Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
À Touchino, le « tsar légitime » est rejoint par de nouveaux partisans, dont de nombreux Polonais ; le frère du chancelier lituanien Lew Sapieha, le prince Jan-Petr Sapieha, et le prince Roman Rozynski fournissent d’importants détachements. Vassili Chouïski signe avec le roi de Pologne un traité de paix de quatre ans (plus exactement de trois ans et onze mois), aux termes duquel les deux parties s’engagent à ne pas intervenir dans les affaires intérieures de l’un et l’autre États. Sigismond III promet même de rappeler de Moscovie tous les ressortissants de la Rzeczpospolita. Moscou libère tous les prisonniers qu’elle détient depuis le renversement de « Dmitri ». Marina Mniszek est du nombre. Tandis qu’elle rentre en Pologne, elle est enlevée par un détachement envoyé par son « époux ». Pour certains historiens, la « tsarine » n’est pas pressée de se retrouver à Sambor. Conduite à Touchino, Marina, selon des témoins, après quelques hésitations « reconnaît » son époux. L’autorité de ce dernier s’en trouve considérablement accrue ; les derniers doutes sur l’authenticité du « tsar » s’évanouissent.
N’ayant pas les moyens d’entreprendre un siège en règle de Moscou, les « Touchiniens » tentent de bloquer toutes les voies conduisant à la capitale. Ils n’y parviennent pas. En septembre 1609, « l’hetman lituanien Petr Sapieha et le pan Alexander Lissowski, à la tête de Polonais, de Lituaniens et de traîtres russes12 », assiègent le monastère de la Trinité-Saint-Serge. Fondé au XIVe siècle par Serge de Radonège, le monastère est, au début du XVIIe siècle, l’un des plus importants et des plus influents du pays ; il est en outre une forteresse de premier ordre, qui protège Moscou au nord et défend la route de ces villes septentrionales que sont Rostov et Iaroslavl, ainsi que, plus loin, la voie de la Sibérie. Le cellerier de la Trinité Saint-Serge, Abraham Palitsine, a laissé, nous l’avons vu, un Récit, livre de mémoires sur les Troubles, dans lequel la description du siège occupe une place centrale. Toutes les tentatives de prendre le monastère et de couper la voie du nord restent vaines : soutenue par les moines, la garnison résiste jusqu’en janvier 1610, date à laquelle des renforts arrivent. Le siège est finalement levé.
Le « Brigand » ne parvient pas à prendre Moscou, le tsar Vassili ne parvient pas à vaincre le « Brigand » ou, au moins, à l’éloigner de la capitale. L’État moscovite se scinde en partisans du « tsar Dmitri » et partisans du tsar Vassili. Le sud, qui a vécu le renversement de « Dmitri » comme une défaite personnelle, rallie le second Faux-Dmitri ; le nord, lui, préfère le tsar moscovite. Convaincu de sa faiblesse, Vassili cherche de l’aide à l’étranger. Il envoie vers le nord son neveu, le prince Mikhaïl Skopine-Chouïski – qui, malgré son jeune âge (vingt-quatre ans), a déjà fait la preuve de talents militaires hors du commun –, « recruter des soldats étrangers ». Le 29 février 1609, le prince Skopine-Chouïski signe un accord avec la Suède. En échange de soldats fournis par ce pays, Moscou cède à son ennemi traditionnel la terre d’Ijora (Ivangorod, Iam, Koporié, Korela), reconquise sous le règne de Fiodor Ivanovitch. Chouïski renonce aux prétentions russes sur la Livonie et s’engage à entrer en guerre contre la Pologne. En août, l’armée relativement peu nombreuse du prince Skopine-Chouïski, soutenue par quinze mille mercenaires suédois placés sous le commandement des généraux de La Gardie et Horn, arrive aux environs de Moscou. « L’intervention suédoise », comme devaient l’écrire les historiens soviétiques, permet de remporter une série de victoires sur le « Brigand », qui se maintient toutefois à Touchino.
L’accord passé avec la Suède est perçu par Sigismond III comme une violation du traité tout juste conclu entre Moscou et la Rzeczpospolita et, partant, comme un prétexte rêvé pour déclencher les hostilités. En octobre 1609, l’armée polonaise assiège Smolensk, protégée par de solides murailles édifiées sous le règne de Boris Godounov, et par une garnison placée sous le commandement du voïevode Mikhaïl Cheïne. La grande visée du roi est de propager le catholicisme à l’est. Le pape Paul V donne sa bénédiction à l’entreprise et envoie au « chevalier de l’Église » un glaive et un chapeau ; de son côté, Sigismond III demande au Vatican de hâter la canonisation d’Ignace de Loyola, fondateur de l’Ordre des Jésuites, choisi comme saint patron de la campagne contre Moscou.
Touchino est devenu une sorte de deuxième capitale ; sous le règne du second Faux-Dmitri, une cour y est installée, formée de boïars de plus ou moins vieilles lignées, et de nobles. La première place y revient au métropolite Philarète (Fiodor Romanov, dans le siècle). Les contemporains divergent à son propos : les uns le considèrent comme l’otage du « Brigand », d’autres se sentent fondés à voir dans son séjour un libre choix de sa part. Philarète avait été nommé métropolite par le premier Faux-Dmitri. Le « Brigand de Touchino » le fait patriarche, sans se soucier de l’existence à Moscou d’un autre patriarche, Hermogène. L’État moscovite se retrouve donc doté de deux tsars – l’un au Kremlin, l’autre à Touchino –, de deux patriarches, de deux Doumas des boïars et de deux administrations.
La catastrophe n’est pas seulement politique, elle est aussi morale ; c’est l’époque où le mot « transfuge », l’expression « retourner sa veste » apparaissent dans la langue russe, désignant tous ceux qui, avec la plus grande aisance et sans remords particuliers, passent d’un camp à l’autre, et retour. La facilité avec laquelle s’accomplissent les trahisons, et leur impunité, en encouragent d’autres. Les marchands de Moscou fournissent des vivres au camp de Touchino, et même la poudre dont le « Brigand » a besoin pour mitrailler leur ville.
Le 10 mars 1610, le prince Mikhaïl Skopine-Chouïski réussit à briser le siège et entre dans la capitale. L’imposteur se réfugie à Kalouga. La confusion qui s’ensuit dans le camp de Touchino dégénère en empoignade entre Polonais et Cosaques. Ces derniers suivent le second Faux-Dmitri qui trouve, à Kalouga, le soutien des « kholops boïars13 ». La mort prématurée du prince Mikhaïl Skopine-Chouïski, empoisonné, selon la rumeur, par le tsar Vassili qui voyait un rival en la personne du jeune et brillant voïevode, porte un ultime coup à l’autorité déjà bien malmenée du tsar.
La classe dirigeante de l’État moscovite se trouve devant un triple choix : le tsar Vassili, l’imposteur ou le roi de Pologne. Les adversaires de Vassili, qui forment la cour de Touchino, mécontents de l’imposteur, trop dépendant, à leur gré, des détachements polonais, entreprennent de rechercher un accord avec Sigismond III. L’idée de placer l’héritier polonais sur le trône russe avait déjà été émise au temps du premier Faux-Dmitri. Au début de 1610, elle prend une forme concrète. Après de brefs pourparlers dans le camp du roi de Pologne, établi aux abords de Smolensk, les émissaires des « Touchiniens » signent, le 4 février 1610, un accord aux termes duquel ils reconnaissent pour tsar de Russie le fils de Sigismond, Ladislas. La délégation russe est conduite par le prince voïevode Mikhaïl Saltykov, dont la biographie est l’exemple même des comportements les plus communs au Temps des Troubles. En 1601, il est un des trois commandants de l’armée envoyée par Boris contre l’imposteur. Avec Basmanov et Golitsyne, il passe dans le camp du Faux-Dmitri. Récompensé par le « tsar » qui l’introduit à la Douma des Boïars, Mikhaïl Saltykov devient l’un des organisateurs du renversement de « Dmitri ». Chassé de Moscou par Vassili Chouïski qui ne lui fait aucune confiance – et pour cause ! –, le prince Saltykov rallie le « Brigand de Touchino », puis l’abandonne et passe du côté polonais. Il mourra en Pologne en 1611.