Le Dico des dictionnaires
- Автор: Pruvost Jean
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions JC Lattès
- ISBN: 978-2709635684
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
De fait, l’amoureux de la langue, le philologue, et l’écrivain des mots, le lexicographe, ont toujours fait bon ménage, et l’on rejoint ici Paul Valéry, qui tout en déclarant avoir « horreur des choses prescrites », exprimait dans ses Regards sur le monde actuel (1931) un vœu forcément cher aux amoureux d’une langue : « Il suffirait », y affirme-t-il, « d’un petit essaim de philologues ou de lexicographes, réunis à quelques écrivains pour tenir continuellement à jour la table des mots vivants à telle époque. » À table, tous ! Un thesaurus a besoin de bras, d’oreilles, de regards, de mains pour le nourrir. Tous à la ruche pour que le banquet ne cesse pas. Que le thesaurus nous nourrisse de son miel, à flots.
Le Thesaurus, en tant que titre d’ouvrage, s’impose en 1531 avec le Dictionarium seu Latinae linguae thesaurus de Robert Estienne, illustrant le sens latin du thesaurus, un « trésor ». Au passage, signalons qu’aux XXe et XXIe siècles les traqueurs de variantes orthographiques trouveront ledit trésor tantôt sur le mode moderne intégré à la langue française, donc avec l’accent aigu, thésaurus, tantôt mais plus rarement dans sa tradition latine, sans l’ombre d’un accent. On relèvera cependant que le ridicule ou le pédantisme ne seraient pas loin si, au pluriel, on persistait à évoquer les thesauri.
Thesaurus est un mot latin certes, mais il vient du grec thêsauros désignant plus spécifiquement le lieu où l’on tenait enfermées les richesses, définissant donc très concrètement le magasin à provisions. En définitive, riche de cette filiation, le thesaurus ne pouvait que rejoindre la famille des titres possibles des recueils de mots et d’informations, des dictionnaires qui représentent à dire vrai de formidables provisions de mots. C’est ce que continua de mettre en application Robert Estienne, lexicographe de la première heure, en publiant en 1572, le Thesaurus graecae linguae.
Avec le monde moderne fondé sur le recueil, et la consultation automatique d’une documentation, moteur de recherche oblige, le thesaurus ne pouvait que croître et embellir dans ses acceptions. Il devint ainsi également synonyme de « répertoire alphabétique de termes normalisés pour le classement documentaire », belle définition laroussienne. Un thesaurus ainsi compris est constitué de ce qu’on appelle en termes précis des « descripteurs », c’est-à-dire des mots autorisés, et seulement eux, pour indexer l’information. Ici l’analogie bien maîtrisée règne, l’exemple classique donné étant le fait que le mot descripteur, récolte, est lié au descripteur, culture, le blé à céréale, et que le descripteur France est lié à Europe. Une question portant alors sur la récolte du blé en France sera indexée à un plus vaste sujet, les cultures de céréales en Europe.
D’une certaine manière, notre cerveau est un gigantesque thesaurus, le réflexe analogique y est constant. De là d’ailleurs à considérer que le cerveau est un dictionnaire, magnifique quand il tourne bien, est assez tentant pour un dicopathe. Et inversement, se déplacer entre des rangées de dictionnaires-thesaurus n’est pas très loin d’un déplacement au milieu d’une armée de cerveaux prêts à répondre à d’imprévisibles questions…
D’où vient le mot trésor ? Du latin thesaurus, lui-même issu du grec thêsauros. D’où vient ce mot grec ? Les étymologistes ne savent pas vraiment.
Comment est-on passé de thesaurus à trésor, avec l’ajout de ce r. On ne le sait pas plus… De la grotte d’Ali Baba aux comptes en Suisse abritant quelques trésors, le secret est bien gardé, même du côté de l’étymologie.
Ce dont on est en revanche assuré, c’est que le sens originel correspondant à un ensemble de choses précieuses regroupées en un lieu préservé est attesté dès le XIIe siècle avec des sens métaphoriques pour désigner la personne chère. D’où l’usage du mot trésor comme terme d’affection, celui-là même qui résonne dans mes oreilles, avec un peu de nostalgie en ce qui me concerne, feue ma grand-mère maternelle appelant en effet ainsi mon grand-père. Ce qui me faisait sourire, en y percevant un tantinet de ridicule.
C’est en 1265 que le Florentin Brunetto Latini, exilé en France, dédie à Charles d’Anjou Li livres dou trésor, une encyclopédie de trois volumes compilant toutes les connaissances de l’époque. Le mot trésor pouvait dès lors comme son équivalent latin thesaurus désigner un ouvrage. À la fin du XIIIe siècle, il correspondit aussi aux réserves financières d’un souverain, avant de devenir le Trésor public, en 1748, propre aux finances de l’État.
Lorsque, dans son Dictionnaire françois, Richelet offre la première définition française du mot trésor, c’est pour l’appliquer à un ensemble de choses très précieuses et il cite immédiatement le Trésor de Saint-Denis. « C’est une quantité de choses sacrées & non sacrées qui sont très-prétieuses », écrit-il. Et d’en commencer la description surprenante : « Les choses sacrées sont un très-beau calice d’agate, donné par Charles le simple, une des cruches dans lesquelles notre Seigneur changea l’eau en vin aux nôces de Cana. […] plusieurs saints livres manuscrits écrits sur du vélin. » Puis « une corne de licorne de six piez », « la lanterne de Judas », « le miroir du Poëte Virgile », « l’épée de Jeanne la pucelle »… Diable !
Il faut attendre Furetière, en 1690, pour que soit largement évoqué le trésor qui « s’est aussi employé en plusieurs titres de livres, pour signifier un recueil, un amas de plusieurs choses. Le Tresor Politique, le Tresor poëtique, le Tresor des langues Françoise, Italienne, & Espagnole de César & Antoine Oudin ». Ce dernier Trésor, paru en 1625, est synonyme de dictionnaire et avant que ne paraissent les grands dictionnaires monolingues de Richelet et Furetière, il donne une belle image des dictionnaires imprimés à venir. Quelle belle prise, le jour où j’ai trouvé ce dernier Thrésor — avec un h que Furetière a fait disparaître — chez un bouquiniste, près du Palais de l’Institut. Appelé aussi le Thresor des trois langues, mon exemplaire est de 1627. Trois parties sont distinguées dans ce Trésor en un volume : « I. Tesoro de la lengua Española, Françesa y Italiana » ; « II. Thresor de la langue Françoise, Italienne, & Espagnole ; contenant l’explication des dictions Françoises en Italien & en Espagnol : pour faciliter le moyen à ceux qui desirent atteindre la perfection de composer en la langue Italienne & Espagnole » ; « III. Tesoro delle tre lingue, Italiana, Francese, e Espagnnola. [sic] » L’ouvrage est émouvant, l’un de ses propriétaires y a inscrit son nom à l’encre rouge, presque du même rouge que le titre imprimé en couleur. Qui est ce L. Doulin, qui a par ailleurs ajouté une date, 1796, sans doute la date où il a acquis l’ouvrage ? Son ADN est probablement là quelque part encore dans ces pages consultées d’un doigt humecté… Les dictionnaires sont des trésors d’ADN !