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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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En langage plus moderne, on pourrait dire qu’avec le Faux-Dmitri, puis dans le cortège nuptial, arrivent à Moscou des Ukrainiens, ces habitants des marches de la Rzeczpospolita et de l’État moscovite, majoritairement orthodoxes. Mais, note N. Kostomarov, « les gens de Moscou avaient quelque peine à reconnaître en leurs hôtes des Russes et des coreligionnaires, si grandes étaient les différences dans les usages religieux, tels que les comprenaient les Moscovites. En outre, les hôtes parlaient tous polonais ou petit-russien50 ».

Le 8 mai 1606, a lieu le mariage de « Dmitri » et de Marina, et les préparatifs du complot entrent dans leur phase terminale. Le bruit est activement répandu dans le peuple que le tsar est un « infidèle », qu’il n’est pas baptisé, qu’il favorise les étrangers. Mais la popularité du Faux-Dmitri reste très grande. Aussi, avant de lancer la foule sur le Kremlin dans la nuit du 16 au 17 mai, en ouvrant préalablement les portes des prisons, Vassili Chouïski et ses hommes jettent-ils ce cri d’alarme : les Polonais veulent tuer le tsar !

Le Faux-Dmitri a maintes fois été averti qu’un complot était en préparation mais, comme toujours en pareil cas, la victime ne croit pas au danger. À Mniszek qui propose de prendre des mesures de sécurité, le tsar répond : « Je sais où je règne ; je n’ai pas d’ennemis ; je régente la vie et la mort51. » Le Faux-Dmitri gardera jusqu’au bout cette certitude de son invulnérabilité.

« Sans rien soupçonner, l’empereur Dmitri Ivanovitch fut assassiné sauvagement à six heures du matin », rapporte le capitaine Margeret avec un laconisme bien militaire52. Le commandant de la garde explique son absence à son poste par la maladie. Mais la rumeur se répandra que, complice des conjurés, il aurait relevé ses hommes. D’autres bruits – beaucoup plus vraisemblables – prétendent que Vassili Chouïski avait, au nom du tsar, considérablement réduit le nombre des gardes. Après la victoire des conjurés et le couronnement de Vassili Chouïski, Jacques Margeret refusera de servir le nouveau tsar et regagnera sa Bourgogne natale.

Les vainqueurs s’acharnent sur le corps du tsar légitime qui est dépecé et brûlé. Ses cendres, nous l’avons vu, sont tirées au canon en direction de la Pologne. Le souvenir lui-même de l’imposteur doit être anéanti. Le massacre des « Latins » fait de nombreuses victimes de part et d’autre, car les hôtes armés du Faux-Dmitri résistent. Margeret affirme que mille sept cent cinq Polonais sont tués. D’autres sources font état d’environ cinq cents victimes. Quelque trois cents Moscovites périssent également. Peu désireux de gâcher leurs relations avec la Rzeczpospolita, les conjurés placent un cordon de protection autour de la maison des ambassadeurs de Sigismond III. Avec d’autres rescapés, dont Marina et son père, les ambassadeurs sont envoyés en relégation pour plus de deux ans.

Après l’assassinat du tsar, les conjurés vainqueurs siègent pendant trois jours, pour décider de qui montera sur le trône. Le plus ancien descendant de la lignée des Rurik, le prince Fiodor Mstislavski, qui n’a pas pris part au complot, refuse la couronne au profit de Vassili Chouïski, qui vient juste après lui par la naissance. Le prince Vassili Golitsyne, témoin de l’assassinat de deux souverains – Fiodor Borissovitch et le Faux-Dmitri – est aussi candidat, de même que certains Romanov. Finalement, c’est Vassili Chouïski qui ceint la couronne.

4 Tsars et imposteurs

On m’a coupé en morceaux, brûlé,

On a rassemblé mes cendres pour en charger un canon,

Des quatre barrières de Moscou, on a tiré

Vers les quatre coins de la terre.

C’est alors que je devins innombrable…

Maximilian VOLOCHINE.

Le magnifique portrait de Vassili Chouïski peint par V. Klioutchevski n’a besoin d’être ni complété ni commenté : « C’était un homme d’âge, un boïar de cinquante-quatre ans, pas très grand, myope, ne payant pas de mine ; il était loin d’être bête, mais plus rusé qu’intelligent ; menteur et intrigant à l’extrême ; il était passé par l’eau et le feu, avait vu de près le billot et n’en avait point tâté par la seule miséricorde de l’imposteur, contre lequel il œuvrait en sourdine, grand amateur de ragots et craignant assez les sorciers1. »

Depuis la mort de Fiodor Ivanovitch, huit années seulement ont passé, et voici qu’un troisième tsar monte sur le trône de Moscou. Ce turn over de souverains, inouï dans l’histoire russe, est le signe manifeste de la crise très grave que traverse l’État. À la différence de Boris Godounov, « Dmitri » n’avait pas eu besoin d’être élu pour régner ; il avait occupé le trône, au titre d’héritier légitime, fils d’Ivan IV le Terrible. Vassili Chouïski, lui, doit être choisi par le Zemski sobor. Mais les conjurés sont pressés. À en croire les chroniqueurs, Vassili est conduit du Kremlin sur la place Rouge et proclamé tsar « à la criée » sur le Lobnoïé miesto. À Moscou même, tous ne sont pas informés de l’avènement d’un nouveau souverain. Quant aux autres villes et à la province, recevant l’édit annonçant le choix moscovite et les raisons qui le sous-tendent, elles refusent pour la plupart de reconnaître Vassili.

Le tsar Vassili explique que le tsar Dmitri n’était autre que l’imposteur Grigori Otrepiev, qu’il voulait anéantir l’orthodoxie et donner les terres russes aux Polonais ; c’est pourquoi il a été renversé et tué. Vassili, lui, monte sur le trône selon toutes les règles de succession, au titre de représentant de la branche aînée des Rurik, et conformément au choix du peuple moscovite. Le nouveau tsar ouvre son règne par un serment sur la croix : il jure de ne pas abuser du pouvoir qui lui est confié ; un acte qui n’impressionnera guère les contemporains mais suscitera des querelles passionnées entre les historiens.

Une chose est claire pour Vassili Klioutchevski : « L’avènement du prince Vassili fit date dans notre histoire politique. En montant sur le trône, il limita son pouvoir et exposa officiellement les conditions de cette restriction dans une note diffusée à travers le pays, où il prêtait serment pour son couronnement2. » L’historien reconnaît que « la note du serment » est trop laconique et floue, qu’elle donne l’impression d’un brouillon. Mais l’essentiel est dans son contenu : l’obligation, prise sous serment par le souverain, de rendre « une justice authentiquement juste », conforme à la loi, et non à son seul bon vouloir.

S. Platonov, pour sa part, se refuse à voir dans les promesses de Vassili la moindre diminution du pouvoir autocratique ; le nouveau tsar, note-t-il, « déclara tout net qu’il “tiendrait l’État” de la même façon que les grands souverains qui l’avaient précédé. Il se contenta de promettre qu’il ne ferait pas un mauvais usage de son pouvoir absolu, à la différence de ceux qui avaient régné immédiatement avant lui : le Terrible et Boris3 ». Pour Nikolaï Karamzine, qui écrit son histoire de l’État russe près d’un siècle avant Platonov et Klioutchevski, tout est clair : « Issu de l’ancienne lignée des princes de Souzdal, courtisan du tsar Boris, condamné à mort et gracié par le Faux-Dmitri, il renversa l’usurpateur imprudent et, pour sa récompense, en reçut le sceptre ensanglanté de la Douma des Boïars ; il trahit ainsi solennellement l’autocratie, jurant de ne condamner personne sans le conseil de la Douma, de ne priver quiconque de ses domaines et de ne pas déclarer la guerre4. »

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