Le Dico des dictionnaires
- Автор: Pruvost Jean
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions JC Lattès
- ISBN: 978-2709635684
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
On aime à relire la conclusion de l’Advertissement : « Prenez en gré la bonne intention que j’ay euë & auray tousiours de mieux faire, & me tenez en vos bonnes graces, ausquelles je desire avoir quelque petite part. »
Qu’en 1971 paraisse sous la houlette du CNRS un énorme dictionnaire de langue, monument lexicographique du XXe siècle, le Trésor de la langue française, redonnait vie à un intitulé de dictionnaire qui s’était un peu perdu. 450 000 citations, plus de 100 000 mots, c’était bien un trésor qui allait être offert, le seizième volume achevé en 1994. Signe des temps cependant, le Trésor ne connaîtrait pas de rallonge… pas de supplément. Victime de la crise ?
Un proverbe de l’époque mérite d’être remis au goût du jour, au moment où l’on ne conjugue jamais l’économie sans l’associer à un mot-clé des angoisses du siècle, la crise : « Un trésorier sans argent est un apothicaire sans sucre. » Ou encore : « Les trésoriers sont les esponges des Rois. » Puissent les éponges être gorgées de « liquide » sur les comptes des particuliers… Et si l’or manque définitivement, rappelons-nous d’autres trésors que notre littérature n’a pas manqué de célébrer. Se souvient-on d’Antoine de Baïf déclarant en 1552 dans Les Amours de Méline : « Ne m’épargne point doucette, les trésors de ta bouchette… » ?
Tic et toc : le tic du toc du tac au tac
En 1986, Pierre Merle faisait paraître le Guide du français tic et toc, joli titre, mais qui aujourd’hui prêterait à confusion. Pas pour le tic, la manie, qui garde le même sens et dont nous allons parler. Mais pour le mot toc, qui serait ambigu puisque l’ancien toc bénéficie maintenant d’un homonyme, tout nouveau, en trois lettres, en tant que sigle, T.O.C., qu’on prononce TOC.
Commençons par le bon vieux toc, mot plein, qui existe de longue date, construit à partir du bruit que fait un objet que l’on tapote, bruit creux généralement. Toc est au départ une onomatopée comme boum, boum-boum. D’où aussi, bien sûr, le bruit que l’on peut faire sur une porte, toc-toc, avec sa main, pour qu’on vienne vous ouvrir. Ou encore, construit sur la même idée de creux, ici une tête vide sur laquelle on frapperait doucement pour bien vérifier l’absence de contenu, et en conclure que la personne est toc-toc. Dans la foulée, il faut aussi signaler bien sûr le toc, c’est du toc, qui désigne ce qui est inconsistant, par analogie avec le bruit que ferait un objet creux, sans valeur donc.
Venons-en maintenant au nouveau toc, T.O.C., dont le succès est sans doute dû à la proximité de son voisin de sens, le tic. Le T.O.C. représente l’abréviation de trouble obsessionnel compulsif. Il s’agit en fait d’une névrose obsessionnelle et le mot relève du registre médical, précisément de la psychopathologie. Pour simplifier, le toc est une sorte de tic que le malade reconnaît comme absurde mais qu’il accomplit de manière obsessionnelle, pour soulager son anxiété. Les tocs sont nombreux, et certains bénéficient même d’un nom : par exemple si j’ai pour toc de m’arracher les cheveux (un toc qui somme toute disparaît quand je n’ai plus un cheveu), c’est de la trichotillomanie, du grec trikos, poil, et du verbe tiller désignant le fait de tirer, d’arracher les parties ligneuses de l’écorce d’une tige. Soyez rassuré, le trichotillomane ne s’attaque jamais à ses voisins, si quelqu’un vous arrache un cheveu dans le RER, ce n’est pas un trichotillomane, c’est un fou.
On connaît mieux l’onychophage, celui qui mange (phagos en grec) ses ongles, onyx. D’ailleurs l’onyx, c’est effectivement une pierre translucide comme un ongle… Il y a aussi des tocs qui n’ont pas encore de noms : par exemple le toc des achats excessifs, incontrôlés, contrairement à la kleptomanie, autre toc, du grec kleptes, voler, le fait de voler alors même qu’on n’a besoin de rien. Un autre toc avéré est celui de ne pas marcher sur les lignes au sol : appelons cela la lignophobie… Parmi les personnes atteintes de tocs, signalons les ruminateurs, ceux qui ressassent des idées. Par exemple, avoir peur de ne pas pouvoir parler. À la radio, ce doit être atroce d’être un ruminateur. Il y a également ce qu’on appelle les tocs d’ordre, consistant à être obsédé par le rangement, la symétrie. On pense au héros d’une série télévisée : Monk, tociste mais pas tocard !
Passons au tic parfois très proche du toc, d’ailleurs dans le premier Petit Larousse, en 1905, on donne pour exemple : avoir le tic de ronger ses ongles. En fait, emprunté à l’italien ticchio, caprice, et au latin tic, onomatopée qui démarquait un mouvement brusque, le tic est d’abord animal. Il désigne en effet dans l’art vétérinaire, et nous citons le Trésor de la langue française, « une habitude vicieuse affectant les chevaux, se manifestant par une éructation bruyante accompagnée de mouvements de la tête, et de l’encolure dus à la contraction de certains muscles ». Il y a des tics rédhibitoires pour le cheval : le tic en l’air ou tic au vent, une sorte d’aérophagie qui lui fait lever la tête, souvent lié au tic d’appuyer les dents sur la mangeoire, ou contre la longe du licol ; le tic de l’ours, c’est-à-dire le balancement latéral et sans fin du cheval au repos. Évidemment, les êtres humains sont aussi sujets à toutes sortes de tics : Maupassant cite une femme qui se grattait n’importe où et sans cesse, avec une notable « indifférence du public », dit-il.
Pour conclure du tac au tac sur le tic ou le toc qui nous font tiquer, quelle tactique trouver pour les toquer, surtout si c’est le tic-tac de la toquante qui nous rend toc-toc. Aurais-je le toc du tic, du tac et du toc ?
Tome
Ouvrir le Dictionnaire françois de Richelet au mot tome, c’est être retoqué, immédiatement renvoyé à l’article volume : « Volume : s. m. Terme tiré du Latin. Il se dit en parlant des Livres, & il signifie Tome de livre relié séparément. Un petit Volume, un grand Volume. Il faudroit des Volumes pour tout dire. » Puis le facétieux Richelet cite un auteur dont le sort n’est envié par aucun écrivain : « Feu la Serre de burlesque mémoire a fait plusieurs Volumes qui vont tous à la chaise percée. Ceux du Sieur G**, Son Secretaire, n’ont pas un meilleur destin. » La chaise percée, transposons de manière moderne, en imaginant lesdits volumes engloutis dans la cuvette des toilettes…
Un tome est un « mot qui vient du Grec, & qui veut dire un volume », rappelle de la même manière Furetière en 1690, qui ainsi définit en bonne symétrie un volume comme étant un tome de livre, donnant un parfait exemple de ces définitions circulaires inutiles qui renvoient les unes aux autres. Pourtant, le premier Dictionnaire universel françois et latin (1704), « vulgairement appelé Dictionnaire de Trévoux », comme l’indique le sous-titre dès la seconde édition (1743), se présente, n’en déplaise à Richelet et Furetière, sous la forme d’un dictionnaire en deux volumes, mais avec trois tomes… Soulignons au passage que tous les dictionnaires encyclopédiques qui jusqu’à aujourd’hui évoquent le Dictionnaire de Trévoux font le même amalgame entre volume et tome, et donc se trompent tous en annonçant trois volumes pour cette première édition. On leur pardonnera cependant parce que, dans la pratique, les « tomes » et les « volumes » se confondent presque toujours. En réalité un tome, de la racine grecque tomos, action de couper (ne sommes-nous pas en train de faire l’anatomie d’un volume…), correspond à la division d’un ouvrage, prévue par l’auteur lui-même, et il est vrai que cette division se confond le plus souvent avec un volume entier. Mais le « volume » est affaire d’imprimeur, il représente le livre, l’objet, fabriqué de cuir et de feuilles rassemblées en cahiers. Ainsi, un ouvrage peut-il comporter plusieurs volumes et un volume, exceptionnellement, plusieurs tomes.