Le Dico des dictionnaires
- Автор: Pruvost Jean
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions JC Lattès
- ISBN: 978-2709635684
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
Mais à quels temps sommes-nous confrontés ? Ainsi, c’est très judicieusement que Marie Ménoret a intitulé au pluriel l’ouvrage qu’elle a publié en 1999 au CNRS, Les Temps du cancer, parce que effectivement le temps reste un concept d’autant plus multiforme qu’on est malade.
En premier lieu, il importe de distinguer, avec Bergson et son Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), le « temps abstrait » du « temps concret ». Il y oppose en effet le temps qui se compte mathématiquement à celui que nous ressentons, concrètement. Une heure fera toujours soixante minutes, mais une heure peut paraître une éternité lorsque l’on souffre ou au contraire passer extrêmement vite lorsqu’on se trouve en pleine action. À l’échelle d’une vie, il en va de même des mois et des années, certains semblent très longs et d’autres fugaces. Albert Einstein ne disait pas autre chose lorsqu’il prenait pour exemple la situation d’« un homme resté assis près d’une jolie femme pendant une heure, qui pense que cela n’a duré qu’une minute », alors que si on le fait asseoir « pendant une minute sur un calorifère brûlant, il pensera que cela a duré des heures… »
Lorsque vient le « temps de la douleur », une expression née au Grand Siècle, le temps prend effectivement une autre couleur. Les philosophes rappellent ainsi à la fin du XVIIe siècle que, dans l’adversité, il importe de « s’accommoder au temps, sans attendre que le temps s’accommode à nous », en se préparant « néanmoins, lorsqu’on se voit enveloppé des ténèbres de la nuit », à « l’arrivée de l’aurore ». Il s’impose, pensent-ils, de « regarder les changements sans changer de résolution, […] en voyant dessous soy les orages & les tempestes », et cela pour mieux les surmonter, lira-t-on chez César de Rochefort, auteur du Dictionnaire général et curieux en 1685.
Une autre réflexion concerne les équilibres bouleversés des temps ressentis, ceux que décrit Henri Lefebvre dans La Vie quotidienne dans le monde moderne, distinguant le temps obligé, celui du travail professionnel, du temps libre, celui des loisirs, et du temps contraint, celui des exigences diverses en dehors du travail, démarches, formalités, etc. Aucun doute, le temps contraint, celui des démarches ou des soins, prend rapidement le pas sur les autres dès lors qu’il faut mettre en œuvre toute une stratégie pour vaincre la maladie.
Les hospitalisations inhérentes à la lutte contre les maladies graves, forcément assorties de contraintes désagréables que tous essaient de rendre moins pesantes, sont également marquées par les longues attentes, rythmées au fil des jours par la récurrence de tel ou tel traitement. Le temps semble bien long du fond de son lit. « Le temps ne va pas vite quand on l’observe », souligne Albert Camus, dans ses Carnets (1942–1951), qui sait de quoi il parle, ayant dû lui-même lutter contre la tuberculose. « Il se sent tenu à l’œil. Mais il profite de nos distractions », ajoute-t-il, d’où justement l’intérêt de ces distractions pour oublier ce temps pesant, celui des soins. Et de conclure sur une interrogation judicieuse : « Peut-être y a-t-il même deux temps, celui qu’on observe et celui qui vous transforme » ?
« J’achève mon temps de convalescence », s’exclame de son côté André Billy en 1939 dans Introïbo, marquant ainsi combien le temps est affaire d’étapes successives. La convalescence achevée vient en effet le moment où l’on confrontera de nouveau son temps à celui des autres alors qu’en pleine période thérapeutique on se situait au centre du temps, avec une attention de chaque instant sur nos perceptions, à la recherche de bons indices.
En vérité, on ne doit pas oublier qu’à notre propre temps, tout au long du combat, s’associe celui que donnent les autres pour nous aider. Le patient se trouve ainsi tendu entre, d’une part, le fait qu’il est contraint d’épouser le temps des autres, celui de ceux qui le soignent en fonction d’un rythme régi par les nécessités médicales et professionnelles et, d’autre part, sa réflexion personnelle sur son temps biologique, examiné avec une attention maladive. Par ailleurs, rien n’étant plus précieux que le temps, les malades mesurent aussi la générosité des équipes soignantes à travers le temps qu’elles leur donnent à autre chose que des soins, temps de l’amitié et de l’écoute, qui participe assurément du mieux-être. D’où aussi l’intérêt des fêtes à ne pas oublier qui viennent ponctuer la vie de moments de bonheur.
En définitive, en bonne santé ou malade, la vie représente toujours du temps « gagné » sur l’inévitable fin. Et le combat pour la vie, mené à travers les thérapies mises en œuvre dont l’objectif est d’enrayer la progression de la maladie puis de détruire celle-ci, est aussi associé pour les médecins et les laboratoires à une lutte plus vaste contre le temps à laquelle chacun participe : découvrir le plus vite possible de nouvelles thérapies gagnantes.
« Temps : leurre exact », déclarait avec humour Noctuel dans son Dictionnaire français-rosse (1965). En 1685, César de Rochefort en faisait déjà le constat : « Tous les plus beaux esprits du Monde se sont mis volontairement à la torture, pour sçavoir seulement ce que c’estoit, du temps. » Le temps garde certes son mystère, mais on sait mieux aujourd’hui combien il est à prendre psychologiquement en compte, lorsqu’on tombe malade. Et on ne peut s’empêcher de penser au propos d’Alphonse Allais, en se projetant sur l’année qui suivra la victoire sur son cancer, avec la forte envie alors de s’exclamer comme lui en souriant : « Je ne prendrai pas de calendrier cette année, car j’ai été très mécontent de celui de l’année dernière ! »
Thesaurus, thresor, trésor