aux murs des villes, les châtiant de morts diverses, pillant les gens aisés ; et ceux que l’on tuait et pillait étaient qualifiés de traîtres, les autres se disant partisans du tsar Dmitri11. » L’historien soviétique passe sous silence les innombrables violences et outrages infligés aux épouses et aux enfants des boïars, dont le chroniqueur fait état ; il précise toutefois que, dans de nombreux cas, les actes de justice sommaire étaient perpétrés sous la direction de Bolotnikov lui-même.
Le mot d’ordre de Bolotnikov, repris trois cents ans plus tard dans la formule léniniste : « Pillez les pillards », constitue une des grandes forces du mouvement, mais l’idée principale reste la certitude que l’on pille et l’on tue les ennemis du tsar-libérateur légitime, Dmitri.
L’extraordinaire épopée du Faux-Dmitri se répète : reprenant l’itinéraire du premier imposteur, la troupe de Bolotnikov, partie en campagne au cours de l’été 1606, est aux portes de Moscou dès le mois d’octobre. Simultanément, l’armée noble de I. Pachkov et de P. Liapounov s’avance vers la capitale. Le nombre des nobles, cependant, n’y est guère élevé ; la base de l’armée insurgée, qui met en déroute les troupes régulières du gouvernement, est composée de Cosaques, de gens des faubourgs, de paysans, de kholops. L’alliance entre Bolotnikov et ces « compagnons de route » que constituent les nobles, est de courte durée.
Les nobles marchent sur Moscou pour renverser Vassili, le tsar boïar, et le remplacer sur le trône par « leur » tsar, Dmitri. Bolotnikov appelle les Moscovites à faire justice aux boïars, à piller et passer par le feu les biens des possédants. « L’action commune de ces deux groupes sociaux relevait d’un simple malentendu », écrit S. Platonov. La rupture est inévitable pour une autre raison : il n’y a pas de « tsar Dmitri » dans le camp de Bolotnikov. Une délégation de Moscovites s’y rend dans l’espoir de le rencontrer, et s’en repart fort marrie ; les nobles ralliés au « grand voïevode » de Dmitri, ne l’y trouvent pas non plus.
Les natifs de Riazan, conduits par Liapounov, sont les premiers à quitter Bolotnikov, suivis par d’autres détachements nobles, lors du combat mené par les insurgés contre les armées du tsar. Bolotnikov bat en retraite à Kalouga, puis à Toula. Mais il faut attendre octobre 1607 pour que les troupes du tsar s’emparent de cette dernière ville, au terme d’un long siège. La répression est féroce. Parmi les nombreux prisonniers, le « tsar Pierre », qui accompagnait Bolotnikov, est exécuté. Le leader de la révolte est transporté à Kargopol, aveuglé et noyé.
La défaite des troupes de Bolotnikov est, pour Vassili, un répit de courte durée. Une partie considérable du territoire refuse toujours, en effet, de lui prêter serment. On continue d’attendre l’imposteur, et il finit par arriver.
Vassili Klioutchevski, sans conteste le plus spirituel des historiens russes, qualifie Sambor – le domaine des Mniszek – de « fabrique d’imposteurs ». C’est donc là qu’on s’adresse pour trouver l’homme providentiel tant espéré. Georges Mniszek et Marina sont toujours dans leur exil moscovite, mais l’épouse de Georges, restée sur ses terres, prend une part active aux recherches. Au cours de l’été 1607, « Dmitri » est trouvé. La figure du second Faux-Dmitri est encore plus énigmatique que celle du premier. Les historiens ne s’y sont guère intéressés, en partie, peut-être, parce que Philarète, père du futur tsar Michel, devait le reconnaître pour le vrai tsar. Divers documents et auteurs avancent différents noms, depuis celui d’un natif du lieu, Matveï Veriovkine, jusqu’à celui du fils d’Andreï Kourbski qui, un temps, avait rallié le premier Faux-Dmitri. Dans une étude toute récente, R. Skrynnikov parvient à la conclusion que le second Faux-Dmitri était un maître d’école de Chklov, converti à l’orthodoxie mais gardant en permanence avec lui le Talmud – un juif du nom de Bogdanko.
La personnalité du nouveau prétendant au trône reste également mal connue parce qu’il dut endosser le costume tout prêt – et n’attendant que lui – d’une figure légendaire qui avait existé. Il lui suffit de se présenter comme le tsar Dmitri miraculeusement resté en vie, pour que des milliers de personnes – population locale, Cosaques du Don conduits par l’ataman Ivan Zarucki, Polonais – viennent le trouver à Starodoub (en Sévérie). En Pologne, les nobles, mécontents de leur roi, s’insurgent ; un nouveau rokosz commence. Le 24 juin 1607, le chef des révoltés déclare que le roi est détrôné, et proclame l’avènement d’une « ère sans roi ». Les royalistes, toutefois, mettent en déroute les insurgés, on parvient à une réconciliation et les soldats des deux parties, laissés sans occupation, s’enrôlent chez le Faux-Dmitri, prometteur de gloire et de butin. L’un des premiers à le faire est le noble lituanien Alexander Jozef Lissowski, qui forme un détachement de cavalerie et part en terre lointaine, tenter de rassembler les restes de la troupe de Bolotnikov. Il amène au second Faux-Dmitri près de trente mille « soldats russes des marches ».
Au printemps 1608, l’armée du second Faux-Dmitri part en campagne, visant Moscou. Ne rencontrant qu’une faible résistance du côté des troupes moscovites, le « tsar Dmitri » s’arrête à quelques verstes de la capitale, au bourg de Touchino. Du premier Faux-Dmitri, on disait qu’il était le « moine défroqué » Grigori Otrepiev ; le second, lui, dont on ignore – et veut ignorer – le vrai nom, est simplement qualifié de « Brigand ». Dans la langue russe de ce temps, cela signifie un vaurien, un dupeur, mais aussi un félon et un bandit de grand chemin. Le second Faux-Dmitri entrera dans l’histoire russe sous l’appellation de « Brigand de Touchino », lieu où il établit son quartier général.